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Lalande, la Place ferment ce recueil d'aperçus intéressants sur l'histoire de la doctrine de la pluralité des mondes.

La doctrine est ensuite justifiée au nom de la science. M. Flammarion résume les notions élémentaires de l'astronomie sur le système planétaire et sidéral. Cette partie de son livre, toute de vulgarisation scientifique, rappelle les bons livres d'enseignement sur cette matière, notamment l'excellent Panorama des mondes, de Lecouturier, ce livre sans prétentions et bien fait, et qui, malgré son succès, n'est pas encore aussi répandu qu'il le mérite. Nous n'avons rien à dire sur cette exposition qui forme les prolégomènes indispensables de la question philosophique.

La philosophie a plus à voir dans les réflexions générales sur ce que M. Flammarion appelle la physiologie des êtres. Mêlant les données de la science à des considérations métaphysiques, il montre que la vie est et doit être partout modifiée, transformée, suivant les temps, les lieux et les circonstances. Impossible de marquer des limites où elle s'arrête tout à fait; le microscope nous la montre dans l'infiniment petit; le télescope nous révèle, dans l'infiniment grand, les théâtres où elle doit se développer dans des conditions nouvelles. L'histoire de la terre écrite par la géologie nous retrace les révolutions continuelles de la vie suivant les conditions changeantes des milieux et nous fait comprendre les révolutions analogues qu'elle peut subir dans les régions les plus diverses de l'immense univers.

Le rêve philosophique reprend alors le dessus. De cette certitude que les autres mondes sont habités, comme le nôtre, on passe volontiers à la détermination de la nature et des facultés de leurs habitants. Malheureusement, dans l'ignorance où nous sommes des conditions de la vie à la surface des planètes et des étoiles, nous ne pouvons rien dire sur ce que doit y être la vie elle-même. Mais M. Flammarion n'a pas écrit un livre entier sur la pluralité des mondes habités, pour s'en tenir à cet aveu d'ignorance, et, dans un

dernier chapitre, il établit une foule de beaux principes qui n'ont qu'un tort, celui d'être les rêves d'un homme éveillé.

Voici quelques-uns des dogmes qu'il affirme, sans sourciller :

Il y a une humanité collective; les humanités des autres mondes et l'humanité de la terre sont une seule humanité; l'homme est le citoyen du ciel; la famille humaine s'étend an delà de notre globe, aux terres célestes. Il y a une parenté universelle; il y a les régions de l'immortalité, et l'éternité future et l'éternité actuelle sont une seule chose. Je me borne à transcrire ces formules.

Le plus curieux, c'est que M. Flammarion les présente comme très-conformes à l'orthodoxie catholique. Le mystère de la rédemption se concilie avec cet agrandissement de l'horizon humain ; l'incarnation de Dieu sur la terre garde son rôle dans l'histoire de notre petit monde perdu dans l'océan des mondes. La cosmogonie des livres saints paraît raisondable aux nouveaux théoriciens de l'immensité. M. Flammarion établit résolûment chacun de ces points et prétend justifier la pluralité des mondes devant le dogme chrétien. Quoi d'étonnant? il s'est bien donné ailleurs la tâche de demander une nouvelle apologétique de la foi catholique aux esprits frappeurs et aux tables tournantes! Ainsi le veut l'esprit du temps et les habitudes du langage philosophique au dix-neuvième siècle'.

La question de la pluralité des mondes est plus intéressante que les livres mêmes où elle est ainsi traitée. Il nous fallait marquer ce réveil et cette faveur des principes auxquels elle se rattache et les étranges alliances de doctrine que l'état actuel des esprits lui impose. Nous nous bornerons à mentionner le second livre de M. Flammarion, les Mondes imaginaires et les mondes réels. Ce n'est que le complément du premier ouvrage, et les mêmes réflexions s'y peuvent appliquer. Les données scientifiques et les hypothèses y sont reprises sous le titre à effet de « Voyage astronomique pittoresque dans le ciel. » Les indications historiques y reçoivent plus de développement sous le titre de Revue critique des théories humaines sur les habitants des astres. Dans les deux volumes, l'histoire et la doctrine marchent ensemble et gardent les mêmes relations. Les mêmes sacrifices y sont faits aux modes intellectuelles et morales du jour; les mêmes transactions y sont des « signes du temps. »

1. C'est dans le même esprit que doit être rédigé un livre dont nous ne connaissons que le titre, la Pluralité des existences de l'ame conforme à la doctrine de la pluralité des mondes, par l'abbé Pezzani (Didier et C'e, in-18, 3e édit.).

L'économie sociale et les mathématiques. Les ingénieurs

philosophes. M. le Moyne.

