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aujourd'hui de l'orthodoxie catholique, le P. Hyacinthe, a cru devoir combattre spécialement, dans la chaire des Lacordaire et des Ravignan, la nouvelle hérésie de la morale indépendante. Celle-ci a vu croître son importance par les efforts même dirigés contre elle.

Cette lutte est intéressante; il est curieux de voir les armes tournées contre l'ennemi commun, par des adversaires partis d'origines aussi opposées.

Représentant de théories ambitieuses où l'imagination a toujours beaucoup de part, M. A. Guéroult ne croit pas qu'il soit bon, qu'il soit possible d'affranchir la morale des hypothèses. « Pour chasser de l'esprit humain toute hypothèse philosophique ou religieuse, dit-il, il faudrait que la vie de l'homme, que ce moment imperceptible compris entre la naissance et la mort eût en lui-même sa raison d'être et son explication. Or c'est ce qu'aucune tête pensante n'a encore prétendu. Pourquoi le mal ? pourquoi la souffrance ? que sont venues faire sur la terre ces innombrables générations qui ont porté tout le poids de l'histoire et qui, en apparence du moins, en ont si peu profité ? Nous autres faiseurs d'hypothèses, nous avons la ressource de la vie éternelle, des existences multiples, de l'épreuve et de l'initiation progressive; nous disposons de l'éternité pour réparer les injustices du temps ; nous avons des suppositions satisfaisantes, de consolantes inductions; nous avons des moyens de rétablir dans la destinée humaine cet idéal de justice et de bonté auquel l'homme ne peut renoncer sans désespoir. ,

Les défenseurs de la morale indépendante répondent qu'avec des hypothèses séduisantes on peut construire un roman, mais qu'on ne règle pas la vie, la société ; puis aux hypothèses qui vous sourient d'autres opposeront des conjectures plus sombres; au lieu de ces pérégrinations de l'âme immortelle à travers des cercles d'existences successives, ils enseigneront, au nom d'une science étroite et implacable, l'anéantissement complet de l'homme. Et cependant, il faut des règles de conduite pour l'existence présente, soit que l'on espère, que l'on nie ou que l'on doute au sujet de l'existence future. La conscience qui juge nos actes et la loi qui la sanctionne, n'ont rien à démêler avec des rêves agréables ou mauvais, avec des inductions tristes ou consolantes.

Au nom de la religion naturelle, M. P. Larroque reproche à la morale indépendante de se priver de l'appui de la sanction que lui offre la raison même. Que la morale rationnelle repousse toutes les formes du surnaturalisme religieux, cela se conçoit : l'origine des règles fixes de conduite imposées par la conscience et des prescriptions variables des cultes positifs n'est pas la même. Mais c'est la même raison qui nous fait concevoir le bien obligatoire comme la loi de la vie humaine, et Dieu comme le principe de cette loi, la vie future comme sa sanction. Séparer la morale de la Théodicée ou de la Religion naturelle, c'est scinder ce qui est forcément uni; c'est limiter arbitrairement la marche de la raison, c'est déclarer son développement légitime en deçà d'un point donné, d'une borne, illégitime au delà. La religion naturelle n'est que le complément de la morale, le couronnement de l'édifice.

On répond que c'est un couronnement dont elle peut se passer; qu'il importe surtout à la morale, qu'il lui suffit d'avoir une base solide : le reste dépendra du caprice de l'architecte. Il ne faut pas compliquer les obligations de la conscience de leurs conséquences plus ou moins faciles à admettre, suivant la tendance ou la portée des esprits, suivant l'éducation. La formule incontestée de la loi morale est celle-ci : a Fais ce que dois, advienne que pourra. » Advienne que pourra, soit dans ce monde, soit dans l'autre; le devoir est obligatoire, qu'il ait des conséquences temporelles ou éternelles; qu'il nous assure ou non une place dans le paradis légendaire, un épanouissement indéfini de notre être, à travers les transformations de la vie future. Il faut mettre le devoir à l'abri des variations de la philosophie religieuse comme de celles des religions positives.

Cette thèse de la morale indépendante a tenu bon contre les diverses écoles philosophiques; la théologie sera-t-elle plus forte contre elle? Le R. P. Hyacinthe la mène au combat armée de toutes pièces. Toutes ses conférences de l'Avent, à Notre-Dame, sont consacrées à cette lutte. D'abord, et cela était remarquable, il a exposé fidèlement le système de ses adversaires. Ce n'est pas l'habitude des théologiens prédicateurs aux prises avec les philosophes. Ils aiment d'ordinaire à nous prêter des monstruosités, des chimères, pour se donner le plaisir d'une facile victoire. La méthode du P. Hyacinthe fut, à son début, plus sévère. Il fit au système que vous exposons l'honneur d'en discuter les principes sans déclamation, et à la raison des concessions que lui refuse le plus souvent la théologie. Il voulait discuter philosophiquement une thèse philosophique; il appelait au secours de la foi la religion naturelle et tous les systèmes de métaphysique qui ont couronné à leur manière l'édifice de la morale par une théodicée. M. V. Cousin, assis dans l'auditoire, à côté de l'archevêque de Paris, se voyait l'objet d'avances flatteuses, après l'avoir été si longtemps d'intolérantes poursuites. L'ante-Christ d'hier est aujourd'hui un allié, un sauveur. La philosophie et la théologie, par un accord touchant, sont devenues deux sæurs jumelles. Les protestants, que l'on brûlait naguère, les francs-maçons, que l'on excommuniait au moment même, étaient l'objet des mêmes attentions que les disciples de Jean-Jacques Rousseau; le prédicateur les appelait à la rescousse. Il leur disait à tous : « Venez à nous, je vous tends une main amie. »

