Images de page
PDF
ePub

ESTHÉTIQUE. — CRITIQUE D'ART.
PUBLICATIONS ARTISTIQUES.

Philosophie générale de l'art. L'école historique et ses excès.
M. H. Taine.

M. Taine est un de ces écrivains qui ont le mérite de marquer leurs pensées d'une empreinte personnelle qui donnerait aux moins neuves une apparence d'originalité. Il a, de plus, le privilége d'exciter le lecteur à penser après lui, dût-il ne pas penser comme lui. C'est une précieuse qualité pour l'enseignement supérieur dont l'objet est moins d'établir*quelques idées toutes faites dans les esprits que de les dresser à chercher et à trouver pour leur propre compte. A ce point de vue, une chaire de philosophie et d'histoire appliquées aux arts dans une grande école comme celle des beaux-arts, lui convenait parfaitement. Il l'a inaugurée en traitant les questions générales dans des leçons qui, réunies en volume, ont pris le titre do Philosophie de l'art1. Elles font partie de cette «Bibliothèque de philosophie [contemporaine » dont j'ai signalé plus haut l'ensemble.

Nous avons déjà exposé et discuté tant de fois la méthode

1. Germer Baillcre, in-18.

et les idées de M. Taine, en matière de critique, d'histoire, d'art ou de morale, que nous pouvons nous borneraujourd'hui à résumer ce qu'il a fait passer de ses livres dans son enseignement. La méthode qui doit tout dominer, selon un esprit aussi logique, consiste à reconnaître qu'une œuvre d'art n'est pas isolée, et, par conséquent, à chercher l'ensemble dont elle dépend et qui l'explique.

Cette méthode, qui est, souvent jusqu'à l'exagération,celle de notre siècle et qui a couvert plus d'une fois tant d'ignorance sous tant de prétention, comment M. Taine l'appliquera-t-il à l'art? Il professe que, pour chercher ce qu'est une œuvre d'art, en général, toute l'opération consiste à découvrir, par des comparaisons nombreuses et des éliminations progressives, les traits communs qui appartiennent à toutes les œuvres d'art, en même temps que les traits distinclifs par lesquels les œuvres d'art se séparent des autres produits de l'esprit humain : « L'œuvre d'art a pour but, dit-il, de manifester quelque caractère essentiel ou saillant, partant quelque idée importante, plus clairement et plus complétement que ne le font les objets réels. »

M. Taine, prenant tour à tour les différents arts, ramène chacun d'eux à cette définition. Il trouve que, chez tous, l'œuvre a pour but de manifester quelque caractère essentiel et emploie pour moyen un ensemble de parties liées dont l'artiste combine et modifie les rapports. Marquant ensuite la place de l'art dans la vie humaine, il lui reconnaît ce caractère particulier d'être à la fois supérieur et populaire et de manifester tout ce qu'il y a de plus élevé. Amoureux des iormules qui offrent une apparence scientifique, M. Taine veut exprimer la loi même de la production d'une œuvre d'art, et le fait en ces termes : « L'œuvre d'art est déterminée par un ensemble qui est l'état général de l'esprit et des mœurs environnantes. »

Il entreprend de justifier cette loi par deux sortes de preuves, les unes d'expérience, les autres de raisonnement. L'état général des mœurs et de l'esprit détermine, suivant lui, l'espèce des œuvres d'art, en ne souffrant que celles qui lui sont conformes, et en éliminant les autres espèces par une série d'obstacles interposés et d'attaques renouvelées àchaquepas de leur développement. Ce serait ainsi que l'architecture gothique exprimerait et attesterait la grande crise morale, à la fois maladive et sublime, qui, pendant tout le moyen âge, a exalté et détraqué l'esprit humain. Chaque situation historique produit de même un état d'esprit et par suite un groupe d'œuvres d'art qui lui correspond. Le milieu,qui est en voie de formation, doit donc produire ses œuvres, comme les milieux qui l'ont précédé. Grâce à cette loi, il n'est jamais épuisé; les écoles meurent, certains arts languissent faute d'aliments, mais l'art luimême doit durer autant que la civilisation humaine, dont il exprime les caractères successifs à mesure qu'ils se révèlent.