J'ai quelquefois parlé de l'influence des mathématiques sur les ouvrages d'économie sociale. Il n'y a rien de plus puissant que l'algèbre, comme instrument de découverte, dans les sciences auxquelles elle est applicable; il n'y a rien de plus pompeusement stérile dans un ordre de recherches qui lui sont étrangères. Les faits moraux, comme tous les autres, sont susceptibles d'être exprimés par des chiffres : ils sont un objet légitime de statistique; ils ont leurs lois qui se manifestent, comme toutes les lois, par leur régularité et tombent sous la science des nombres.

Mais, quand il s'agit d'organiser une société morale, au lieu de se borner à constater les rapports des faits qui s'y produisent, l'algèbre est d'un moindre secours que l'expérience, et les principes nécessaires, les déductions a priori ne valent pas les lumières du simple bon sens. Les mathémathiques nous apprennent à raisonner avec justesse et rigueur sur des principes admis, mais elles servent peu pour discerner les principes, dans une matière délicate où ils se présentent en foule, s'équilibrent et se circonscrivent réciproquement. Quand je vois les mathématiciens aborder les questions sociales, je me rappelle involontairement les admirables réflexions de Pascal sur « l'esprit de finesse et l'esprit de géométrie. » Je crains de trouver en eux trop de rigueur et trop peu de discernement.

Un économiste sociétaire se charge de temps en temps de nous rappeler cette distinction, en nous adressant tantôt des brochures, tantôt d'assez gros volumes, où la logique mainematique a plus de part que l'esprit d'observation. Il les signe du nom de guerre de Médius, mais il dévoile lui-même son pseudonyme géométrique, en y ajoulant son vrai nom : le Moyne, et ses qualités d'ingénieur en chef des ponts et chaussées en retraite et d'ancien élève de l'École polytechnique. Nous connaissons de lui, entre autres ouvrages récents, la Doctrine hiérarchique fusionnaire, ou Construction d'une société véridique, juste, affective et libre', puis des Lettres sociales et providentielles », l'ouvrage capital de l'auteur, et les Lettres adressées aux personnes sympathiques aux idées sociales et providentielles », contenant la dernière expression de sa pensée. Si on ajoute à ces publications volumineuses quelques opuscules plus anciens, tels que les Calculs agronomiques et considérations sociales (1838), et Baronnie d'asile, qui a inauguré le pseudonyme de Médius, on verra que les écrits sociaux ou sociétaires de l'ancien ingénieur forment un bagage économique important.

Le mathématicien s'y montre partout, avec le besoin d'appliquer à la philosophie sociale les procédés de découverte empruntés à l'algèbre. Des pages entières sont remplies de formules et d'équations; on les dirait détachées d'une « mécanique sociale, » jalouse de faire pendant à la Mécanique

1. Paris et Metz, in-8 (1860), 392 pages. 2. Paris et Metz (1865), in-8, 588 pages. 3. Ibidem, in-8, 544 pages.

céleste. Le Microcosme ou petit monde parfait que rêve l'auteur est comme le grand monde, le monde de Dieu, l'ouvre d'un géomètre (leos yeupletPET). La sociabilité a des phases successives, antagonistes ou organiques, qui s'expriment par des quantités déterminées élevées mathématiquement à diverses puissances. Les expressions algébriques se mêlent à la langue ordinaire de l'économie et de la morale, dans des explications que je ne me flatte pas de comprendre. En voici un échantillon.

Elle (l'humanité) a suivi, de fait, à partir de l'état initial A, la série des phases antagonistes a?, a', a', qui, en dépit des progrès industriels et de l'augmentation des richesses matérielles et scientifiques, ont été convergentes vers l'hostilité des intérêts, l'immoralité mensongère et le malheur de toutes les classes d'individus. Mais elle aurait pu suivre la série des phases organiques, fusionnaires et providentielles o?,05, oh. Ces sociabilités idéales, qui eussent été convergentes vers l'harmonie, la franchise des relations et le bonheur, il est du moins possible à notre iutelligence d'en faire l'ukronie'.

A quoi bon envelopper sa pensée dans de tels voiles? Avec une pareille langue, on peut être inutilement dans le vrai ou impunément dans le faux; on peut être profond ou banal, fou ou sublime, sans en avoir ni plus ni moins de disciples. Peu importent la nouveauté ou la justesse des idées, on aura pour adeptes ceux que l'obscurité attire et qui se passionnent pour l'incompréhensible.

Je n'ai pas l'intention de montrer, avec ou sans mathématiques, comment a le microcosme, organisé comme un simple ordre hiérarchique fusionnaire, deviendra ultérieurement une instilution sociétaire. » Je me bornerai à dire l'étendue des prétentions ou des espérances de l'auteur. « J'ai la croyance, dit-il, que la régularité et la symétrie sont d'ordre naturel, et l'importance du langage est telle

1. Lettres adressées aux personnes sympathiques, etc., p. 257.

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