Images de page
PDF
ePub

notre être, à travers les transformations de la vie future. Il faut mettre le devoir à l'abri des variations de la philosophie religieuse comme de celles des religions positives.

Cette thèse de la morale indépendante a tenu bon contre les diverses écoles philosophiques; la théologie sera-t-elle plus forte contre elle? Le R. P. Hyacinthe la mène au combat armée de toutes pièces. Toutes ses conférences de l'Avent, à Notre-Dame, sont consacrées à cette lutte. D'abord, et cela était remarquable, il a exposé fidèlement le système de ses adversaires. Ce n'est pas l'habitude des théologiens prédicateurs aux prises avec les philosophes. Ils aiment d'ordinaire à nous prêter des monstruosités, des chimères, pour se donner le plaisir d'une facile victoire. La méthode du P. Hyacinthe fut, à son début, plus sévère.Il fit au système que nous exposons l'honneur d'en discuter les principes sans déclamation, et à la raison des concessions que lui refuse le plus souvent la théologie. Il voulait discuter philosophiquement une thèse philosophique; il appelait au secours de la foi la religion naturelle et tous les systèmes de métaphysique qui ont couronné à leur manière l'édifice de la morale par une théodicée. M. V. Cousin, assis dans l'auditoire, à côté de l'archevêque de Paris, se voyait l'objet d'avances flatteuses, après l'avoir été si longtemps d'intolérantes poursuites. L'ante-Christ d'hier est aujourd'hui un allié, un sauveur. La philosophie et la théologie, par un accord touchant, sont devenues deux sœurs jumelles. Les protestants, que l'on brûlait naguère, les francs-maçons, que l'on excommuniait au moment même, étaient l'objtl des mêmes attentions que les disciples de Jean-Jacques Rousseau; le prédicateur les appelait à la rescousse. II leur disait à tous: « Venez à nous, je vous tends une main amie. »

Cette stratégie nouvelle fut peu goûtée des purs orthodoxes. Un journal religieux disait : « les conférences du P. Hyacinthe produisent une impression fâcheuse dans le monde catholique. » On s'alarma de voir la foi faisant cause commune avec ce qu'elle avait l'habitude d'anathématiser et de flétrir, et, soit pour désarmer ces critiques intestines, soit par réchauffement naturel d'une réfutation qu'il croit victorieuse, le prédicateur en vint aussi à fulminer contre ses adversaires et les accuser d'athéisme, de panthéisme et de matérialisme.

Les défenseurs de la morale indépendante ne s'émeuvent pas pour si peu, ils ne prennent ces imputations ni pour un honneur, ni pour une injure. Ils séparent la morale de toutes les métaphysiques et de toutes les théodicées, et si l'on veut les accuser gratuitement des diverses doctrines qu'ils refusent d'examiner ou de combattre, pourquoi ne leur imputerait-on pas aussi bien le mysticisme, le spiritualisme, voire même le catholicisme, qu'ils ne veulent pas davantage mettre en question?

Cette nouvelle tentative d'affranchissement de la pensée moderne, par la séparation radicale entre la morale et les théories ou les dogmes, est tout à fait en faveur. On en a un exemple frappant dans les discussions retentissantes dont les loges de la franc-maçonnerie ont été, cette année même, le théâtre. Après tout le bruit que la franc-maçonnerie a fait depuis quelque temps dans l'État et dans l'Église, mis aux prises à son sujet, un schisme moral dans l'ordre devait être plus particulièrement remarqué. On sait que les francs-maçons, désireux de s'appuyer sur ce qui unit les hommes et d'écarter ce qui les divise, admettent peu de principes philosophiques ou religieux : ils avaient proclamé cependant, comme la Convention, l'existence de l'Être suprême, c'est-à-dire, en leur style de maçons, le Grand Architecte de l'univers. Cette année, au scandale de quelques-uns, des loges ont demandé, au nom de la tolérance et par respect pour la liberté de conscience individuelle, de supprimer * l'affirmation de Inexistence de Dieu et de l'immortalité de l'âme. » Ce seraient là encore, suivant les auteurs de la motion, des dogmes qui divisent; une seule chose unit,c'est la morale, la morale indépendante. Et l'un des chefs de cette dernière école,M. Massol, était porté, comme concurrent du général Mellinet, candidat à la grande maîtrise. Le général fut élu, la personne de M. Massol écartée, mais le principe qu'il représentait fut en partie reconnu, et la franc-maçonnerie, modifiant son antique formule, déclara qu'elle continuait de croire en Dieu, mais qu'elle n'obligeait pas ses membres a partager cette croyance.

