Images de page
PDF
ePub

ou de Grétry. L'harmonie s'adressant surtout à l'organe matériel, un accord consonnant ou dissonant, pouvant être trèsbien comparé à une saveur douce ou forte, on comprend qu'on habitue l'oreille à dt s combinaisons de sons analogues à l'alcool ou à la fumée du tabac pour le goût. D'après le succès de certaines tentatives, qui pourrait assurer qu'un jour nous n'arriverons pas à prendre plaisir à ce que nous appelons maintenant d'horribles charivaris I C'est cette intuition qui a porte sans doute Wagner a donner à sa musique le nom de musique de l'avenir.

Le reste du chapitre sur l'harmonie'est tout aussi sagement pensé. M. Charles Beauquier y fait justice du préjugé de la science nécessaire, aujourd'hui mis à la mode par les musiciens instruits, mais impuissants pour la plupart, qui sortent de nos conservatoires. Un compositeur de génie n'est pas absolument tenu d'apprendre l'harmonie pour la savoir; il la devine, il la crée au besoin, de même qu'un écrivain de race manie la langue sans jamais consulter Noèl et Chapsal.

Lorsqu'il s'occupe des rapports de la musique avec la sensibilité et l'intelligence humaines, l'auteur nous semble avoir bien moins déduit les conséquences des prémisses posées implicitement dans la première partie de son Livre. Que la musique ne soit apte à exprimer que des sentiments généraux et forcément un peu vagues, qu'assurément il lui soit impossible de suivre les détails ou les délicatesses de la pensée qui lui sert de prétexte; mais conclure qu'il n'existe ni musique dramatique, ni musique religieuse, proprement dites, c'est aller contre l'essence des choses; affirmer que le dernier terme de l'art c'est la symphonie, après avoir écrit de si bonnes pages sur la monotonie et l'insuffisance de cette partie de l'art musical, n'est-ce pas abuser des mots?

M. Beauquier donne d'ailleurs une singulière raison de la supériorité de la symphonie sur la musique instrumentale, sur la musique vocale; c'est, dit-il, son impersonnalité. Nous voilà, si je ne me trompe, revenus aux idées esthétiques allemandes que M. Beauquier répudie pourtant avec une si grandeénergie. Proposerl'impersonnalité comme l'idéal de l'art, c'est le,réduire à n'être plus qu'une simple abstraction; or, M. Beauquier a soutenu à plusieurs reprises que l'art musical était surtout matériel et ne valait que par les impressions produites sur l'oreille. Il semble alors que plus ses moyens d'action sont variés et nombreux, plus cette impression est puissante. D'ailleurs, réduire le bean idéal en musique à des combinaisons de sons indépendantes de toute espèce d'autres idées représentatives et humaines, ne serait-ce pas comme si l'on voulait réduire le dessin et la peinture à l'ornement et à la mosaïque? Il laudrait donc, sous prétexte d'idéal, défendre à David de nous représenter les Horaces ou les Sabines,à Michel-Ange le Jugement dernier! Les beaux-arts valent surtout par le sujet, par les passions humaines dont ils sont l'écho. Voilà pourquoi la symphonie, la musique instrumentale, si riche par le timbre et les sons, est si pauvre d'impressions et d'effets; elle devient monotone dès qu'elle ne se superpose plus à des situations qui la déterminent à des paroles, — si mauvaises qu'elles soient, qui en arrêtent les contours.

Je n'irai pas plus loin dans cette critique des déductions esthétiques de M. Beauquier., Il reconnaît lui-même que la symphonie équivaut à peu près « à ce qu'est pour l'œil l'art pur de la décoration et de l'ornementation, les capricieuses arabesques, les culs-de-lampe, les dessins d'étoffe et de tapisserie. » Cependant l'ideal de la peinture n'est assurément pas le motif ou le coloris d'un châlè de l'Inde; pourquoi l'idéal de la musique serait-il la régularité fantastique d'une symphonie? Il y a donc quelque chose qui domine le côté matériel et purement spécial de chaque art, c'est l'idée, le motif, le sujet intellectuel. L'intervention de la pensée ou de la passion humaine transfigure l'art tout entier. Il ne serait rien sans cela qu'une équation mathématique où l'exact remplacerait le beau. La pensée est le principe de la sculpture, de la peinture, comme elle est l'âme, le grand et fécond ressort de la musique, et voilà pourquoi il existe une musique dramatique, une musique religieuse, tout un symbolisme musical, et pourquoi aussi l'idéal en musique ne peut s'abaisser jusqu'à se réduire à la pure instrumentation.

A part toute controverse sur les principes et la théorie, le livre de M. Beauquier est rempli d'aperçus solides et de démonstrations ingénieuses. Il sait bien ce qu'il veut dire et l'on comprend bien ce qu'il dit; voilà de bonnes qualités pour un esthéticien. Il a seulement eu le grand tort de croire que l'esthétique était une sorte de recherche de l'absolu, et que l'abstraction pure était le dernier mot du beau. Grave erreur qui nous amène à séparer l'art de l'esprit humain lui-même, à traiter le beau comme s'il était le vrai, et à faire de l'esthétique une sorte de métaphysique ou de géométrie.

