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ner une âme convaincue a l'espoir de voir triompher la foi, et Mme de Gasparin conclut ainsi l'épisode:

Pourtant, aux pieds d'un des crucifix nous lisons ces paroles : Que son sang ne soit pas perdu pour nous 1 O frères du Tyrol, chères âmes frissonnantes devant un Christ vaincu; oui, que la vérité vous illumine ! Sortez pareils à vos grands pics sortez du brouillard, égayez-vous au radieux soleil qui brille dans les cieux.

C'est ainsi qu'éclate tout à coup la pensée religieuse mal contenue dans une œuvre qui semblait devoir lui rester étrangère : latente, pour ainsi dire, dans tout le livre, elle n'est réellement suspendue ni par le besoin de voir ou de décrire, ni par les distractions de la route, ni par la curiosité pour les arts, ni par l'observation des mœurs, ni par aucune des préoccupations ordinaires du voyage.

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Les voyages officiels. Les pays lointains et la France.
MM. A. de Flaui et Fr. Wey.

Les missions scientifiques et les voyages officiels ne produisent pas toujours ce qu'on en attend, mais elles sonl l'occasion de quelques publications de plus a enregistrer dans la littérature des voyages. M. A. de Flaux, qui avait déjà rapporté de ses excursions dans le Nord, des livres de description, d'histoire ou même de poésie, dont nous avons rendu compte1, a eu le plaisir de faire, au Midi, une tournée officielle sur le littoral de l'Afrique, et il n'a pas manqué d'écrire au retour ses impressions et ses observations, bou nouveau volume s'appelle la Régence de Tunis au dix-ntuvième siècle1.

I. Voy. tome IV de l'Année littéraire, p. 32H, et tome VII, p. I9-20. -i. Cnallamel aîné, in-8, 410 p. — Il vient de paraître, eu brochure,

M. de Flaux élait chargé d'explorer les bibliothèques de Tunis et les ruines de Carthage; mais l'entrée des premières est absolument interdite aux chrétiens, et, d'autre part, il n'y avait plus de découvertes importantes à faire sur ce sol déjà si souvent fouillé et n'offrant que d'informes débris de murailles. Le voyageur crut plus utile d'appeler l'attention du ministre sur les antiquités romaines de Lambessa, où l'on pourrait, suivant lui, grâce au travail des forçats, faire des fouilles productives à peu de frais. En attendant, il nous donne des renseignements peu connus sur les pays qu'ila visités, leurs mœurs, leurgouvernement, leur religion, leur industrie, leur commerce, leur histoire. C'est par la multiplicité des livres de voyages de cette nature que nos voisins les Anglais sont arrivés à une connaissance si étendue et si sûre des peuples étrangers.

C'est aussi dans un voyage officiel que M. Francis Wey a appliqué à l'étude d'un pays très-restreint, mais singulièrement remarquable, l'habitude de voir et le talent de décrire dont il nous a donné déjà tant de preuves dans diflérenls livres de voyages ou dans ses romans1. Il a été invité, dans des conditions toutes particulières, à dresser l'inventaire pittoresque, historique, littéraire et moral d'une partie de province redevenue récemment française, et il l'a publié sous ce simple titre : la Haute-Savoie/

Le nouveau préfet, M. Ferrand, à peine installé à Annecy, « s'avisa qu'on ferait bien d'appeler, par un ouvrage de littérature et d'art, l'intérêt public sur une province qu'il avait été exposé à méconnaître, avant d'y être naturalisé par décret. » M. Fr. Wey, chargé de l'écrire, fil dans ce pays de ces tournées officielles qui ressemblent, dit-il, à des voyages de découvertes. Il les multiplia, porta ses recherches sur tous les points, se proposant ce programme : « Explorer à fond, dans l'histoire et dans la nature, dans les mœurs aussi bien que dans les aspects, arpenter par les sentiers et les bibliothèques, suivant tontes les directions de l'espace et ^du temps, un simple coin de terre, pour le copier de près, pour le saisir animé de sa vie propre et le faire apparaître aux lecteurs, de manière à leur donner l'illusion d'avoir séjourné là. »

une critique très-vive et très-minutieuse de cet ouvrage, sous ce titre: A propos d'un livre récent sur la Tunisie, observations, par M. Nonce Kocca (librairie Salmon, 1866, in-8 , 62 pages).

I- Voyez tomo II de l'Année littéraire, p. 106 et suiv. : tome IV, P- 6-1-65 ; tome V, p. 161, 304-367; tome VI, p. 313-314.

î. Hachette et C", in-18. vm-594 p.

