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d'unesigrande impuissance?M. Quinet trouve les explications des échecs de la Révolution dans les faits et les sentiments que les siècles précédents léguaient au dix-huititième siècle. Rien ne préparait la France à l'établissement et au développement régulier des institutions libérales. Tout le passé réservait à l'ordre de choses nouveau des résistances, des luttes, de terribles tempêtes contre lesquelles on irait fatalement chercher un refuge dans une restauration plus ou moins complète de l'ordre ancien. Les Français de la Révolution ont été punis des fautes de leurs pères, plus encore que de leurs propres fautes.

Tous les actes importants de la Révolution française, toutes ses journées mémorables, toutes les scènes dramatiques, les mesures décisives sont prises une à une, rattachées à leurs causes, jugées dans leurs principes et dans leurs effets. Nous ne pouvons que signaler la méthode et non la suivre dans les principales applications. Nous ne la montrerons à l'œuvre que dans le livre intitulé la Religion.

M. Quinet avant d'être un écrivain politique et de se jeter dans la politique active, s'était donné tout entier aux questions de philosophie religieuse. Peut-être n'a-t-il jamais séparé la politique de la philosophie; il n'admet pas qu'on en sépare l'histoire. Les faits ne sont que la traduction des idées. Or le dix-huitième siècle apportait à la Révolution française une singulière doctrine sur les rapports de la Religion et de la Politique.'11 avait sapé les fondements de la foi chrétienne, mais il n'en admettait pas moins le christianisme comme base de toutes les institutions sociales. D'après la profession de foi du Vicaire savoyard, devenu le Credo enthousiaste de tous les amis de la Révolution, l'individu rejetait loin de lui la révélation, et n'admettait, dans son for intérieur, qu'une religion, la religion naturelle; le prêtre même, atteint par le souffle du progrès, repoussait lesdogmes étrangers ou contraires à la raison.

Mais cette révolution, tout intérieure, ne se trahissait par aucun changement dans la conduite, et laissait subsister la religion établie avec toutes ses apparences et tontes ses pratiques. M. Quinet rappelle les conclusions mêmes du Vicaire savoyard, notamment celle-ci : « C'est une inexcusable présomption de professer une autre religion que celle où l'on estné. »

Ainsi, Jean-Jacques Rousseau déchaîne la révolution religieuse, et il l'entrave ; il prépare la révolution politique, et il consolide en face d'elle la puissance qui doit l'étouffer. Sans doute l'individu, le prêtre même, pourra concilier avec ses idées nouvelles ses anciennes pratiques, et, l'esprit tout es révolte contre l'Église, se maintenir dans le giron de l'Eglise: mais la société comment sanctionnera-t-elle cette contradiction? Comment proclamera-t-elle l'avènement d'un monde nouveau, en maintenant toutes les institutions sorties des principes du monde ancien? Le Vicaire savoyard, depuis ses nouveaux principes, célèbre la messe avec plus de vénération: il s'attache mieux que jamais à toutes les formules, à tontes les cérémonies. Il ambitionne comme toujours l'honneur d'être curé. « Un curé, ajoute M. Quinet, qui dit la messe sans croire ni à l'Évangile, ni a l'Église, ni à la papauté; m à la tradition, ni même à la divinité de Jésus, et qui>e contente de laisser penser qu'il y croit; voilà l'idéal de h réformation que J. J. Rousseau propose à la Révolution qni le suit. »'

M. Quinet traite cette transaction d'imagination romanesque , et il a vraiment raison. Tout ébranler pour ne rien changer, dans l'ordre moral, peut être le caprice d'une imagination sceptique et rêveuse; mais les nations ont pins de logique. Elles brisent violemment le cercle des chimères, et le passé se redresse bientôt contre ceux qui le menacent sans oser le détruire. La peinture de l'état moral où les contradictions de J. J. Rousseau jetèrent nos pères et nous ont laissés nous-mêmes, fournit à M. Quinet quelques-unes des pages qui font le mieux connaître l'esprit de son livre.

Ainsi, un immense trouble jeté dans la conscience humaine, et en résultat, nulle innovation véritable. Je vois sur les traces du vicaire savoyard, toutes les croyances minées, tous les dogmes ébranlés, un immense bouleversement de la tradition. Ce que le vicaire savoyard touche de ses mains, il le renverse jusque dans le fond des abîmes. Ce ne sont partout que ruines du vieux culte; la terre mémo s'entr'ouvre à chaque pas; les livres, les institutions disparaissent, les unes après l<;s autres. A mesure que je suis ce guide, ce révélateur de l'esprit nouveau, les croyances, les traditions, les monuments s'évanouissent comme l'ombre. Et lorsque au sortir de ce pèlerinage à travers tant de débris, je crois atteindre un ciel nouveau, lorsque j'espère, si non embrasser l'avenir, du moins avoir franchi le passé, qu'arrive-t-il? Le vicaire savoyard m'a ramené au seuil de la vieille Église; il me fait rentrer dans le cercle du Moyen Age, que je croyais avoir franchi pour toujours! Et tant d'efforts pour en sortir, tant d'angoisses, tant de témérités, une si longue sueur de sang, tout cela se tiouvu inutile; il faut revenir après mon guidedans la cité des morts. Je me vois de nouveau au point de départ, scellé, enseveli, dans l'ancienne lettre, mais plus misérable, plus triste qu'auparavant. Tel est le prisonnier, qui, après avoir essayé vainement de franchir la dernière barrière, rentre à pas lents, la tète baissée, le désespoir au cœur, dans son cachot.

