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Spectacle étrange, fantastiquel
Le fléau, dans cet art plastique,
Avec l'homme lutte d'efforts,
• Et les formes sont reproduites

Par le feu qui les a détruites
Quand elles revêtaient des corps.

0 merveilleuse renaissance
D'une curieuse cité
Qui révèle à notre science
L'ancien monde ressuscité!
Mais ce foyer du paganisme
Connût-il le christianisme
Si près encor de son berceau?
Oui, dans un temple de Minerve,
Un crucifix d'or se conserve,
Symbole du monde nouveau.

Sans doute, en ce danger suprême,

Dans le temple réfugié,

Un chrétien au visage blême

Triait le Dieu crucifié.

D'autres invoquaient la déesse

Qui présidait à la sagesse....

Dix-huit siècles sont écoulés:

La croix seule aujourd'hui subsiste,

Et Pompéi, désert et triste, •

Songe aux dieux qui s'en sont allés.

C'est ainsi que l'ancien magistrat, aveugle et poète, jette dans un rhythme vieilli des souvenirs où le regret du passé tient plus de place que l'aspiration vers l'avenir.

M. André Lefèvre est un des poètes qui gagnent à être cités; c'est par des extraits que nous avons déjà fait connaître les qualités révélées dans son premier recueil la Flûte de Pan. Nous voudrions traiter de même son dernier volume la Lyre intime composée de poèmes et de dédicaces. Les poèmes sont un peu longs pour être reproduits et ne peuvent guère se juger sur des fragments. Nous nous nornerons à quelques strophes de la dédicace de l'un d'eux i M. Sainte-Beuve. La critique en accueillant les jeunes talents ne fait pas toujours des ingrats. •

Vous daigniez sourire à ma muse,
Quand, sous les bois, au fond des eaux,
Pour rhythmer la rumeur diffuse,
Pan lui confiait ses roseaux.
Nymphe ardente et chaste prêtresse,
Dryade ensemble et druidesse,
Tantôt elle chantait l'ivresse,
Des fleurs que visite le vent,
Et tantôt son oreille austère,
Épiant l'éternel mystère,
Entendait le sein de la terre,
Palpiter comme un cœur vivant.

Aujourd'hui ma muse recueille,

Les bruits de l'humaine forêt,

Où chaque esprit est une feuille

Que tourmente, un souffle secret,

Mais la mélodie est la même,

Tout vit, tout désire et tout aime;

Le désir est la loi suprême

Partout dévoilée aux penseurs,

L'amour, attraction féconde,

Commande à l'homme ainsi qu'au monde,

De par cette unité profonde,

Ma Flûte et ma Lyre sont sœurs.

En vous rien qui sente la secte,
Le dédain, des libres esprits,
Ni cette gravité suspecte,
Qui prétend avoir tout appris.
Moraliste sans être apôtre,
Philosophe, artiste, et rien autre,
Toute voie ouverte est la vôtre,
Et sollicite votre essor;
Même en des régions nouvelles,
Vous trouvez encor les fleurs belles.

Si l'abeille attique a des ailes,
C'est pour accroître son trésor.

L'artiste qui marche et qui pense
Avec son temps, ne vieillit pas;
Et c'est là votre récompense.
L'instinct du jour guide vos pas;
Toujours tourné vers la lumière,
Vous laissez gémir en arrière
Ceux qui défendent leur ornière
Contre les oiseaux du réveil;
Heureux, vous qui vîtes éclore,
Un jour dont l'éclat dure encore,
Si notre vague et pâle aurore
Ëgalait votre ancien soleil.

La Lyre intime justifie pourtant moins complétement que la Flûte de Pan la déclaration de principes que l'auteur reprend dans sa préface et développe une fois de plus. « Pas de salut dans l'art sans la forme, sans l'alliance mesurée du contour et de la couleur; la poésie est une peinture qui marche, peinture du monde intérieur comme du monde visible. »

Les citations des poètes (suite), MM. D. Bernard, J.-M. Jouffroy, L. Ratisbonne, E. Manuel.

