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imaginaires et les mondes réels. Ce n'est que le complément du premier ouvrage, et les mêmes réflexions s'y peuvent appliquer. Les données scientifiques et les hypothèses y sont reprises sous le titre à effet de » Voyage astronomique pittoresque dans le ciel. » Les indications historiques y reçoivent plus de développement sous le titre de Revue critiqvt des théories humaines sur les habitants des astres. Dans les deux volumes, l'histoire et la doctrine marchent ensemble et gardent les mêmes relations. Les mêmes sacrifices y sont faits aux modes intellectuelles et morales du jour; les mêmes transactions y sont des * signes du temps. »

L'économie sociale et les mathématiques. Les ingénieurs
philosophes. H. le Moyna.

J'ai quelquefois parlé de l'influence des mathématiques sur les ouvrages d'économie sociale. Il n'y a rien de plus puissant que l'algèbre, comme instrument de découverte, dans les sciences auxquelles elle est applicable; il n'y a rien de plus pompeusement stérile dans un ordre de recherches qui lui sont étrangères. Les faits moraux, comme tous les autres, sont susceptibles d'être exprimés par des chiffres: ils sont un objet légitime de statistique; ils ont leurs lois qui se manifestent, comme toutes les lois, par leur régularité et tombent sous la science des nombres.

Mais, quand il s'agit d'organiser une société morale, »u lieu de se borner à constater les rapports des faits qui s'y produisent, l'algèbre est d'un moindre secours que l'expérience, et les principes nécessaires, les déductions a priori ne valent pas les lumières du simple bon sens. Les mathémathiques nous apprennent à raisonner avec justesse et rigueur sûr des principes admis, mais elles servent peu pour discerner les principes, dans une matière délicate où ils se présentent en foule, s'équilibrent et se circonscrivent réciproquement. Quand je vois les mathématiciens aborder les questions sociales, je me rappelle involontairement les admirables réflexions de Pascal sur « l'esprit de finesse et l'esprit de géométrie. » Je crains de trouver en eux trop de rigueur et trop peu de discernement.

Un économiste sociétaire se charge de temps en temps de nous rappeler cette distinction, en nous adressant tantôt des brochures, tantôt d'assez gros volumes, où la logique matnematique a plus de part que l'esprit d'observation. Il les signe du nom de guerre de Médius, mais il dévoile lui-même son pseudonyme géométrique, en y ajoutant son vrai nom: le Moyne, et ses qualités d'ingénieur en chef des ponts et chaussées en retraite et d'ancien élève de l'École polytechnique". Nous connaissons de. lui, entre autres ouvrages récents, la Doctrine hiérarchique fusionnaire, ou Construction d'une société véridique, juste, affective et libre1, puis des Lettres sociales et providentielles 1, l'ouvrage capital de l'auteur, et les Lettres adressées aux personnes sympathiques aux idées sociales et providentielles ', contenant la dernière expression de sa pensée. Si on ajoute à ces publications volumineuses quelques opuscules plus anciens, tels que les Caleuls agronomiques et considérations sociales (1838), et Baronnie d'asile, qui a inauguré le pseudonyme de Médius, on verra que les écrits sociaux ou sociétaires de l'ancien ingénieur forment un bagage économique important.

Le mathématicien s'y montre partout, avec le besoin d'appliquer à la philosophie sociale les procédés de découverte empruntés à l'algèbre. Des pages entières sont remplies de formules et d'équations; on les dirait détachées d'une « mécanique sociale, » jalouse de faire pendant à la Mécanique céleste. Le Microcosme ou petit monde parfait que rêve l'auteur est comme le grand monde, le monde de Dieu, l'œuvre d'un géomètre (Oto? Ye«»|*«p"). La sociabilité a des phases successives, antagonistes ou organiques, qui s'expriment par des quantités déterminées élevées mathématiquement à diverses puissances. Les expressions algébriques se mêlent à la langue ordinaire de l'économie et de la morale, dans des explications que je ne me flatte pas de comprendre. En voici un échantillon.

1. Paris et Metx, in-8 (1860), 392 pages.

2. Paris et Metz (1865), in-8, 588 pages.

3. Ibidem, in-8, 544 page*.

Elle (l'humanité) a suivi, de fait, à partir de l'état initial A, la série des phases antagonistes a*, a5, a*, qui, en dépit des progrès industriels et de l'augmentation des richesses matérielles et scientifiques, ont été convergentes vers l'hostilité des intérêts, l'immoralité mensongère et le malheur de toutes les classes d'individus. Mais elle aurait pu suivre la série des phases organiques, fusionnaires et providentielles o*, o\ o1. Ces sociabilités idéales, qui eussent été convergentes vers l'harmonie, la franchise des relations et le bonheur, il est du moins possible à notre intelligence d'en faire Vukronie1.