En expliquant les fautes du présent par celles du passé, M. Quinet est conduit à une certaine indulgence pour des hommes que le parti démocratique a l'habitude de juger avec rigueur. Louis XVI, par exemple, n'ajamais été traité aussi favorablement par une plume révolutionnaire. .Dans la situation que les événements lui avaient créée, il ne pou vait concevoir d'autres sentiments, d'aulre pensée, agir autrement qu'il n'a fait. Ceux qui l'ont accusé d'avoir manqué d'intelligence ou d'énergie, n'ont pas compris la force des choses à laquelle il a succombé. Tout au plus lui restait-il le choix de son supplice, et, en fait de coups d'État, il ne pouvait tenter que des coups de désespoir. Il aurait pu mourir dans la rue, en bravant l'émeute, déchiré par la populace; il aurait pu préférer le suicide au martyre.

M. Quinet ne pratique pas ce système d'excuses pou: tout le monde, et la sévérité de ses appréciations sur quelques personnages réhabilités de nos jours par des écoles complaisantes, a excité contre l'auteur de la Révolution let colères de ses anciens amis Marat n'est pas flatté ordinairement par les peintres; M. Quinet refait son portrait, ici avec un peu de déclamation, là avec une énergie pittoresque ; « Le ffont voilé, chevelu, la face cuivrée, l'œil tout grand ouvert au soupçon, sous d'épaisses arcades soumllères, les narines dilatées, le nez massif, carnassier, muEr en quête de la proie, la bouche hurlante avec un ricanement de bête fauve, mêlé de joie et de fureur, il prenait en pitié, comme autant de pygmées, Danton et Robespierre Dans son extase de férocité,il se riaitde leur mansuétude. •

Tous les hommes qui ont trempé dans les barbaries systématiques de la Terreur ne peuvent attendre de M. Quinet que le bénéfice des circonstances atténuantes; le système lui-même est condamné énergiquement. Il montre comment, à bien des siècles de-distance, « le terrorisme français et le terrorisme hébraïque se répondent. » Ils appartiennent au même système : Joseph de Maistre ne se défendait pas d'une secrète admiration pour le Comité de salut public. « Le faux engendra l'atroce. » Aujourd'hui l'atroce est répudié, mais le faux n'a pas abdiqué, et c'est ce qui fait que certains hommes, tout en séparant le système de ses moyen* d'exécution, se montrent volontiers indulgents pour les fureurs de Robespierre et des Jacobins, comme d'autres pour les massacres et cruautés de Moïse, de Mahomet, du due d'Albe, de Ziska, ou de Henri VIII. Aux yeux de plusieurs, le plus grand tort de la Terreur est de n'avoir pas réussi: aux yeux de M. Quicet, c'est d'avoir été la Terreur1.

1. C'est particulièrement cette condamnation absolue de 1» Terrti qui a excité contre le livre de M. Edg. Quinet les plus fortes po'irrciiiues. M. Alph. Peyrat, rédacteur en clief du nouveau journal quotidie-. l'Avenir national, s'est signalé par la vivacité de ses attaques contra des arrêts si sévères; et des répliques non moins vives se sont produites dans le Temps, journal de M. I\elTtzer.

Il y a dans la Révolution un chapitre qui porte ce beau titre : ■ La liberté est condamnée à être humaine, » et l'auteur ne croit pas que le despotisme des plébéiens puisse jamais être bienfaisant. Promettre la liberté en la retirant est un éternel sophisme. La dictature anéantit ceux qu'elle se propose de régénérer. En comparant les efforts, les sacrifices, le sang répandu, aux résultats obtenus par la Révolution, M. Quinet sent redoubler sa tristesse. La mort des Girondins, les seuls représentants de la liberté, lui inspire cette reflexion amère:

Une chose réconcilie, dans d'autres histoires, avec les fureurs des hommes : le sang versé y est presque aussitôt fécond. Quand je vois couler celui des martyrs, je vois en même temps le christianisme grandir sous la terre au fond des catacombes. De môme dans la Réforme, dans la Révolution anglaise, le sang de Zwingle, de Guillaume le Taciturne de Sidney est tombé sur un sol fertile, et il a enfanté la vie. Le sang a coulé plus abondamment chez nous, et de sources aussi hautes ; il n'y a aucun rapport entre les sacrifices des victimes et le résultat obtenu par la postérité.

La pensée exprimée par cette dernière ligne a été reprochée à M. Quinet comme une sorte d'outrage à la Révolution. On lui a rappelé toutes les conquêtes de 1789, consolidées au milieu des orages de 1793, propagées par l'Empire, respectées par la Restauration, et survivant depuis deux tiers de siècle à toutes les vicissitudes de révolutions et de contre-révolutions française et européenne. Elles se résument partout en une transformation politique, civile

En dehors de ces débats nous devons signaler comme source inépuisable de renseignements sur une époque si discutée, la continuation de l'ouvrage de M. Mortimer Ternaux, l'Histoire de In Terreur, d'après les documents authentiques, etc. Ce travail considérable, dont nous avons déjà pa-lé deux fois, est arrivé au cinquième volume, qui contient jusqu'à la mort du roi. (Micliel Lévy, in-8. 514 p.)

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