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Ce jugement catégorique, auquel la morale souscrit d'avance, ne paraitra-t-il pas un peu léger aux yeux de la philosophie et de l'histoire ? La justice de celles-ci est moins sommaire et moins expéditive, et, sans supprimer (Dieu les en garde !) la responsabilité des hommes de génie, elle tient un peu plus de compte des conditions de temps, de races et de climats dans l'appréciation de leur quvre.

D'un autre côté, en condamnant si sévèrement la vie de Mahomet, proclamer que « sa doctrine est irréprochable, » me semble une concession bien téméraire quand on parle de « la lumière divine de l'Évangile. » C'est ainsi qu'on entend aujourd'hui la conciliation. On ne s'aperçoit pas que les éloges dont notre impartialité assaisonne le blâme jeté sur une doctrine, sont des atteintes, des outrages à la doctrine contraire, de même que les reproches adressés au système condamné se retournent d'eux-mêmes contre celui que nous voulons défendre. C'est ce qui arrivait à de Tocqueville, lorsque, dans une lettre inédite, publiée par le Correspondant, il accusait l'islamisme d'avoir cherché une influence inconnue au polythéisme par des moyens d'action communs à toutes les religions qui sont devenues des puissances. M. Aug. Lacaussade en reproduit avec complaisance les lignes qui suivent, comme une nouvelle expression de sa propre pensée :

Le Coran de me paraît être qu'un compromis assez habile entre le matérialisme et le spiritualisme. Mahomet a fait la part du feu, comme on dit, aux plus grossières passions humaines, pour pouvoir faire pénétrer avec elles un certain nombre de notions fort épurées, afin que, les premières maintenant les secondes, l'humanité marcbåt passablement, suspendue entre le ciel et la terre.... Le Coran est un progrès sur le polythéisme en ce sens qu'il contient des notions plus nettes et plus vraies de la divinité, et qu'il analyse d'une vue plus étendue et plus profonde certains devoirs généraux de l'humanité. Mais il passionne, et, sous ce rapport, je ne sais s'il n'a pas fait plus de mal aux hommes que le polythéisme, qui, n'étant

un ni par sa doctrine, ni par son sacerdoce, ne serrait jamais les âmes de fort près et leur laissait prendre assez librement leur essor, tandis que la doctrine de Mahomet a exercé sur l'espèce humaine une immense puissance que je crois, à tout prendre, avoir été plus nuisible que salutaire.

Quelle doctrine religieuse, sans être irréprochable, n'a droit à la même justification? Aucune ne s'est établie pour durer, qui n'ait été, dans le même sens, un progrès sur les dogmes antérieurs. Quant à la passion du prosélytisme religieux que l'on condamne dans l'islamisme, où est la religion positive qui en soit exempte? Si l'on peut regretter la défaite du polythéisme, à cause du libre essor que laissait à l'âme l'absence d'unité de doctrine et de sacerdoce, je demanderai à M. Lacaussade, à de Tocqueville, à M. Barthélemy SaintHilaire dans quel autre culte établi, victorieux, souverain ils retrouvent cette religion de liberté.

On m'a quelquefois demandé de placer le compte rendu des articles de journaux et de revues sur le même rang que celui des livres : j'ai voulu le faire, avec l'aide de M. Lacaussade. Le développement que vient de prendre cette revue des revues m'excusera de ne pas la tenter plus souvent; l'intérêt des questions d'histoire religieuse, à l'heure qu'ii est, me justifiera de l'avoir exécutée une fois.

ESTHÉTIQUE. — CRITIQUE D'ART.

PUBLICATIONS ARTISTIQUES.

Philosophie générale de l'art, L'école historique et ses excès.

M. H. Taine.

M. Taine est un de ces écrivains qui ont le mérite de marquer leurs pensées d'une empreinte personnelle qui donnerait aux moins neuves une apparence d'originalité. Il a, de plus, le privilege d'exciter le lecteur à penser après lui, dût-il ne pas penser comme lui. C'est une précieuse qualité pour l'enseignement supérieur dont l'objet est moins d'établir quelques idées toutes faites dans les esprits que de les dresser à chercher et à trouver pour leur propre compte. A ce point de vue, une chaire de philosophie et d'histoire appliquées aux arts dans une grande école comme celle des beaux-arts, lui convenait parfaitement. Il l'a inaugurée en traitant les questions générales dans des leçons qui, réunies en volume, ont pris le titre de Philosophie de l'art". Elles font partie de cette « Bibliothèque de philosophie contemporaine » dont j'ai signalé plus haut l'ensemble.

