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l'industrie et asservissant la science; en préférant à l'activité laborieuse, utile et libre, l'étude oiseuse des questions métaphysiques ou les pratiques minutieuses de la dévotion *en un mot, en prenant pour idéal de la vie une longue et craintive préparation à la mort.

Pourquoi faut-il que ces aperçus historiques et philosophiques d'une incontestable justesse, sinon d'une nouveauté hardie, soient perdus sous un flot de rêveries et compromis par le voisinage d'une langue et d'une méthode également étrangères à la philosophie et à l'histoire? On aura beau relever dans leurs livres une foule de détails justes et utiles, les philosophes sociétaires de l'école de M. le Moyne se verront toujours appliquer l'épithète de rêveurs, si voisine de celle de fous '. Ils ne se fâcheraient peut-être pas de cette dernière, en songeant à la magnifique apothéose de la folie par Béranger.

Qui découvrit le nouveau monde?
Un fou qu'on raillait en tout lieu.
Sur la croix, que son sang inonde,
Un fou qui meurt nous lègue un Dieu.

Si demain, oubliant d'éclore,

Le jour manquait, eh bien! demain,

Quelque fou trouverait encore

Un flambeau pour le genre humain.

1. A propos de notre ingénieur sociaIiste: mathématicien philosophe, nous rappellerons une petite anecdote racontée par M. Emile Barrault dans l'Opinion nationale:

Vers la fin du règne de Louis-Philippe, un ingénieur en chef présentait un enfant nouveau-né à la mairie, le premier jour de l'année.

« Voulez-vous, dit l'employé complaisant, que je date la naissance de votre fils du 1" janvier, au lieu du 31 décembre?

— Pourquoi cela?

— Parce qu'il y gagnerait une année pour l'échéance de la conscription.

— Mon ami, répondit le philosophe, dans vingt ans d'ici la guerre aura disparu; il n'y aura plus, de par le monde, que des armées industrielles, bataillant contre les distances, les déserts et les marais. »

Excellent ingénieur, conclut le journaliste, mais mauvais prophète.

Le chansonnier national a bien soin de donner place parmi les fous aux chefs de l'école sociétaire, à Saint-Simon, le prophète, à Fourier, le créateur du phalanstère, au père Enfantin, l'émancipateur de la femme. %

.... Sous l'épigramme Ces fous rêveurs tombent tous trois.

Si nous mettions avec eux M. le Moyne, il pourrait aussi nous répondre:

Messieurs, lorsqu'en vain notre sphère
Du bonheur cherche le chemin,
Honneur au fou qui ferait faire
Un rêve heureux au genre humain!

Mais, pour que le vulgaire puisse mieux jouir de vos rêves, je vous demanderai, messieurs les songeurs, de vouloir bien les traduire autrement qu'en mathématiques. Le genre humain n'a pas passé par l'École polytechnique.

Les fondateurs de religions au dix-iieuvicme siôcle. Saint-Sinwn et le père Enfantin.

11 est difficile de juger de l'avenir d'une doctrine à l'époque où elle se produit. Il y a des dogmes philosophiques ou religieux qui semblent étouffés, à un moment donné, sous les railleries, et que l'on voit reparaître quelques années plus tard, ressuscités par d'infatigables espérances. Le sainl-simonisme qui, après avoir fait tant de bruit, était rentré dans l'ombre et le silence, tente aujourd'hui cette seconde phase de la résurrection. Son second prophète, Barthélemy-Prosper Enfantin, ou le père Enfantin, comme on l'appelait, est mort, l'année dernière, au moment où quelques brochures récentes venaient de rappeler l'atten

lion sur son nom alors oublié. II a laissé un testament qui ordonnait la publication de ses œuvres, et assurait les ressources pécuniaires qu'elle exigerait. Il avait pris des mesures pour réaliser, après sa mort, le vœu suivant: « la constitution de nos archives, soit par une donation à l'État pour une des bibliothèques publiques, soit par la constitution d'une société libre ayant pour but la conservation de nos archives, la propagande de notre foi, l'exploitation de mes œuvres. »

Cette mission était particulièrement confiée à son léga taire universel, M. Arlès-Dufour, qui s'est adjoint, pour la remplir, les principaux représentants actuels du saiutsimonisme: MM. Arthur Enfantin, le fils du testateur, César Lhabitant, Laurent (de l'Ardèche), Henri Fournel, et Adolphe Guéroult. Le premier soin de ces amis et disciples du père Enfantin a été d'entreprendre la publication des Œuvres de Saint-Simon et d'Enfantin1, en volumes ou plutôt en fascicules d'un prix accessible au grand-nombre. Ils ont mis en tête les Notices historiques de Saint-Simon et d'Enfantin; la première ne comprend que cent trente pages, mais la seconde, commencée dans le tome premier et poursuivie de volume en volume, n'est encore arrivée avec le cinquième qu'à l'année 1831, à l'institution du Globe. Dans ces proportions, ce n'est plus une biographie, c'est une histoire; c'est plus qu'un Évangile,' ce sont les actes des apôtres, les annales de l'Église primitive.