Cette stratégie nouvelle fut peu goûtée des purs orthodoxes. Un journal religieux disait : « les conférences du P. Hyacinthe produisent une impression fâcheuse dans le

monde catholique. » On s'alarma de voir la foi faisant cause commune avec ce qu'elle avait l'habitude d'anathématiser et de flétrir, et, soit pour désarmer ces critiques intestines, soit par l'échauffement naturel d'une réfutation qu'il croit victorieuse, le prédicateur en vint aussi à fulminer contre ses adversaires et les accuser d'athéisme, de panthéisme et de matérialisme.

Les défenseurs de la morale indépendante ne s'émeuvent pas pour si peu, ils ne prennent ces imputations ni pour un honneur, ni pour une injure. Ils séparent la morale de toutes les métaphysiques et de toutes les théodicées, et si l'on veut les accuser gratuitement des diverses doctrines qu'ils refusent d'examiner ou de combattre, pourquoi ne leur imputerait-on pas aussi bien le mysticisme, le spiritualisme, voire même le catholicisme, qu'ils ne veulent pas davantage mettre en question ?

Cette nouvelle tentative d'affranchissement de la pensée moderne, par la séparation radicale entre la morale et les théories ou les dogmes, est tout à fait en faveur. On en a un exemple frappant dans les discussions retentissantes dont les loges de la franc-maçonnerie ont été, cette année même, le théâtre. Après tout le bruit que la franc-maçonnerie a fait depuis quelque temps dans l'État et dans l'Église, mis aux prises à son sujet, un schisme moral dans l'ordre devait être plus particulièrement remarqué. On sait que les francs-maçons, désireux de s'appuyer sur ce qui unit les hommes et d'écarler ce qui les divise, admettent peu de principes philosophiques ou religieux : ils avaient proclamé cependant, comme la Convention, l'existence de l'Être suprême, c'est-à-dire, en leur style de maçons, le Grand Architecte de l'univers. Cette année, au scandale de quelques-uns, des loges ont demandé, au nom de la tolérance et par respect pour la liberté de conscience individuelle, de supprimer « l'affirmation de l'existence de Dieu et de l'immortalité de l'âme. » Ce seraient là encore, suivant les au

teurs de la motion, des dogmes qui divisent; une seule chose unit, c'est la morale, la morale indépendante. Et l'un des chefs de cette dernière école, M. Massol, était porté, comme concurrent du général Mellinet, candidat à la grande maitrise. Le général fut élu, la personne de M. Massol écartée, mais le principe qu'il représentait fut en partie reconnu, et la franc-maçonnerie, modifiant son antique formule, déclara qu'elle continuait de croire en Dieu, mais qu'elle n'obligeait pas ses membres à partager cette croyance. .

Voilà les tempêtes que déchaine l'école de la morale indépendante, en attendant la paix universelle qu'elle doit faire régner entre les hommes. Il est certain que la meilleure manière de faciliter la tolérance, c'est d'écarter toutes les doctrines qui nous rendent intolérants. Quand des intérêts sont aux prises, le plus sûr moyen de les concilier semble être de les supprimer, en faisant évanouir l'objet même de la dispute. Mais la chose est-elle possible ? et les partisans de la morale indépendante ne rêvent-ils pas une trêve illusoire ? Ils ont trouvé contre tout système dominant, oppresseur, une excellente machine de guerre : ils disent aux théologiens, aux philosophes, qui prétendent asservir la société : la société n'a pas besoin de vous, de vos lumières, de votre autorité ; elle peut se conduire toute seule avec la révélation naturelle de la conscience. Les doctrines qui ont dominé jusqu'à ce jour, les vôtres, celles qui viendront après, sont contradictoires et se détruisent; la morale seule est immuable et suffit comme règle de la liberté. Le plus grand avantage de la morale indépendante, c'est qu'en s'affranchissant elle-même, elle nous affranchit tous des doctrines intolérantes.

Mais nous affranchit-elle des lois naturelles et des nécessités morales de notre nature ? La conscience n'a pas son origine dans la religion et ne se subordonne à aucune forme religieuse; elle n'est pas plus une dérivation de la métaphysique que de la théologie; elle est le résultat d'une

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