Nous avons déjà exposé et discuté tant de fois la méthode

1. Germer Baillère, in-18.

et les idées de M. Taine, en matière de critique, d'histoire, d'art ou de morale, que nous pouvons nous borner aujourd'hui à résumer ce qu'il a fait passer de ses livres dans son enseignement. La méthode qui doit tout dominer, selon un esprit aussi logique, consiste à reconnaître qu'une œuvre d'art n'est pas isolée, et, par conséquent, à chercher l'ensemble dont elle dépend et qui l'explique.

Cette méthode, qui est, souvent jusqu'à l'exagération, celle de notre siècle et qui a couvert plus d'une fois tant d'ignorance sous tant de prétention, comment M. Taine l'appliquera-t-il à l'art? Il professe que, pour chercher ce qu'est une œuvre d'art, en général, toute l'opération consiste à découvrir, par des comparaisons nombreuses et des éliminations progressives, les traits communs qui appartiennent à toutes les ouvres d'art, en même temps que les traits distinctifs par lesquels les envres d'art se séparent des autres produits de l'esprit humain : « L'ouvre d'art a pour but, dit-il, de manifester quelque caractère essentiel ou saillant, partant quelque idée importante, plus clairement et plus complétement que ne le font les objets réels. »

M. Taine, prenant tour à tour les différents arts, ramène chacun d'eux à cette définition. Il trouve que, chez tous, l’æuvre a pour but de manifester quelque caractère essentiel et emploie pour moyen un ensemble de parties liées dont l'artiste combine et modifie les rapports. Marquant ensuite la place de l'art dans la vie humaine, il lui reconnait ce caractère particulier d'être à la fois supérieur et populaire et de manifester tout ce qu'il y a de plus élevé. Amoureux des formules qui offrent une apparence scientifique, M. Taine veut exprimer la loi même de la production d'une euvre d'art, et le fait en ces termes : « L'æuvre d'art est déterminée par un ensemble qui est l'état général de l'esprit et des maurs environnantes. »

Il entreprend de justifier cette loi par deux sortes de preuves, les unes d'expérience, les autres de raisonnement.

L'état général des mæurs et de l'esprit détermine, suivant lui, l'espèce des æuvres d'art, en ne souffrant que celles qui lui sont conformes, et en éliminant les autres espèces par une série d'obstacles interposés et d'attaques renouvelées à chaque pas de leur développement. Ce serait ainsi que l'architecture gothique exprimerait et attesterait la grande crise morale, à la fois maladive et sublime, qui, pendant tout le moyen âge, a exalté et détraqué l'esprit humain. Chaque situation historique produit de même un état d'esprit et par suite un groupe d’æuvres d'art qui lui correspond. Le milieu, qui est en voie de formation, doit donc produire ses cuvres, comme les milieux qui l'ont précédé. Grâce à cette loi, il n'est jamais épuisé; les écoles meurent, certains arts languissent faute d'aliments, mais l'art luimême doit durer autant que la civilisation humaine, dont il exprime les caractères successifs à mesure qu'ils se révèlent.

Et passant de la théorie à l'application, M. Taine ouvre à l'art du présent et de l'avenir de nouvelles perspectives. « On ne peut nier, dit-il aux jeunes artistes qui entourent sa chaire, que l'état, les mæurs et les idées ne se transforment, ni se refuser à cette conséquence que le renouvellement des choses et des âmes doit entraîner un renouvel. lement de l'art. Le premier âge de cette évolution a soulevé la glorieuse école française de 1830; il nous reste à voir le second; voilà la carrière ouverte à votre ambition et à votre travail. Au moment d'y entrer, vous avez le droit de bien espérer de votre siècle et de vous-mêmes. o

Principes incontestables, et dont j'ai plus d'une fois revendiqué l'application à la littérature en général et particulièrement à la poésie, à l'art dramatique, à la philosophie. Tous ces nobles produits de l'esprit humain ne dépendent pas du hasard, d'un caprice; ils sont la manifestation supérieure des idées et des sentiments d'une époque, le résumé vivant d'une civilisation. Mais s'il y a des lois de formation intellectuelle

VUT - 27

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