Et passant de la théorie à l'application, M. Taine ouvre à l'art du présent et de l'avenir de nouvelles perspectives. « On ne peut nier, dit-il aux jeunes artistes qui entourent sa chaire, que l'état, les mœurs et les idées ne se transforment, ni se refuser à cette conséquence que le renouvellement des choses et des âmes doit entraîner un renouvellement de l'art. Le premier âge de cette évolution a soulevé la glorieuse école française de 1830; ii nous reste à voir le second; voilà la carrière ouverte à votre ambition et à votre travail. Au moment d'y entrer, vous avez le droit de bien espérer de votre siècle et de vous-mêmes. »

Principes incontestables, et dont j'ai plus d'une fois revendiqué l'application à la littérature en général et particulièrement à la poésie, à l'art dramatique, à la philosophie. Tous ces nobles produits de l'esprit humain ne dépendent pas du hasard, d'un caprice; ils sont la manifestation supérieure des idées et des sentiments d'une époque, le résumé vivant d'une civilisation. Mais s'il y a des lois de formation intellectuelle

. vin — 97

et morale planant au-dessus des efforts individuels, la critique philosophique qui les reconnaît doit se garder de les compromettre par des généralités excessives et des assimilations inopportunes.

M.Taine, mes lecteurs le savent, ne s'en est jamais assez défendu. Il met trop facilement le développement de l'esprit sur la même ligne que la formation du globe; il ferait volontiers la géologie de l'art. Les évolutions de l'humanité sont pour lui des soulèvements. Avec ces métaphores," on perd vite de vue la variété des génies, des genres et des écoles dans l'unité d'une époque ; on comprend mal la diversité des éléments d'une même civilisation, leurs luttes prolongées, les alternatives continuelles de leurs victoires et do leurs défaites, les courts triomphes, les promptes résurrections, ce mouvement d'actions et de réactions, ce pêlemêle de principes et d'intérêts qui donne à l'histoire humaine une physionomie à part au milieu du développement régulier et fatal des forces naturelles et qui laisse aux facultés individuelles leur part d'influence dans l'épanouissement général d'une époque ou d'une nation. Ayons l'esprit assez élevé pour comprendre la suite des lois du monde moral que nous représenterons, mais ayons le sens intime assez droit et assez énergique pour garder la conscience de la liberté. Il importe dans l'art, autant que dans la vie, de ne pas décourager l'individualité.

Esthétique musicale. Le son et le sentiment. Le beau
et l'abstraction. M. Beauquier.

Parmi les ouvrages qui composent la « Bibliothèque de philosophie contemporaine, » j'en ai encore remarqué un qui me permet de toucher en passant à une des parties de la

philosophie artistique les moins souvent traitées parmi nous. C'est le volume d'esthétique musicale publié par M. Charles Beanquier, sous ce titre un peu trop absolu :Philosophie de la musiquet. L'auteur, en répudiant le système et les procédés des esthéticiens allemands, ne se place pas cependant à un point de vue entièrement vulgarisateur : il s'est demandé quelle était l'essence de la musique, en quoi elle différait absolument du son, quels étaient, en un mot, les éléments de l'œuvre musicale; puis il a naturellement cherché quels effets ils produisaient sur la sensibilité de l'homme et sur son intelligence, et de ces effets il en est venu à déduire les caractères du beau musical ainsi que les conditions exigées pour sa réalisation.

La méthode de M. Beauquier est claire, attrayante, et d'un enchaînement facile à suivre. Je ne veux pas lui reprocher le côté technique de son livre ni ses prolégomènes un peu diffus; j'aime mieux citer de lui une excellente page sur l'harmonie et l'abus des dissonances, où le bon sens et la clarté française font justice d'une absurde théorie. Il a dit que le caractère simple et clair des vieux compositeurs tenait à l'usage plus que modéré qu'ils faisaient des dissonances, et il ajoute:

Les modernes sont loin de cette simplicité. Il ne faut pas s'en plaindre, puisqu'ils ont élargi le domaine de nos jouissances artistiques. Mais certains compositeurs, pour se faire un nom par leurs audacieuses tentatives, sont allés si loin dans l'usage de ces épices, qu'on ne sait vraiment plus où ils s'arrêteront. Ils sont partis de ce principe qu'en osant, on habituerait l'oreille aux combinaisons de sons les plus désagréables, et que l'on finirait par lui faire accepter toutes sortes de dissonances. Il faut reconnaîire qu'en effet l'habitude est pour beaucoup dans le plaisir qu'on éprouve à entendre certaines espèces d'accords, et que les œuvres de Mendelssohn ou de Schumann offenseraient singulièrement le goût des anciens admirateurs de Lulli

1. Germer Baillière, in-18, vm-204 pages.

« PrécédentContinuer »