Images de page
PDF
ePub

Pompée avaient pensé comme Caton, d'autres auraient pensé comme firent César et Pompée, et Ja République, destinée à périr, aurait été entraînée au précipice par une autre main.» Cette théorie qui revient plus d'une fois, sous une forme ou sous une autre, dans l'Histoire de Jules César, n'amoindrit-elle pas l'idée qu'on se faisait de la puissance du génie, d'après la grandeur du succès? Il semble que, pour une telle philosophie de l'histoire, il n'y ait plus d'hommes providentiels, mais seulement des événements providentiels. L'œuvre de César n'élait-elle pas déjà accomplie par Sylla? « Si la conduite de Sylla, dit Napoléon III, eût été modérée, ce qu'on nomme l'empire eût probablement commencé avec lui; mais son pouvoir fut si cruel et si partial qu'après sa mort on oublia les abus de la liberté pour ne se souvenir que des abus de la tyrannie. »

Après Sylla, la dictature est le point de mire de toutes les ambitions. Décrétée par la force des choses, elle sera acceptée par les hommes comme un refuge nécessaire; la question de savoir quelle main y conduira la république est secondaire. Il y a, dans la foule, des Pompées et des Césars inconnus, prêts à prendre le premier rôle et à profiter des événements. César n'est plus alors qu'un Catilina heureux et habile, et Catilina un César qui n'a pas réussi.

Le nouvel historien des révolutions romaines, après nous avoir dit que le succès des hommes supérieurs « tient à leurs sentiments généreux, » ajoute: « qu'il dépend de leur habileté à profiter des circonstances. » Ces deux explications sont-elles compatibles, et la seconde n'est-elle pas la plus juste? Croit-on que la générosité des sentiments qui donne du prestige à l'exercice du pouvoir, serve beaucoup à le conquérir, et, en général, dans les révolutions, ne sont-ce pas les habiles qui triomphent, plutôt que les généreux? Ceuxci se déchirent les entrailles sur la foi de Platon, ou doutent, au dernier moment, de la vertu à laquelle ils se sont sacrifiés.

VIII — 20 .

L'Histoire de Jules César, pour mieux expliquer le triomphe de l'homme et du système, remonte aux premiers siècles de Rome et recherche, à l'origine et dans tout le cours des institutions républicaines, le germe de la monarchie démocratique et militaire, dont l'empire romain devait être le type. Dès la fondation même de l'État, sous les rois et sou» les premiers consuls, l'auteur aperçoit les principes de M décadence, et il termine ainsi l'étude de la première période. « Cet aperçu rapide des maux déjà sensibles quitravaillaient la société romaine, nous conduit à cette réflexion; le sort de tous les gouvernements, quelle que soit leur forme, est de renfermer en eux des germes de vie qui font leur force, et des germes de dissolution qui doivent un jour amener leur ruine. » La plus grande partie du volume est consacrée à suivre le développement de ces germes de dissolution.

Les hommes appelés comme Sylla, Pompée ou César, i profiter de la décadence des institutions de leur pays, ne font-ils pas eux-mêmes tous leurs efforts pour la précipiter? n'est-ce point même tout le secret de leur habileté! L'historien de Jules Césarn'en croit rien. Il suppose chez son héros des vues supérieures auxquelles toute sa vie se subordonne: une politique dont l'intérêt public est le seul mobile, doit expliquer des actes suspects et des alliances plus suspectes encore, depuis son indulgence pour Catilina jusqu'à sa connivence avec Clodius. Questeur, édile, pontife, préteur, triumvir et consul, tantôt César défend la loi, tantôt il 1» fait taire et s'élève au-dessus d'elle; longtemps il soutient Pompée et lui fait accorder des pouvoirs exorbitants; puis il luttera contre le maître qu'il a donné à la république. Aristocrate par caractère et par nature, il flatte et sert le parti populaire. Aucune de ses variations ou de ses contradictions ne sera imputée par son illustre apologiste ans calculs de l'ambition ou ne trahira les ressorts d'une politique machiavélique. On prête généralement à César, dans ses relations avec Pompée, le plan arrêté d'anéantir la république en se servant de la démocratie, et la démocratie elle-même en l'habituant à subir le joug d'un maître; le nouvel historien entreprend de prouver « que César soutenait Pompée, parce que cet illustre capitaine avait embrassé la même cause que lui. » César, ajoute-t-on, n'obéissait, en toutes choses, qu'à, ses convictions. N'est-ce pas se faire un César idéal, au lieu de montrer le César réel? N'est-ce pas transporter dans l'histoire les procédés littéraires de Corneille, et nous faire voir les hommes non tels qu'ils sont, mais tels qu'ils devraient être?

