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et sociale, qui fait de la Révolution française comme une nouvelle ère universelle. L'historien ne peut méconnaître de tels faits, le philosophe ne peut pas n'y point applaudir.

Oui; mais l'homme politique a le droit de les discuter, de peser les avantages et les pertes, et d'opposer aux progrès accomplis dans les institutions et les lois, les défaillances dans les idées et dans les mœurs. Il y a, pour les nations, des mouvements de recul que chacun peut apprécier à sa manière, mais qui sont des épreuves douloureuses pour les hommes de foi. Quand on a cru pendant toute sa rie au progrès et à la liberté, il est triste de voir son pays retourner en arrière ou tourner dans un cercle d'évolutions stériles, et de s'entendre dire que nous ne sommes pas faits pour être libres.

Faut-il parler davantage de la forme d'un livre où les idées surtout ont du prix? Je considère la Révolution de M. Quinet comme une de ses meilleures œuvres au point de vue littéraire. C'est une analogie de plus avec les Considérations sur la Révolution françaisede Mme de Staël. Quand les écrivains richement doués sont forcés par l'intérêt même du sujet de s'occuper plus des idées que de la forme, ils rencontrent leur forme la meilleure, c'est-à-dire la plus naturelle et la plus forte. Le style de M. Quinet est ici plus simple qu'à l'ordinaire, plus sobre d'ornements superposés, d'excroissances poétiques; il n'affecte pas ce mouvement lyrique, cette profusion d'images qui donnent à plusieurs de ses autres ouvrages un faux air d'apocalypse. Des rapprochements inattendus ramènent encore de temps en temps des métaphores empruntées à la mythologie, à l'astronomie, à la géologie, aux diverses sciences, à tous les arts, mais ces traits d'une rhétorique inopportune sont plus rares, et quelques-uns sont d'un grand effet. Je vois par exemple une assez longue assimilation entre les révolutions politiques et sociales et les révolutions du globe qui amènent au jour des créations nouvelles, en brisant vio

lemment des mondes entiers d'organisations antérieures. Dans cette succession de types, il y a des analogies, des liens entre le présent et le passé; il subsiste, dans une faune nouvelle, des formes de l'ancienne faune; la nature et l'histoire semblent se répéter, et l'observateur se fait facilement illusion sur la loi de ces reproductions qu'il croit stériles, dans la faune humaine comme dans la faune ordinaire. M. Quinet explique et détruit ainsi cet effet d'optique morale:

Après la chute de la Révolution, depuis le 18 brumaire, ou revoit des analogues et des représentants de tout le passé. 11 semble que l'on est revenu au point de départ avant 89 1 Noblesse d'épée, hiérarchie, centralisation, intendants sous le nom de préfets, pouvoir absolu sous le nom de dictature perpétuelle. Les vieilles formes sociales et politiques reparaissent l'une après l'autre; plusieurs imaginent, espèrent, craignent un retour aveugle dans le moule du passé.

Mais c'est là une illusion de l'esprit. Le moule des choses humaines, aussitôt que brisé a été recomposé sur un type différent; il n'appartient à personne de s'y opposer. Les organisations qui ont disparu une fois ne reparaissent plus. De la monarchie de Louis XIV à la monarchie de Napoléon, il y a aussi loin que de l'éléphant velu de Sibérie à l'éléphant de nos jours. Entre les uns et les autres, il y a un déluge.

Quelquefois le trait final manque l'effet cherché, parce qu'il est trop commun. A propos de Mme Roland et de sa pénétration d'esprit dans un monde d'intrigues, M. Quinet achève ainsi sa pensée : « H y a des natures de cristal auxquelles l'approche du faux se révèle immédiatement par le contraste. Ces natures peuvent servir de pierre de touche. C'est le diamant qui éprouve toutes les autres pierreries. »

Toute cette rhétorique n'est pas de mise dans l'histoire. Fût-elle toujours d'un éclat plus neuf et d'un goût plus sûr, on reproche volontiers à celui qui s'en sert, de prendre des mots pour des idées et des comparaisons pour des raisons. Mais, je le répète, cet abus de la poésie qui s'explique par un reste d'habitude chez l'auteur d'Ashavérus et de Merlin,

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n'est plus le ton ordinaire de M. Quinet, et la Révolution restera un de ses meilleurs ouvrages d'histoire poliliquepar la force et la simplicité relative du style, comme par la franchise et l'indépendance des appréciations.

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L'histoire d'Angleterre et ses rapports avec celle de France. Influent* des idées nationales sur les jugements historiques. MM. Wallon, Dargaud, lord J. Russell.

L'histoire d'Angleterre est d'autant plus intéressante pour la France, que les destinées des deux pays ont été souvent mêlées. Les intérêts de la paix les rapprochent aujourd'hui; d'effroyables guerres les montrent aux prises dans le p*sse\ Chercher dans l'étude approfondie des institutions anglaises les causes d'une puissance qu'elle a tournée si longtemps contre nous, c'est encore étudier notre histoire nationale. C'est ce que M. Wallon a parfaitement compris dans son remarquable travail historique: Richard JI} épisode de k rivalité de la France el de l'Angleterre 1.

