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et morale planant au-dessus des efforts individuels, la critique philosophique qui les reconnaît doit se garder de les compromettre par des généralités excessives et des assimilations inopportunes.

M. Taine, mes lecteurs le savent, ne s'en est jamais assez défendu. Il met trop facilement le développement de l'esprit sur la même ligne que la formation du globe; il ferait volontiers la géologie de l'art. Les évolutions de l'humanité sont pour lui des soulèvements. Avec ces métaphores, on perd vite de vue la variété des génies, des genres et des écoles dans l'unité d'une époque; on comprend mal la diversité des éléments d'une même civilisation, leurs luttes prolongées, les alternatives continuelles de leurs victoires et de leurs défaites, les courts triomphes, les promptes résurrections, ce mouvement d'actions et de réactions, ce pêlemêle de principes et d'intérêts qui donne à l'histoire humaine une physionomie à part au milieu du développement régulier et fatal des forces naturelles et qui laisse aux facultés individuelles leur part d'influence dans l'épanouissement général d'une époque ou d'une nation. Ayons l'esprit assez élevé pour comprendre la suite des lois du monde moral que nous représenterons, mais ayons le sens intime assez droit et assez énergique pour garder la conscience de la liberté. Il importe dans l'art, autant que dans la vie, de ne pas décourager l'individualité.

Esthétique musicale. Le son et le sentiment. Le beau

et l'abstraction. M. Beauquier.

Parmi les ouvrages qui composent la « Bibliothèque de philosophie contemporaine, » j'en ai encore remarqué un qui me permet de toucher en passant à une des parties de la

philosophie artistique les moins souvent traitées parmi nous. C'est le volume d'esthétique musicale publié par M. Charles Beauquier, sous ce titre un peu trop absolu : Philosophie de la musique. L'auteur, en répudiant le système et les procédés des esthéticiens allemands, ne se place pas cependant à un point de vue entièrement vulgarisateur : il s'est demandé quelle était l'essence de la musique, en quoi elle différait absolument du son, quels étaient, en un mot, les éléments de l'auvre musicale; puis il a naturellement cherché quels effets ils produisaient sur la sensibilité de l'homme et sur son intelligence, et de ces effets il en est venu à déduire les caractères du beau musical ainsi que les conditions exigées pour sa réalisation.

La méthode de M. Beauquier est claire, attrayante, et d'un enchaînement facile à suivre. Je ne veux pas lui reprocher le côté technique de son livre ni ses prolégomènes un peu diffus; j'aime mieux citer de lui une excellente page sur l'harmonie et l'abus des dissonances, où le bon sens et la clarté française font justice d'une absurde théorie. Il a dit que le caractère simple et clair des vieux compositeurs tenait à l'usage plus que modéré qu'ils faisaient des dissonances, et il ajoute :

Les modernes sont loin de cette simplicité. Il ne faut pas s'en plaindre, puisqu'ils ont élargi le domaine de nos jouissances artistiques. Mais certains compositeurs, pour se faire un nom par leurs audacieuses tentatives, sont allés si loin dans l'usage de ces épices, qu'on ne sait vraiment plus où ils s'arrêteront. Ils sont partis de ce principe qu'en osant, on habituerait l'oreille aux combinaisons de sons les plus désagréables, et que l'on finirait par lui faire accepter toutes sortes de dissonances. Il faut reconnaître qu'en effet l'habitude est pour beaucoup dans le plaisir qu'on éprouve à entendre certaines espèces d'accords, et que les ouvres de Mendelssohn ou de Schumann offenseraient singulièrement le goût des anciens admirateurs de Lulli

1. Germer Baillière, in-18, v111-204 pages.

ou de Grétry. L'harmonie s'adressant surtout à l'organe matériel, un accord consonnant ou dissonant, pouvant être très. bien comparé à une saveur douce ou forte, on comprend qu'on habitue l'oreille à des combinaisons de sons analogues à l'alcool ou à la fumée du tabac pour le goût. D'après le succès de certaines tentatives, qui pourrait assurer qu'un jour nous n'arriverons pas à prendre plaisir à ce que nous appelons maintenant d'horribles charivaris ! C'est cette intuition qui a porté sans doute Wagner a donner à sa musique le nom de musique de l'avenir.

Le reste du chapitre sur l'harmonie est tout aussi sagement pensé. M. Charles Beauquier y fait justice du préjugé de la science nécessaire, aujourd'hui mis à la mode par les musiciens instruits, mais impuissants pour la plupart, qui sortent de nos conservatoires. Un compositeur de génie n'est pas absolument tenu d'apprendre l'harmonie pour la savoir; il la devine, il la crée au besoin, de même qu'un écrivain de race manie la langue sans jamais consulter Noël et Chapsal. .