La biographie artistique. Le génie de Meyerbeer et sa vie.
M. Blaze de Bury.

L'année a été féconde en littérature musicale. Les discussions orageuses soulevées par la mise à la scène du nouvel opéra de Meyerbeer, l'Africaine, ont été longues à se calmer, et plusieurs brochures, parfois même des volumes, partaient à la fois des camps opposés pour apporter à la lutte une nouvelle force ou un nouvel aliment. C'est au milieu de cette chaleureuse mêlée qu'a paru le panégyrique auquel M. H. Blaze de Bury a donné le titre de Meyerbeer et son temps1. M. Blaze de Bury n'est pas un nouveau veau en critique littéraire, musicale ou biographique. Il nous apprend, avec une satisfaction évidente, qu'à dix-sept ans il publiait son premier volume de vers et son premier article dans la Revue des Deux-Mondes. A cet âge, tendre encore, il faut l'avouer, pour un critique influent, il était l'adversaire déclaré de Meyerbeer. Si depuis il l'était resté, le grand musicien n'en aurait point eu de plus acharné, car les haines sont toujours proportionnées aux affections, et à l'heure qu'il est M. Blaze de Bury adore le puissant auteur de Robert et des Huguenots. Tout est merveilleux dans la vie du compositeur prussien : sa mère, ses frères, ses maîtres, ses débuts, ses succès et ses chutes, ses ennemis et ses amis. Tout semble avoir concouru à faire du fils du banquier berlinois le plus grand génie musical des temps modernes. Il y a de bonnes raisons dans l'enthousiasme de M. Blaze de Bury; il a toujours été l'ami du maître et quelquefois son collaborateur; il est l'auteur du livret de la Jeunesse de Gœthe, dont la musique inédite doit, s'il est possible, ajouter un nouvel éclat à la gloire posthume du compatriote de ce grand philosophe.

1. Michel Lévy frères, in-18, 396 pages.

M. Blaze de Bury nous initie, dans un style qui en soutient l'intérêt, aux détails les plus intimes de la vie de son musicien favori; il nous apprend quelles étaient les idées de Meyerbeer sur les chefs-d'œuvre, comment il composait, ou plutôt, pour nous servir de sa propre phrase, comment il créait; quel artiste et quel homme d'affaires il savait être en même temps, quelle était sa manière d'associer la musique au drame.

Tout cela est fort curieux. L'auteur étudie à fond les procédés et les moyens souvent étranges par lesquels Meyerbeer mélangeait et brassait, avec une singulière puissance, les éléments politiques, religieux et pittoresques du drame, en leur adjoignant l'élément musical. Sous le crayon ardent et délicat à la fois de M. Blaze de Bury, la silhouette du vieux maître revit avec ses traits accentués que les uns trouvaient bizarres et les autres sublimes.

Ce n'était plus l'homme de 1840. Sur ce visage amaigri le volcan intérieur mettait sa sécheresse, les traits vigoureusement accentués de nature avaient pris sous le double travail de l'âge et de la pensée une sorte d'émaciation qui rappelait l'anachorète dans l'artiste. Il va sans dire que l'œil conservait toute sa flamme géniale, toute cette ardeur de la passion dont brûle la Valentine des Huguenots, mais les tempes se creusaient, se dénudaient. Comme chez Lamartine, les lignes caractéristiques commençaient à persister seules. L'heure du buste avait fait place à l'heure de la médaille. Il y a chez les grands hommes divers types entre lesquels la postérité choisit, et qui, une fois adoptés, ne varient plus. Chateaubriand, par exemple, a beau avoir vécu quatre-vingts ans, nous ne cessons jamais de le voir sous les traits de ce beau jeune homme qu'a peint Gérard, et dont le front chargé de toutes les électricités atmosphériques du moment semble porter ses idées comme un nuage qui porte la tempête. Chez Meyerbeer, au contraire, c'est le type du vieillard qui prévaudra : de ce vieillard austère et doux, affable et circonspect, modeste et digne qu'on rencontrait partout, dans les théâtres, dans le monde, et qui, toujours pensif, méditant, recueilli, trouvait moyen de s'isoler en pleine foule.

Le portrait est vraiment remarquable, écrit dans nne bonne langue et de main de maître. A côté de cette page vigoureuse, on trouve des anecdotes qui ne manquent pas de charme et des traits qui cachent de la malice. En voici un qui a bien sa valeur:

Meyerbeer aimait les'décorations, enparlaiten fin collectionneur. Ce n'est pas lui qui jamais eût confondu tel ordre qu'on prodigue, avec tel autre dont on compte en Europe les quelques rares dignitaires. Un illustre philosophe, autrefois ministre, me disait un jour à propos d'une croix : « Je dois en avoir le grand cordon quelque part, seulement je ne l'ai jamais déplié. »

Eu fait de rubans, Meyerbeer les dépliait tous, seulement il savait ce qu'en vaut l'aune.

Le mot est joli; mais n'est-ce pas amoindrir un peu ce grand maître, dont nous parle avec tant de feu M. Blaze de

« PrécédentContinuer »