Le règne de Richard II, nous dit-on avec raison, aune importance capitale dans l'histoire de l'Angleterre et de la France. C'est l'époque où les deux nations, au plus fort d> leur rivalité, au milieu de la guerre de Cent ans, semblent an moment de renoncer à leur rivalité pour s'unir et exercer eu commun une action prépondérante en Europe; et jamais on ne sentit mieux que Hichard l'importance de cette union pour le? deux pays : « Car, disait-il à Charles VI en formant avec lui ces liens, lk où nous serons ensemble d'un accord et d'une alliance, il n'est roi chrétien ou autre qui nous puisse porter contraire,» Jamais aussi on n'eut et on n'exprima plus fortement la conscience des devoirs que cette puissance née de leur accord imposait aux deux peuples: « S'ils apprenaient, disait Richard à son Parlement pour l'entraîner k cette action commune, s'ils

1. Hachette et C'*, 2 vol. in-8, Viii-520-f,68 papes.

apprenaient que roi, prince ou toute autre personne voulût en quelque partie du monde, opprimer le peuple chrétien, ils étaient de droit tenus, par leur titre même, à marcher contré l'oppresseur, à le détruire, et à rétablir l'opprimé dans son ancien état. i Mais le préjugé national fut plus fort que le roi; et il eut une influence directe sur les crises sanglantes de ce règne. C'est l'autre face du sujet et non la moins émouvante. Une autre lutte était engagée, en effet, en même temps que cette lutte déjà séculaire d'où Richard II voulait tirer son pays : la lutte de la royauté et du Parlement; et c'est ce qui donne à ce règne une importance décisive dans l'histoire de la constitution anglaise. C'est alors que commence, avec le premier exemple d'un roi mis en tutelle et à la fin jugé en Parlement, la longue histoire de la Révolution en Angleterre.

On connaît le dénoûmeht de cette histoire par la fameuse tragédie de Shakspeare : la Vie et la Mort de Richard H. Mais Shakspeare, en donnant ce titre à sa tragédie, ne l'a pas complétement justifié. Le tableau eût été plus vrai et l'émotion produite par la catastrophe plus saisissante, s'il avait pu mettre en scène cette vie tout entière : montrer l'enfant dont l'héroïque inspiration sauva sa capitale et son pays d'une insurrection rendue plus furieuse par la mort de son chef Wat-Tyler; puis le jeune prince qui à vingt-deux ans, seul encore, sans appui* sans conseil, sut reprendre d'un mot le pouvoir des mains d'un oncle qui l'en avait traîtreusement dépouillé; et les intrigues parmi lesquelles il poursuivit, sans se laisser troubler, son grand projet de pan et d'alliance entre l'Angleterre et la France. Quand on a vu Richard traversant les épreuves de ce règne agité, on comprend mieux les événements, on connaît mieux les personnages qui en précipitent la fin d'une manière si tragique, et sans méconnaître les fautes du jeune roi, on éprouve plus de sympathie pour ses malheurs, lorsqu'il tombe du trône à l'âge de trente-trois ans.

L'histoire est donc un complément nécessaire du drame: mais l'historien a un rôle plus sérieux à remplir ici. Un règne qui se passe en de si violents débats, qui fiuit par un changement de dynastie, a dû exciter bien des passions; et c'est sous lé gouvernement de la dynastie triomphante que les vicissitudes nous en ont été racontées! On voit le péril pour qui écrit en pareilles circonstances; et même en des temps plus modernes, plusieurs, par l'effet de ces mêmes passions qui survivent aux rois et aux dynasties, ont recueilli et renouvelé ces arrêts prononcés contre le vaincu par le parti vainqueur. C'est en dehors de ce cercle d'influences, c'est dans les actes publics que le nouvel historien a cherché les principaux éléments de son récit et les motifs de ses jugements : et sans parler de Froissart, quelques narrations écrites en France par des témoins des faits, lui ont permis de rendre aux derniers évéinents de ce règne leur vérité, tout en leur gardant la vie qui circule dans les récits du temps.

M. Dargaud, l'auteur estimé de l'Histoire de la liberté religieuse en France ', de plusieurs autres travaux historiques et de" divers volumes de voyages, a publié récemment une Histoire d'Élisabeth, pour servir de pendant à celle de Marie Stuart qu'il avait donnée au public il y a une quinzaine d'années. Ces travaux ont reçu l'accueil qu'ils méri taient pour le soin de la forme et la conscience des recherches. Essayer de peindre la triomphante Elisabeth de la même main qui avait esquissé la touchante figure de Marie Stuart, paraissait téméraire. Il était difficile d'intéresser au sort du bourreau, après nous avoir fait pleurer sur la victime..M. Dargaud est arrivé à l'un et l'autre résultat sans se mettre en contradiction avec lui-même. Il lui a suffi de montrer la réalité des différents points de vue sous lesquels elle se présente. En prenant les faits pour guide, l'historien des deux reines rivales a placé chacune d'elles dans son vrai jour. Il a laissé, suivant une heureuse expression de M. Jules Janin2, à l'une son charme, à l'autre"sa majesté.

Le célèbre critique remarque qu'une telle impartialité n'est possible qu'à un écrivain étranger. Une plume anglaise eût nécessairement passionné l'une ou l'autre histoire. Chez nous on a trop de sympathie peut-être pour Marie Stuart, de l'autre côté de la Manche souffle un enthousiasme excessif pour Élisabeth. Une anecdote récente vient

1. Voy. tome III de VAnnée littéraire, page 326 et suiv., et tome IV, page 374, et suiv.

2. Journal des Débats, 13 janvier 1866.

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