Lorsqu'il s'occupe des rapports de la musique avec la sensibilité et l'intelligence humaines, l'auteur nous semble avoir bien moins déduit les conséquences des prémisses posées implicitement dans la première partie de son livre. Que la musique ne soit apte à exprimer que des sentiments généraux et forcément un peu vagues, qu'assurément il lui soit impossible de suivre les détails ou les délicatesses de la pensée qui lui sert de prétexte ; mais conclure qu'il n'existe ni musique dramatique, ni musique religieuse, proprement dites, c'est aller contre l'essence des choses ; affirmer que le dernier terme de l'art c'est la symphonie, après avoir écrit de si bonnes pages sur la monotonie et l'insuffisance de cette partie de l'art musical, n'est-ce pas abuser des mots ?

M. Beauquier donne d'ailleurs une singulière raison de la supériorité de la symphonie sur la musique instrumentale, sur la musique vocale; c'est, dit-il, son impersondalité. Nous voilà, si je ne me trompe, revenus aux idées esthétiques allemandes que M. Beauquier répudie pourtant avec une si grande énergie. Proposer l'impersonnalité comme l'idéal de l'art, c'est le réduire à n'être plus qu'une simple abstraction; or, M. Beauquier a soutenu à plusieurs reprises que l'art musical était surtout matériel et ne valait que par les impressions produites sur l’oreille. Il semble alors que plus ses moyens d'action sont variés et nombreux, plus cette impression est puissante. D'ailleurs, réduire le beau idéal en musique à des combinaisons de sons indépendantes de toute espèce d'autres idées représentatives et humaines, ne serait-ce pas comme si l'on voulait réduire le dessin et la peinture à l'ornement et à la mosaïque? Il faudrait donc, sous prétexte d'idéal, défendre à David de nous représenter les Horaces ou les Sabines, à Michel-Ange le Jugement dernier ! Les beaux-arts valent surtout par le sujet, par les passions humaines dont ils sont l'écho. Voilà pourquoi la symphonie, la musique instrumentale, si riche par le timbre et les sons, est si pauvre d'impressions et d'effets; elle devient monotone dès qu'elle ne se superpose plus à des situations qui la déterminent à des paroles, – si mauvaises qu'elles soient, qui en arrêteņt les contours.

Je n'irai pas plus loin dans cette critique des déductions esthétiques de M. Beauquier. Il reconnait lui-même que la symphonie équivaut à peu près « à ce qu'est pour l'æil l'art pur de la décoration et de l'ornementation, les capricieuses arabesques, les culs-de-lampe, les dessins d'étoffe et de tapisserie. » Cependant l'idéal de la peinture n'est assurément pas le motif ou le coloris d'un châle de l'Inde; pourquoi l'idéal de la musique serait-il la régularité fantastique d'une symphonie? Il y a donc quelque chose qui domine le côté matériel et purement spécial de chaque art, c'est l'idée, le motif, le sujet intellectuel. L'intervention de la pensée ou de la passion humaine transfigure l'art tout entier. Il ne serait rien sans cela qu'une équation mathé

matique où l'exact remplacerait le beau. La pensée est le principe de la sculpture, de la peinture, comme elle est l'âme, le grand et fécond ressort de la musique, et voilà pourquoi il existe une musique dramatique, une musique religieuse, tout un symbolisme musical, et pourquoi aussi l'idéal en musique ne peut s'abaisser jusqu'à se réduire à la pure instrumentation.

A part toute controverse sur les principes et la théorie, le livre de M. Beauquier est rempli d'aperçus solides et de démonstrations ingénieuses. Il sait bien ce qu'il veut dire et l'on comprend bien ce qu'il dit; voilà de bonnes qualités pour un esthéticien. Il a seulement eu le grand tort de croire que l'esthétique était une sorte de recherche de l'absolu, et que l'abstraction pure était le dernier mot du beau. Grave erreur qui nous amène à séparer l'art de l'esprit humain lui-même, à traiter le beau comme s'il était le vrai, et à faire de l'esthétique une sorte de métaphysique ou de géométrie.

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La biographie artistique. Le génie de Meyerbeer et sa vie.

M. Blaze de Bury,

L'année a été féconde en littérature musicale. Les discussions orageuses soulevées par la mise à la scène du nouvel opéra de Meyerbeer, l’Africaine, ont été longues à se calmer, et plusieurs brochures, parfois même des volumes, partaient à la fois des camps opposés pour apporter à la lutte une nouvelle force ou un nouvel aliment. C'est au milieu de cette chaleureuse mêlée qu'a paru le panegyrique auquel M. H. Blaze de Bury a donné le titre de Meyerbeer et son temps'. M. Blaze de Bury n'est pas un nouveau venu en critique littéraire, musicale ou biographique. Il nous

1. Michel Lévy frères, in-18, 396 pages.

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