Ces récits détaillés de faits si voisins de nous et qui paraissaient être déjà si loin ont soulevé diverses controverses, comme toutes les publications qui remuent l'histoire contemporaine. Nous n'avons pas à les reprendre ici; nous ne voulons pas non plus apprécier pour notre compte ce mouvement de doctrines et d'aspirations qui entraînait les esprits les mieux doués de la génération de 1830, ce besoin d'organisation sociale qui, s'appliquant à des objets plus restreints, a inspiré, sous le second Empire, tant de créations financières et industrielles. Attendons l'effet de ce second effort du saint-simonisme, plus factice peut-être que le premier; attendons que la publication complète des monuments de la doctrine permette d'en embrasser l'ensemble théorique, ou du moins, que cette colossale biographie d'un apôtre, à laquelle il faut tant de volumes, nous ait déroulé, dans l'histoire d'un homme,, celle des tâtonnements tt des luttes dont il est le centre. Ce qui me frappe, pour le moment, c'est la persévérance de la foi qui s'affirme de nouveau en tête de la publication commencée. Enfantin est mort dans l'esprit saint-simonien, ses héritiers n'ont pas cessé d'y vivre. Voyez plutôt cette profession:

1. Dentu, 1865, in-8, tomes I-V, d'environ 240 pages chacun.

« Le saint-simonisme qui passa pour mort il y a plus de trente ans parmi les esprits superficiels, loin d'avoir cessé de vivre, affirme aujourd'hui son existence avec une confiance plus ferme que jamais en la vérité et la destinée des principes qu'il inscrivait en tête de ses publications, dès 1815. »

Ces principes, qui ont fait tant de chemin depuis, malpré le silence et le sommeil de leurs apôtres, sont les deux suivants:

« Toutes les institutions sociales doivent avoir pour but l'amélioration du sort moral, intellectuel et physique de la classe la plus nombreuse et la plus pauvre.

« A chacun selon sa capacité, à chaque capacité selon ses œuvres. »

Était-ce là tout le saint-simonisme? En était-ce la partie la plus saillante? Est-ce par la simple énonciation de ces formules qu'il se faisait religion et qu'il sotdevait contre lui les partisans des anciens cultes, les philosophes et les économistes de l'école libérale? Évidemment non. Les écrits des fondateurs de la nouvelle église, comme les actes de leur vie, sont là pour montrer que ce n'étaient pas ces principes qui excitèrent tant d'opposition contre les saints-simoniens et qui jetèrent parmi eux la division et le schisme. A côté de ce besoin généreux d'une distribution plus juste des charges et des richesses sociales, il y avait le projet d'une réorganis tion complète des relations humaines sur de nouvelles bases; il y avait les exagérations de doctrine et d'application, les espérances ambitieuses, les prétentions insensées. Il y avait la hiérarchie sociale de fantaisie, la destruction de la famille par la prétendue réforme du mariage, la filiation conventionnelle, le culte nouveau. Ce n'est pas l'économiste, le philosophe que le bon sens et le libéralisme combattaient dans Saint-Simon ou dans Enfantin, c'était l'hiérophante, le fondateur d'une théocratie nouvelle, faisant une place exagérée au principe d'autorité. Mais il nous suffit aujourd'hui de signaler les espérances rattachées à la publication des Œuvres de Saint-Simon et d'Enfantin, nous verrons bien plus tard s'il se fait un mouvement sérieux autour d'elles.

S

Essais de psychologie, son culte désintéressé, indifférence à l'égard de ses résultats. M. Fr. Bouillier et Sièreboi»,

Dans la grande famille des sciences philosophiques, 1 en est une, la plus importante peut-être et la plus modeste, qui jouissait, au commencement de ce siècle, de plus de faveur qu'aujourd'hui : c'est de la psychologie, ce point de départ nécessaire, ce fondement, ce centre et ce lien de la philosophie tout entière. On peut se laisser séduire par les brillantes constructions de la métaphysique, qui, l'imagination aidant, a tant de fois improvisé de toutes pièces la science de l'homme, du monde et de Dieu, et pour laquelle le fini et l'infini n'ont pas de mystères. Les métaphysiciens sont, pour ainsi dire, des révélateurs; l'absolu est leur domaine, l'intuition est leur méthode. Comme Descartes, ils

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