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Cette souveraineté de l'homme au milieu de la nature, cette subordination du monde entier à notre destination particulière, étaient fortifiées par l'enseignement théologique, et le fortifiaient à leur tour. La poésie comme la philosophie pouvait s'en inspirer, l'ancien système astronomique se résumait dans ces beaux vers de Malefilâtre:

L'homme a dit : les cieux m'environnent;

Les cieux ne roulent que pour moi;

De ces astres qui me couronnent,

La nature me fit le roi.

Pour moi seul le soleil se lève;

Pour moi seul le soleil achève

Son cercle éclatant dans les airs;

Et je vois, souverain tranquille,

Sur son poids la terre immobile

Au ceDtre de cet univers.

L'astronome moderne a changé tout cela, et la découverte de Copernic est dans l'histoire des idées la plus grande révolution qui se soit jamais accomplie. Elle marque vraiment une ère dans le monde moral. Elle finit les temps anciens, elle commence les temps modernes pour la pensée.

Quelle que soit notre indifférence du moment pour les questions de philosophie pure, ce problème des relations de l'homme avec la nature transformée par la science, appelle notre curiosité avec une force invincible comme celui des relations surnaturelles entre l'homme et les habitants de la terre qui ont cessé de vivre intéresse toujours notre sensibilité. Tout homme qui prétendra nous apporter des nouvelles de l'autre monde, ou des autres mondes, sera toujours le bienvenu. Il n'aura pas à se donner de peine pour choisir ou assaisonner les arguments offerts à notre curiosité. Il trouvera des auditeurs avides.

De là la faveur de deux sortes de livres : les uns, traitent de cette révélation nouvelle, qui prétend nous venir

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par les tables tournantes, les médiums et autres communications avec les esprits; les autres, nous dévoilent les secrets des astres et leurs mystérieuses relations avec ut terre.

Le pontife, l'hiérophante du spiritisme est M. Allas Kardec, l'auteur du Livre des esprits, du Livre des médiums, de l'Imitation de l'Évangile selon le spiritualisme, et de tant d'autres concurrences à VApocalypse, qui ont eu assez de succès pour que nous les prenions un jour à partie et que nous cherchions leur valeur ou les raisons de leur influence. Les rapports de l'homme avec les autres mondes ont aussi leur révélateur, M. Camille Flammarion, l'auteur de la Pluralité des mondes habites1 et des Mondes imaginaires et Us mondes réels1.

La bonne fortune d'avoir eu six éditions en trois ans (nous acceptons ces chiffres* comme réels) est ce qui recommande surtout la Pluralité des mondes à notre attention. Cela prouve ce que nous disions tout à l'heure, de l'inépuisable curiosité du public pour le sujet. Le titre seul suffisait pour frapper, sans avoir besoin peut-être de recourir i cette flamboyante couverture'où le soleil rayonne au-dessus des nuages, où les comètes déroulent leurs queues lumineuses, où Saturne et Jupiter sont escortés de leurs anneaux et de leurs satellites, où s'encadre enfin, au milieu de tous ces astres, le nom flamboyant de M. Flammarion, qui semble prédestiner celui qui le porte à recueillir l'héritage des asti olotrues. Il est fâcheux que l'auteur ne s'appelle pas de son piénoin Nicolas, comme Flamel, ou Mathieu, comme Laensberg : il aurait eu, pour faire des almanachs, plus de popularité encore que Mathieu de la Drôme.

Les livres astronomico-philosophiques de M. Flammarion ont deux parties bien tranchées, les souvenirs de l'érudition et les essais de doctrines personnelles.

1. Didier et C" (6' édition), itt-lR, 460 pages.

2. Même librairie (2' édition), 578 pages

La part de l'érudition est la plus grande et la meilleure. L'auteur passe rapidement en revue les opinions des anciens et nous montre la croyance à la pluralité des mondes existant à l'état de pressentiment dans les temps les plus reculés. H est assez curieux de trouver réunis les divers témoignages relatifs à ce sujet. Jusqu'au moyen âge cette doctrine se fait plus d'une fois jour dans les écoles. Plusieurs grands esprits la soupçonnent, d'autres l'affirment sans en bien comprendre la portée. Lucrèce, qui fait tant d'efforts pour reculer à l'infini les murailles du monde, flammanlia meenia mundi, en donne plus d'une fois l'énergique formule:

Terramque et solem, lunam, mare, cœtera quse sunt,
Non esse unica sed numéro magis inumerali.