Mais pour juger avec connaissance de cause l'œuvre impériale, il faut en attendre l'achèvement. L'Histoire de Jules César ne nous a pas encore montré son héros dans les premiers rôles, disposant de la conduite des événements et tenant en ses mains les destinées de son pays. Il est mêlé aux agitations romaines, il ne fait pas la «évolution. Il n'a pas encore sa couronne de vainqueur des Gaules; il n'a pas passé le Rubicon ; il ne s'est pas mis au-dessus des lois, il n'a pas encore assumé toute la responsabilité des événements au milieu desquels il trouvera la mort, tandis que la république succombera sans retour. C'est dans un second volume que l'Empereur doit remuer ces cendres brûlantes.

La société romaine au temps de César d'après les lettres
de Cicéron. M. G. Boissier.

Les documents intimes, tels que les mémoires particuliers et les correspondances, qui ont tant d'importance pour l'histoire moderne, nous font défaut en général dans l'antiquité. La Grèce et Rome nous sont surtout révélées par des ouvrages d'apparat, des histoires composées pour le

public et en vue de la postérité. En fait de correspondances importantes, dont l'histoire puisse faire son profit, on ne possède guère que celle de Cicéron. Encore peut-on dire que Cicéron ne perd jamais de vue dans ses lettres, le public sous les regards duquel il espère bien qu'elles tomberont un jour. L'orateur et l'homme politique s'y montrent sans cesse : l'un calcule l'effet de la phrase, l'antre prépare une justification de sa conduite. Cicéron écrit ce qu'il n'oserait dire lui-même avec le secours de toutes les précautions oratoires. Il prend plus aisément dans son cabinet de travail qu'an forum, l'attitude qui lui plaît. Il se flatte sans vergogne : « Une lettre, dit-il lui-même avec une naïveté charmante, une lettre ne rougit pas : Littera non erubescit. » Il ne doit pas reculer devant les mensonges flatteurs, lui qui ose, par écrit, prier un historien de mentir en sa faveur, en présentant le récit de son consulat sous son plus beau jour.

Malgré les soupçons que fait planer sur la correspondance de Cicéron cette complaisance envers lui-même, il est trèsnaturel d'en faire sortir tous les renseignements historiques qu'elle peut renfermer et d'esquisser avec les traits qu'elle leur prête, Cicéron lui-même et les hommes de son temps. G'est ce que M. Gaston Boissier a fait avec soin et avec talent dans le livre intitulé : Cicéron et ses amis, étude sur h société romaine1.

Ces portraits semblent venir à point au moment où l'on s'occupe tant de Rome et des Césars. L'auteur se défend de toute préoccupation politique, des allusions piquantes, des rapprochements ingénieux qui vont chercher dans l'histoire du passé des armes pour les luttes du présent. Il ne vent, avec les noms de César et de Pompée, de César et de Brutus, ni aiguiser une épigramme, ni assaisonner une flatterie. L'histoire doit être, suivant la belle expression de Thucydide, une œuvre faite pour l'éternité.

1. Hachette et Cu, in-8, 526 pages.

Les lettres de Cicéron nous feront connaître d'abord Cicéron lui-même; elles permettent de le suivre dans sa vie publique et sa vie privée. Interprétées suivant les désirs de l'illustre orateur, elles seraient l'apologie de l'une et de l'autre. Elles fourniraient des réponses aux attaques dirigées de toutes parts contre sa mémoire, par les partisans fanatiques de Brutus et par les amis aveugles de César. Il parait que les Allemands, qui ont le plus fouillé la correspondance de Cicéron pour y puiser des lumières nouvelles sur l'histoire romaine, ont pris l'habitude de malmener l'auteur, et ont tiré de ses lettres un réquisitoire contre lui. L'un des plus savants historiens de Rome, M. Mommsen, lui prodigue les injures. A ses yeux, Cicéron n'était, comme homme d'Etat, qu'un égoïste et un myope, et, comme écrivain, qu'un feuilletoniste et un avocat. H est vrai que le même M. Mommsen appelle Caton, un don Juan, Pompée, un caporal, et qu'il salue dans César le modèle du futur desposte populaire prussien, dont la main ferme pourra seule donner à l'Allemagne, l'unité qu'elle attend. M. G. Boissier fait justice de ces appréciations césariennes germaniques et croit que la lecture des lettres de Cicéron rend à l'histoire un service signalé. En nous donnant quelque idée de ces grandes existences que nous ne connaissons plus, elles nous font mieux comprendre la société ancienne elle-même.

Parmi les amis de Cicéron, Atticus est celui qui entretint avec loi le commerce épistolaire le plus régulier et le plus long. Les lettres de Cicéron nous font intimement connaître ce personnage qui ne fut pas aussi digne de l'amitié de Cicéron que le fait croire Cornélius Népos. S'il n'est pas le plus sympathique des hommes, il en fut le plus habile, depuis Sylla jusqu'à Auguste, et il sut se soustraire à tous les dangers des discordes civiles. Ami de Brutus et confident de Cicéron, il devint et resta le familier d'Antoine et d'Octave.

« PrécédentContinuer »