C'est aussi par une citation que je veux montrer sans discussions superflues, comment les genres savamment ou naïvement artificiels de nos anciens siècles poétiques, sont aujourd'hui en faveur. Le sonnet surtout a été cultivé. Il forme à lui seul des volumes et s'affiche en grosses lettres sur leurs couvertures. Un genre plus rare, le virelai en fera-t-il autant? Il s'est hasardé quelquefois dans nos journaux littéraires. Aujourd'hui, mêlé à des sonnets et à quelques rhythmes plus libres, il fournit le titre de tout un recueil de poésies, les Virelais de M. Daniel Bernard1. Un échantillon rappellera ce genre vieillot à ceux qui l'ont oublié, et suffira pour faire connaître l'auteur.

LE CONCERT RIDICULE.

Elle était assise au vieux clavecin,

Vieux! — comme un début de poème épique!

Elle estropiait un air. — Le serin

En cage, sifflait cet air magnifique.

Le serin était, de la République,

Le plus furieux et le plus chagrin.

Car il entendait, le soir, le matin,

En russe, en anglais, en grec, en latin,

Cet air où l'ennui donnait la réplique t

Elle était assise au vieux clavecin,

Vieux! — Comme un début de poème épique 1

Je la regardais tandis que sa main
Traduisait la note hiéroglyphique.
L'ivoire était jaune — et la mécanique
Fatiguée, hélas! restait en chemin.
« — Demain, dit la belle au chant inhumain,
Vous m'écouterez de nouveau. — « Demain,
J'attends un parent venu d'Amérique. »

Elle était assise au vieux clavecin,

Vieux! — comme un début de poéme épique!

Comme je bâillais, elle dit : — « Voisin,
Vous êtes, ce soir, d'humeur prosaïque.
Ma romance est-elle un soporifique?
Vous êtes aussi galant qu'un cousin. »
Et moi, déroulant un œil assassin:

c C'est, mademoiselle, au fond de mon sein,

Que chante la voix de votre musique! »

Elle était assise au vieux clavecin,

Vieux ! — comme un début de poérae^épique.

Nous n'attachons pas à ces tours de force de rimes plus 1. Dentu, in-18.

d'importance qu'il ne convient. Ce sont des amusements poétiques qui ont leur prix pour ceux qui s'intéressent aux choses de l'archéologie littéraire.

Je donnerai volontiers l'hospitalité de mon livre à un poêle mort jeune et inconnu, mais dont les pages intimes recueillies par des mains amies, témoignent de dispositions heureuses et heureusement cultivées. Voici en quels termes M. Évariste Bavoux annonce, dans le Moniteur ' la publication des Poèmes de J.-M. Joufproy, par M. Gohier?

• Un jeune homme, Jean-Marie Jouffroy, doté par ses père et mère de quelque fortune, et par le ciel du don de la poésie, épouse la femme qu'il aime; chante ses amours légitimes; c'est lechant du cygne. Il meurt à trente-deux ans, laissant quelques feuillets, à peine colligés, de vers mélodieux, tendres, philosophiques, que la main pieuse d'un ami recueille et livre à la publicité.

« Tel est tout ce poëme, simple et touchant, empreint des aspirations les plus saintes de la nature humaine: la poésie, l'amour, l'amitié, le sentiment du devoir; et pour couronne, une mort prématurée. » •

Ces hommages funéraires, pour ainsi dire, d'une plume amie ne sont pas la seule recommandation des Poèmes de J.-M. Jouffroy. Des citations nous permettent d'apprécier nous-méme le poète. J'en détache une qui montre le sentiment de la nature uni aux impressions profondes de l'amour.

Coteaux, ravins profonds, taillis, forêts ombreuses,
Dont j'ai foulé parfois les routes sinueuses,
Déjà sur vous l'automne abaisse un dôme obscur.
La cime des grands bois de brumes s'est drapée,
Et de l'onde, qu'un soir ma rame avait frappée,
Se ride et se ternit l'azur.

1. 22 Décembre 1865.

2. Didier et O, in-18.

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