Je ne crois pas que cette tâche ait été aussi rarement tentée que M. Francis Wey parait le penser. Il est peu de pays, en Europe, qui aient eu plus de visiteurs que la Suisse, et les merveilles naturelles de la Savoie l'ont de tout temps prédestinée aux honneurs de la monographie. Le magnifique ouvrage de Saussure sur les Alpes est resté le modèle des études complètes, exactes, savantes et pittoresques. Puis les Ebel, les Murray, les Joanne, ne lui ont pas manqué, et pour ne parler, parmi ces trois célèbres cicérones, que de notre compatriote, M. Joanne a consacré, comme nous le verrons plus loin, à la Suisse et à la Savoie deux de ses meilleurs guides, c'est-à-dire de ces « véritables manuels d'art et de savoir encyclopédique, sous une forme excellente, » comme les appelle George Sand, ce grand peintre des contrées montagneuses.

Quoiqu'il en soit, aucune description ne mérite d'être pins souvent reprise. Il s'agit en effet, comme dit l'auteur de la Haute-Savoie, du pays le plus souverainement beau, le plus célèbre, de la plus curieuse région, sinon de la France, du moins de l'Europe. « Dans le monde merveilleux des Alpes, ajoute-t-il, aucun lac n'est si pur, n'est si vaste, que le Léman, ni plus coquet que le lac d'Annecy; une des plus hautes cimes du globe couronne dans les airs les labyrinthes neigeux du Mont-Blanc; la plaine est un verger d'abondance; chaque vallon présente une image de l'Éden dans lea replis verts des montagnes. »

L'enthousiasme est un bon et utile compagnon de voyage. Il soutient, il ranime; il inspire le mépris des fatigues ou les fait oublier. Quand il survit aux voyages, il communique aux récits et aux peintures du livre, un reflet de la poésie des lieux parcourus. Les récits d histoire et de voyage qui composent la Haute-Savoie ne sont pas un guide, un itinéraire, mais un recueil d'impressions personnelles et de souvenirs. On y retrouve sans doute le pays visité, mais plus encore le visiteur, avec ses qualités à lui et les défauts de ses qualités. M Francis Wey est ici, comme dans Dick Moon en France, à un moindre degré, un penseur et un écrivain. On n'est pas toujours d'accord avec lui sur les idées ou les effets de style, mais on lui sait gré de ses efforts pour atteindre au relief des unes et des autres. Quoiqu'il soit dangereux de viser à l'originalité, la récompense de ceux qui la cherchent toujours est de la rencontrer quelquefois.

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Les voyages de fantaisie. Moralistes et causeurs.
MM. M. Cortambert et J. Claretic.

Il y a chaque année des circonstances qui donnent à certaines études de géographie ou d'ethnographie un intérêt d'actualité. Le voyage des ambassadeurs japonais en Europe a été de ce nombre et a fait rechercher les livres qui traitaient de leur lointaine patrie. Un jeune auteur, homme d'esprit plus encore que géographe, a profité de l'occasion pour publier les Impressions d'un Japonais en France '. Il a toujours été piquant de faire faire par un étranger la revue cle nos mœurs, de nos lois, de nos usages, surtout lorsque le visiteur nous arrive de pays très-lointains et représenta une civilisation peu connue. C'est un cadre, ingénieux de peintures ou de satires que l'auteur des Lettres persanea a consacré.

1. A. Faure, in-18, 208 pages.

M. Richard Cortambert, mettant en scène les délégués de l'empire du soleil, nous donne en passant quelques notiont intéressantes sur les hommes et les choses du Japon, mai^ les révélations de l'interprète des délégués japonais sur les mœurs et les usages de leur pays tiennent ici beaucoup moins de place que leurs impressions sur nos usages et no> mœurs. On comprend combien des Japonais doivent ouvrir de grands yeux en arrivant chez nous, en parcourant à tonte vapeur nos lignes de chemin de fer, en visitant nos ateliers et nos usines, en se faisant expliquer tant bien que mal le; miracles de l'industrie moderne. Mais là n'est pas leur plus grand sujet d'étonnement. Ces immenses créations du dernier quart de siècle les intéressent moins que les traits permanents de la civilisation européenne, nos idées, nos institutions, notre religion, nos lois, toutes nos relations sociales.

Un Japonais apporte en France la manière de voir qu'un Français porterait au Japon. A ses yeux tout ce qui se fut chez lui est naturel et raisonnable; tout ce qui se fait autrement ailleurs, est contraire à la nature et à la raison. Chaque peuple est convaincu qu'il représente la civilisation et le progrès, et son rêve est de les importer dans les paj» les plus lointains. L'un de nos ambassadeurs, voyant par exemple l'état de la religion catholique chez nous, se propose d'introduire le bouddhisme en Occident. « Rentré au Japon, dit-il, j'engagerai plusieurs bonzes à venir prêcher

en Europe; je leur prédis du succès Gloire céleste!

Confucius et Bouddha vont faire le tour du monde et s'implanter dans cet Occident, hier si orgueilleux de sa religion chrétienne. »

Les ambassadeurs japonais visitent, cela va sans dire.

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