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Les répertoires officiels de documents historiques. Les Archive? départementales!

La publication des grandes collections de documents bistoriqués ne peut être entreprise en France, que par l'État. L'esprit d'association n'a pas encore créé chez nous de ce» corps littéraires, artistiques ou savants, qui ont en Angleterre tant de richesses et de si puissants moyens d'action. Les ressources dont l'Etat dispose chez nous lui permettent de mener promptement à bonne lia les plus gigantesques travaux. 11 suffit qu'un ministre comprenne l'honneur qui en reviendra à son administration. C'est ce qui est arrivé pour la grande et intéressante publication intitulée : Invtntaire sommaire des archivest départementales antérieures à 1790. Le duc de Persigny l'avait commencée, il y a seulement trois ans; ses successeurs au ministère de l'intérieur, en ont pressé le cours d'une manière si active, qu'aujourd'hui le marquis de La Valette peut annoncer à l'Empereur que le précieux inventaire ne comprend pas moins de 4 608 239 pièces ou registres analysés, répartis en trentecinq volumes.

Le rapport du ministre est un compte rendu des plus inressauts de ce grand travail, ainsi que des services qu'il peut rendre dans toutes les branches de notre histoire nationale. Nous n'avons rien de mieux à faire que de le reproduire textuellement:

Sire,

Un de mes prédécesseurs a eu l'honneur de présenter à Votre Majesté, le 3 août 1862, les deux premiers volumes de l'Inventaire sommaire des Archives départementales antérieures à 1790, et un rapport destiné à faire connaître le but et les avantages de cette publication.

Depuis cette époque, grâce aux encouragements de Votre lajesté, ce travail a pris une extension considérable et il n'a essé d'être poursuivi avec une activité dont je me plais à si;naler les résultats- Tous les départements ont commencé la tublication de leurs inventaires, à l'exception des trois déparements récemment annexés a l'Empire, dont les archives t'ont pu encore être constituées entièrement, et de deux autres [ui attendent que la situation de leurs finances leur permette le l'entreprendre. L'administration peut mettre aujourd'hui à a disposition du public trente-cinq volumes complètement terninôs. Les fascicules divers distribués aux conseils généraux a représentent à eux seuls une quantité au moins égale. Enin, le nombre des pièces ou registres analysés s'élève au chifrede 4608 239.

Seize des principales villes de l'Empire se sont empressées le suivre l'exemple donné par les départements, et sept d'entre illes ont terminé déjà leur publication.

Je signalerai particulièrement à Votre Majesté le premier rolume imprimé par la ville de Lyon.

On y trouve une précieuse correspondance politique avec les iouverains de France, d'Espagne, de Savoie, avec les chefs de a Ligue, les agents du roi Catholique et du saint-pôre. Les irts n'y sont pas oubliés et l'histoire biographique y recueilera de curieux détails sur l'origine, les travaux et les succès les peintres et des sculpteurs employés à l'occasion de fêtes et l'entrées solennelles, et parmi lesquels on remarque Pierre Evrard (1455), Péréal (1511), Sébastien de Bologne, l'architecte Philibert de Lorme, un grand nombre de graveurs de plans, te monnaies, de médailles, le relieur Grolier, etc.

Quatre administrations hospitalières ont également comnencé l'impression de leurs archives. L'Assistance publique, à teris, vient d'achever le premier volume relatif à l'Hôtel-Dieu. ie document retrace rue par rue et maison par maison la totographie de l'ancien Paris, et abonde en intéressantes indications.

Des titres importants pour les intérêts de l'Etat et des communes se retrouvent dans les documents antérieurs à 1790. Le bassement et l'inventaire en ont fait découvrir un certain tombre dont on ignorait l'existence ou que l'on croyait déduits, et il a suffi de los produire pour en obtenir, en 1863 et 1864, la solution de procès pendants depuis longues années. -es titres figurent particulièrement parmi les anciens cartulaires, parmi les cadastres, les terriers, les plans de routes, les partages de biens communaux, les concessions de terrains gues et incultes. J'ai remarqué, dans ces mêmes collections, des renseignements précieux sur de grands travaux effectues ou étudiés avant. 1790, tels que : défense des côtes maritimes a Rouen, au Havre, à Dieppe, à Saint-Valery-en-Caux, etc.; mesures contre les inondations en Touraine; endiguement du Rhin; établissement de canaux, projets sur les mines. Us carrières, les haras, les pépinières, les opérations du service de ponts et chaussées, l'extinction de la mendicité et du paupérisme. Les actes qui nous «ont restés sur les fondations d'hôpitaux, la création de manufactures, l'organisation d'ateliers de travaux d'utilité publique, fournissent des éléments pleins d'intérêt pour l'étude de questions qui préoccupent encore aujourd'hui tous les gouvernements.

A côté des actes administratifs émanés du pouvoir centre! ou de sa représentation directe, il en est qui se rattachent à la vie politique du pays, à l'intervention de ses députés dans les affaires générales de l'État et dans les affaires particulières d;s provinces et des villes. Tels sont les papiers relatifs aux États-Généraux, aux Assemblées des notables, aux Assemblées provinciales, précieux documents qui sont tout à la fois le testament de l'ancienne société et la préface, de la Révolution française.

Comme les provinces et les communes, les familles ont un intérêt incontestable à cette publication. En effet, les simples états de répartition de l'impôt ne servent pas seulement à délimiter d'anciennes propriétés, ils déterminent aussi et constatent la situation nobiliaire d'un grand nombre de personnes ai moment de la Révolution. Les élus chargés de faire la répartition des impôts n'admettaient pas sans des preuves rigoureuses l'exemption des charges financières que procuraient à ceux qui les possédaient légalement les terres nobles et les titres nobiliaires.