Au moyen âge, plus d'une pensée inquiète, mal comprimée par l'autorité, se laisse emporter au rêve de la pluralité de mondes habitables. M. Flammarion rappelle les idées éparses sur ce point dans une foule d'ouvrages. Quand on arrive à la Renaissance, on voit l'imagination se donner carrière ; c'est la science qui lui a imprimé l'élan, mais elle s'emporte bien vite par delà les données de l'observation ou du calcul, dans le vaste champ des chimères. Après avoir mentionné les opinions de J. Bruno de Montaigne, de Galilée, de Kepler, de Campanella, de Descartes, M. Flammarion indique les ouvrages spéciaux où la rêverie des philosophes astronomes ou astrologues s'estlibrement épanouie: les Terres habitées de Pierre Borel, l'Homme dans la lune de Godevin, l'Histoire des États et empires du soleil et de la lune de Cyrano de Bergerac, et le Voyage à la lune du même bel esprit, laSd/eno<jira/j/tied'Helvétius,le Voyage dans le ciel du P. Kircher, les Mondes de Fontenelle, le Cosmolliéoros de Huygens, etc. On le voit : l'astrologie philosophique a déjà sa bibliothèque. Quelques mots sur les opinions de Leibniz, Newton, Swedenborg, Voltaire, Kant, Herschell, Lalande, la Place ferment ce recueil d'aperçus intéressants sur l'histoire de la doctrine de la pluralité des mondes.

La doctrine est ensuite justifiée au nom de la science. M. Flammarion résume les notions élémentaires de l'astronomie sur le système planétaire et sidéral. Cette partie de son livre, toute de vulgarisation scientifique, rappelle les bons livres d'enseignement sur cette matière, notamment l'excellent Panorama des mondes, de Lecouturier, ce livre sans prétentions et bien fait, et qui, malgré son succès, n'est pas encore aussi répandu qu'il le mérite. Nous n'avons rien à dire sur cette exposition qui forme les prolégomènes indispensables de la question philosophique.

La philosophie a plus à voir dans les réflexions générales sur ce que M. Flammarion appelle la physiologie des êtres. Mêlant les données de la science à des considérations métaphysiques, il montre que la vie est et doit être partout modifiée, transformée, suivant les temps, les lieux et les circonstances. Impossible de marquer des limites où elle s'arrête tout à fait; le microscope nous la montre dans l'iniiniment petit; le télescope nous révèle, dans l'infiniment grand, les théâtres où elle doit se développer dans des conditions nouvelles. L'histoire de la terre écrite par la géologie nous retrace les révolutions continuelles de la vie suivant les conditions changeantes des milieux et nous fait comprendre les révolutions analogues qu'elle peut subir dans les régions les plus diverses de l'immense univers.

Le rêve philosophique reprend alors le dessus. De cette certitude que les autres mondes sont habités, comme le nôtre, on passe volontiers à la détermination de la nature et des facultés de leurs habitants. Malheureusement, dans l'ignorance où nous sommes des conditions de la vie à la surface des planètes et des étoiles, nous ne pouvons rien dire sur ce que doit y être la vie elle-même. Mais M. Flammarion n'a pas écrit un livre entier sur la pluralité des mondes habités, pour s'en tenir à cet aveu d'ignorance, et, dans un dernier chapitre, il établit une foule de beaux principes qui n'unt qu'un tort, celui d'être les rêves d'un homme éveillé.

Voici quelques-uns des dogmes qu'il affirme, sans sourciller:

Il y a une humanité collective; les humanités des autres mondes et l'humanité de la terre sont une seule humanité; l'homme est le citoyen du ciel; la famille humaine s'étend au delà de notre globe, aux terres célestes. Il y a une parenté universelle; il y a les régions de l'immortalité, et l'éternité future et l'éternité actuelle sont une seule chose. Je me borne à transcrire ces formules.

Le plus curieux, c'est que M. Flammarion les présente comme très-conformes à l'orthodoxie catholique. Le mystère de la rédemption se concilie avec cet agrandissement de l'horizon humain; l'incarnation de Dieu sur la terre garde son rôle dans l'histoire de noire petit monde perdu dans l'océan des mondes. La cosmogonie des livres saints paraît raisonnable aux nouveaux théoriciens de l'immensité. M. Flammarion établit résolument chacun de ces points et prétend justifier la pluralité des mondes devaut le dogme chrétien. Quoi d'étonnant? il s'est bien donné ailleurs la tâche de demander une nouvelle apologétique de la foi catholique aux esprits frappeurs et aux tables tournantes! Ainsi le veut l'esprit du temps et les habitudes du langage philosophique au dix-neuvième siècle '.

La question de la pluralité des mondes est plus intéressante que les livres mêmes où elle est ainsi traitée. Il nous fallait marquer ce réveil et cette faveur des principes auxquels elle se rattache et les étranges alliances de doctrine que l'état actuel des esprits lui impose. Nous nous bornerons à mentionner le second livre de M. Flammarion, les Mondes

1. C'est dans le même esprit que doit être rédigé un livre dont nous ne connaissons que le titre, la Pluralité des existences de l'dme conforme à la doctrine de la pluralité des mondes, par l'abbé Pezzani (Didier et C", in-18, 3° cdit.).

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