A. quoi bon envelopper sa pensée dans de tels voiles? Avec une pareille langue, on peut être inutilement dans le vrai ou impunément dans le faux; on peut être profond ou banal, fou ou sublime, sans en avoir ni plus ni moins de disciples. Peu importent la nouveauté ou la justesse des idées, on aura pour adeptes ceux que l'obscurité attire et qui se passionnent pour l'incompréhensible.

Je n'ai pas l'intention de montrer, avec ou sans mathématiques, comment « le microcosme, organisé comme no simple ordre hiérarchique fusionnaire, deviendra ultérieurement une institution sociétaire. » Je me bornerai à dire l'étendue des prétentions ou des espérances de l'auteur. « J'ai la croyance, dit-il, que la régularité et la symétrit sont d'ordre naturel, et l'importance du langage est telle qu'il doit porter le cachet des desseins providentiels. » Partant de ces deux prémisses, de ces deux croyances a priori, comme il les appelle, il entreprend la réforme régulière et symétrique de toutes choses. Il réorganise, suivant les plans de la nature et de la Providence, l'alphabet, l'orthographe, la grammaire, la numération, la musique, la psychologie, la philosophie tout entière, la science sociale particulièrement.

1. Lettres adressées aux personnes sympathiques, etc., p. 257.

Le temps, les mœurs, la force des idées et des choses établies, rien ne compte aux yeux du réformateur; aucune autorité ne peut faire obstacle à la raison mathématique et providentielle. Une habitude quatre cents fois séculaire ne l'arrête pas plus que le préjugé d'un siècle ou d'un pays. Il propose sérieusement de substituer à la numération décimale, la numération seximale : rien ne lui semble plus facile que de passer de la base dix, condamnée par la raison, à la base six, qui a la logique pour elle. Survienne un décret conforme à la nature des choses, et tout sera dit. « On fera forcément alors du calcul seximal dans toutes les transactions. » Je ne puis assez admirer cette foi robuste, nonseulement dans l'excellence des principes, mais dans la facilité de leur application. Les réformes de la gamme en musique ou celles du salaire en économie sociale ne sont ni moins radicales, ni moins absolues.

M. Médius me rappelle ce publiciste célèbre qui, en 1848, annonçait en tête de son journal « une idée par jour. » Il a, lui, une idée par page, et chacune de ses idées est une révolution. Il oublie, comme cela arrive trop souvent en France, que la nature humaine et la vie sociale ne se réforment pas du jour au lendemain, sur un patron idéal, et que le passage de la théorie ou du rêve à la pratique ne se règle pas par des décrets, eût-on mis la toute-puissance de l'État au service de la science ou de l'imagination. Les réformateurs socialistes traitent volontiers la famille humaine comme une république d'abeilles où la nature a tout prévu, distribué toutes les fonctions, assuré tous les mouvements. Il manque toujours à leur état : d'une perfection imaginaire, une toute petite chose, la liberté, et ils trouvent naturel de prêter soit à l'individu l'infaillibilité de l'instinct, soit au gouvernement l'autorité absolue du despotisme.

Ces réflexions passent, si vous le voulez, par-dessus 1* tête de l'auteur des Lettres sociales et providentielles, pour s'adresser à toute une école. Pour en revenir à M. le Moyne, ses rêves de philosophe sociétaire sont assez insaisissables, au fond, pour échapper à une discussion sérieuse, et c'est ce qui rend plus inopportun cet étalage des formes de la démonstration scientifique. Il croit à une vie éternelle, composée d'une suite d'existences alternativement terrestre> et éthérées. L'âme ne commence pas plus à la naissana qu'elle ne finit à la mort, et les hommes du dix-neuvième siècle doivent en revenir à la croyance antique et païenne de pérégrinations sans fin, à l'état d'âmes conscientes, dans le monde terrestre, avec des alternatives de sommeil e* d'oubli, à l'état de mânes, dans un monde élyséen.

Au nom de cette doctrine renouvelée des Grecs, c'est le cas de le dire, M. le Moyne combat vivement les exagérations mystiques du spiritualisme chrétien, qui n'exigeaien'. pas, pour être réfutées, cette exhumation des doctrines païennes. Il est clair que, si les sociétés antiques n'ont pas fait assez 9e cas de l'âme, la société catholique du moyen âge n'a pas tenu assez de compte du corps. Elle a méconnu, comme dit avec raison M. le Moyne, les lois providentielles de la destinée humaine, en adoptant la doctrine que la douleur, les macérations et les mortifications étaient préférables aux jouissances; en ordonnant de s'occuper mystiquement de l'avenir de l'âme, de se détacher de tous Its liens terrestres; en proscrivant de saintes affections, comme l'amour; en consacrant des vertus contraires à la nature. sous l'apparence trompeuse desquelles se glissaient l'hypocrisie et le mensonge; en dédaignant le travail, humiliant

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