Voilà les tempêtes que déchaîne l'école de la morale indépendante, en attendant la paix universelle qu'elle doit faire régner entre les hommes. 11 est certain que la meilleure manière de faciliter la tolérance, c'est d'écarter toutes les doctrines qui nous rendent intolérants. Quand des intérêts sont aux prises, le plus sûr moyen de les concilier semble être de les supprimer, en faisant évanouir l'objet même de la dispute. Mais la chose est-elle possible? et les partisans de la morale indépendante ne rêvent-ils pas une trêve illusoire ? Ils ont trouvé contre tout système dominant, oppresseur, une excellente machine de guerre : ils disent aux théologiens, aux philosophes, qui prétendent asservir la société : la société n'a pas besoin de vous, de vos lumières, de votre autorité ; elle peut se conduire toute seule avec la révélation naturelle de la conscience. Les doctrines qui ont dominé jusqu'à ce jour, les vôtres, celles qui viendront après, sont contradictoires et se détruisent; la morale seule est immuable et suffît comme règle de la liberté. Le plus grand avantage de la morale indépendante, c'est qu'en s'affranchissant elle-même, elle nous affranclùt tous de? doctrines intolérantes.

Mais nous affranchit-elle des lois naturelles et des nécessités morales de notre nature? La conscience n'a pas son origine dans la religion et ne se subordonne à aucune forme religieuse; elle n'est pas plus une dérivation delà métaphysique que de la théologie; elle est le résultat d'une révélation naturelle, universelle, la lumière de tout homme venant au monde, un fait humain par excellence :j'accorde tout cela. Mais la conscience, ne l'oublions pas, n'est qu'un point de départ ; la pensée ne doit ni ne peut s'y enfermer. £ll2 ne découle pas de la métaphysique et de la théodicée, mais celles-ci sortent et jaillissent naturellement de son sein fécond. Si l'on compare la philosophie à un arbre puissant, les notions morales n'en sont pas les fruits, elles en sont les racines : racines vivantes et pleines de sève. Vous pouvez couper les rameaux étrangers, greffés sur la tige, elle se couronnera alors de rameaux qui lui appartiennent.

Parlons sans métaphore : la nature morale de l'homme prend conscience d'elle-même dans la notion du devoir, mais elle ne s'y arrête pas ; elle s'élève forcément, par le développement de la raison, à la conception d'un être infini, de Dieu, principe nécessaire dela loi, type idéal de perfection. L'idée religieuse issue de l'idée morale réagit sur elle, la vivifie et l'éclairé. C'est la religion qui, par les seules forces de la raison, fournit à la morale sa plus belle formule, celle que l'Évangile même a sanctionnée, comme par surcroît: « Soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait. » Indépendante des dogmes dont la théologie chrétienne l'a compliquée plus tard, la doctrine platonicienne, stoïcienne, évangéÛque, si vous voulez, de la ressemblance avec Dieu (6(iu(<ooi« -ko 8ew), marque bien l'union naturelle de la morale et delà religion.

La confusion des idées et des langues. Philosophie, science, fantaisie. rêve et orthodoxie tout ensemble. M. C. Flammarion.

Les époques de transition présentent un curieux spectacle: moins on croit, plus on veut avoir l'air de croire. On y remarque un fourmillement d'idées et de doctrines, qui ont toutes leurs apôtres et leurs prosélytes. Les plus inconciliables en apparence se rapprochent et essayent de s'amalgamer. Tout se mêle, le fantastique et le réel, l'esprit positif et le surnaturalisme, le scepticisme et la superstition, l'imagination qui enfante les chimères et la raison qui les' détruit. Cette confusion d'idées se complique d'une confusion des langues. La foi prend les allures et affecte les méthodes de la science, la science se donne les airs inspirés de la foi. Le rêve s'affirme, le fait doute presque de lui-même, chaque doctrine tend à se justifier devant des autorités incompétentes.

Un exemple curieux de ces dispositions d'esprit nous est donné par les débats relatifs à la pluralité des mondes. La question n'est pas nouvelle et l'attrait qu'elle exerce sur les esprits curieux est inépuisable. Fontenelle l'a traitée jadis dans un pamphlet philosophique et astronomique, justement célèbre. Sans en avoir l'air, la doctrine de la pluralité des inondes touche à une foule de problèmes, philosophiques et religieux. Elle plane sur l'édifice entier des connaissances humaines et modifie profondément toutes les idées de l'homme sur lui-même et sur ses relations avec la nature, avec Dieu.

Pour les esprits que le sentiment de l'immensité de la création n'a pas effleurés, l'histoire de l'homme est trèssimple. A un moment donné, relativement très-rapproché de nous, Dieu a créé, pour recevoir l'homme, son favori, un théâtre approprié à ses desseins sur nous. Il a mis la terre sous nos pieds pour nous porter et nous offrir le tribut de toutes ses productions, le ciel sur nos têtes pour nous éclairer, régler notre vie, ou simplement réjouir notre vue. On peut voir dans le De natura Deorum de Cicéron, dans les divers livres de Sénèque, ou dans le Traité de l'existence de Dieu, de Fénelon, le développement complaisant de ces doctrines traditionnelles.

« PrécédentContinuer »