Aussi voit-on un illustre savant du dix-septième siècle, Claude Saumaise, se montrer aussi habile défenseur de ses prétentions nobiliaires que perspicace archéologue lorsqu'il s'agit de déchiffrer une antique inscription, et l'histoire constate-t-elle sans étonnement que les échevins de Lyon apportaient plus de persévérance à faire rechercher, après les troubles de la Ligne, les lettres-patentes qui leur conféraient l'anoblissement, qu'à préserver la cité des invasions des Bohémiens, Égyptiens, bateleurs et nécromanciens, qui venaient augmenter les charges de l'Aumône générale, plus spécialement fondée pour les ouvriers sans emploi ou invalides.

Les jugements des intendants connus sous le nom de maintenue de noblesse complètent l'ensemble des documents servant à éclairer l'bistoire et l'état des familles.

Notre ancienne organisation judiciaire est représentée dans les archives des préfectures par un grand nombre de registres et de dossiers provenant des parlements provinciaux, des sièges royaux du premier degré : présidiaux, sénéchaussées et bailliages. A ces documents concernant la justice du royaume, s^ajoutent les actes des justices seigneuriales qui représentent jusqu'au seuil même de la Révolution les derniers vestiges des pouvoirs locaux, issus de la féodalité.

La jurisprudence de ces tribunaux divers variait à l'infini. En Bourgogne, par exemple, il n'en coûtait que dix francs d'amende, en l'année 1385, pour avoir aidé à rançonner les ambassadeurs du comte de Savoie et du marquis de Montferrat; mais cette procédure avait nécessité des « écritures qui occupaient trente pieds de long, » et le pied était taxé un gros et demi. A Rouen, au treizième siècle, la médisance de la pari d'une femme était punie d'une immersion' dans la Seine, répétée trois fois de suite. Le- meurtre d'une femme ma! famée se rachetait par cinq francs d'amende. Dans l'Orléanais, les faux témoins avaient la langue percée avec un fer rouge, et étaient * ensuite battus de verges de la main du bourreau par les rues de la ville.

L'histoire du génie français dans ses manifestations multiples est écrite dans nos archives. L'Université y retrouve les traits de sa puissante organisation et l'éclat dont tlle a brillé dans les écoles d'Avignon, de Caen, de Poitiers, de Toulouse, etc. Des documenta pleins d'intérêt révèlent le progrès accompli pendant les derniers siècles dans l'architecture, les beaux-arts et leur application à l'industrie, dans les procédés relatifs à la peinture sur verre, à la tapisserie, à la peinture sur émail et à la sculpture sur pierre et sur bois, qui tint une si grande place non-seulement dans l'ornementation des monuments publics, mais encore dans la décoration des habitations privées.

Tels sont encore, pour l'architecture civile et religieuse, lts titres nombreux qui concernent l'église de Brou, chef-d'œuvre du seizième siècle, la Sainte-Chapelle de Dijon, le Palais des

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Dauphins, le château de Gaillon et ses peintures dues à des maîtres italiens, enfin les habitations royales de Fontainebleau, de Vincennes, Blois, Amboiie, etc.

Dans un autre ordre de faits, les inventaires des archives départementales signalent à l'attention du public lettré des documents très-importants pour l'appréciation d'un des événements les plus graves de l'ancien régime, la révocation de l'Ëdit de Nantes, et d'une de ses institutions les plus décriées, les lettres de cachet. Les historiens pourront désormais réviser, sur ces deux questions, avec les éléments d'information les plus certains, les opinions accréditées jusqu'à ce jour.

J'ai l'honneur de signaler aussi à Votre Majesté une foule de renseignements curieux relatifs aux personnes. A l'aide des archives, on peut aujourd'hui suivre pas à pas la plupart des hommes qui ont un nom célèbre dans notre ancien gouvernement, et reconstituer, même à leurs débuts dans la vie publique, la biographie de quelques-unes de nos illustrations littéraires, scientifiques ou militaires. Entre mille autres faits du même genre, on y apprend que Georges Cuvier remplissait dans sa jeunesse les modestes fonctions de greffier de la commune de Bec-en-Cauchois. Les délibérations de cette commune, toutes rédigées par lui et transcrites de sa main, nous en fournissent la preuve. Pierre Corneille tenait les registres de la fabrique de l'église de Rouen, et, quoique marguillier, il y inscrivait parfois ses réflexions personnelles contre les mesures adoptées par ses collègues. Une petite localité de Seineet-Marne, la commune d'Avon, presque inconnue aujourd'hui, conserve des livres paroissiaux du plus haut intérêt, et qui révèlent l'état civil des plus grands artistes, au premier rang desquels se placent Léonard le Flamand, François de Bologne, Sébastien Serlio, le Hosso, Antoine Jacquet de Grenoble, le Primatice, Nicolo delT Abbate, Jean de Hoéy, Fréminet, Ambroise Dubois et des savants illustres tels que le mathématicien Beiout, le naturaliste Daubenton, etc.

Cet exposé sommaire suffira pour établir l'intérêt que présente, aux points de vue les plus divers, l'œuvre entreprise par M. le duo de Persigny.

C'est là, Sire, je puis le dire avec confiance, l'une des enquêtes les plus considérables qui aient jamais été ouvertes sur le passé de la France. Elle embrasse sous toutes ses faces la vie multiple de l'ancienne société française. Elle jette un jour vif et nouveau sur les relations du pouvoir central avec les

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