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apprend, avec une satisfaction évidente, qu'à dix-sept ans il publiait son premier volume de vers et son premier article dans la Revue des Deux-Mondes. A cet âge, tendre encore, il faut l'avouer, pour un critique influent, il était l'adversaire déclaré de Meyerbeer. Si depuis il l'était resté, le grand musicien n'en aurait point eu de plus acharné, car les haines sont toujours proportionnées aux affections, et à l'heure qu'il est M. Blaze de Bury adore le puissant auteur de Robert et des Huguenots. Tout est merveilleux dans la vie du compositeur prussien : sa mère, ses frères, ses maîtres, ses débuts, ses succès et ses chutes, ses ennemis et ses amis. Tout semble avoir concouru à faire du fils du banquier berlinois le plus grand génie musical des temps modernes. Il y a de bonnes raisons dans l'enthousiasme de M. Blaze de Bury; il a toujours été l'ami du maître et quelquefois son collaborateur; il est l'auteur du livret de la Jeunesse de Gæthe, dont la musique inédite doit, s'il est possible, ajouter un nouvel éclat à la gloire posthume du compatriote de ce grand philosophe.

M. Blaze de Bury nous initie, dans un style qui en soutient l'intérêt, aux détails les plus intimes de la vie de son musicien favori; il nous apprend quelles étaient les idées de Meyerbeer sur les chefs-d'ouvre, comment il composait, ou plutôt, pour nous servir de sa propre phrase, comment il créait; quel artiste et quel homme d'affaires il savait être en même temps, quelle était sa manière d'associer la musique au drame.

Tout cela est fort curieux. L'auteur étudie à fond les procédés et les moyens souvent étranges par lesquels Meyerbeer mélangeait et brassait, avec une singulière puissance, les éléments politiques, religieux et pittoresques du drame, en leur adjoignant l'élément musical. Sous le crayon ardent et délicat à la fois de M. Blaze de Bury, la silhouette du vieux maître revit avec ses traits accentués que les uns trouvaient bizarres et les autres sublimes.

Ce n'était plus l'homme de 1840. Sur ce visage amaigri le volcan intérieur mettait sa sécheresse, les traits vigoureusement accentués de nature avaient pris sous le double travail de l'âge et de la pensée une sorte d'émaciation qui rappelait l'anachorète dans l'artiste. Il va saps dire que l'eil conservait toute sa flamme géniale, toute cette ardeur de la passion dont brûle la Valentine des Huguenots, mais les tempes se creusaient, se dénudaient. Comme chez Lamartine, les lignes caractéristiques commençaient à persister seules. L'heure du buste avait fait place à l'heure de la médaille. Il y a chez les grands hommes divers types entre lesquels la postérité choisit, et qui, une fois adoptés, ne varient plus. Chateaubriand, par exemple, a beau avoir vécu quatre-vingts ans, nous ne cessons jamais de le voir sous les traits de ce beau jeune homme qu'a peint Gérard, et dont le front chargé de toutes les électricités atmosphériques du moment semble porter ses idées comme un nuage qui porte la tempête. Chez Meyerbeer, au contraire, c'est le type du vieillard qui prévaudra : de ce vieillard austère et doux, affable et circonspect, modeste et digne qu'on rencontrait partout, dans les théâtres, dans le monde, et qui, toujours pensif, méditant, recueilli, trouvait moyen de s'isoler en pleine foule.

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Le portrait est vraiment remarquable, écrit dans une bonne langue et de main de maître. A côté de cette page vigoureuse, on trouve des anecdotes qui ne manquent pas de charme et des traits qui cachent de la malice. En voici un qui a bien sa valeur :

Meyerbeer aimait les décorations, en parlait en fin collectionneur. Ce n'est paslui qui jamais eût confondu telordre qu'on prodigue, avec tel autre dont on compte en Europe les quelques rares dignitaires. Un illustre philosopbe, autrefois ministre, me disait un jour à propos d'une croix : « Je dois en avoir le grand cordon quelque part, seulement je ne l'ai jamais déplié. »

En fait de rubans, Meyerbeer les dépliait tous, seulement il savait ce qu'en vaut l'aune.

Le mot est joli; mais n'est-ce pas amoindrir un peu ce grand maître, dont nous parle avec tant de feu M. Blaze de

Bury, que de nous le montrer si mesquin par la vanité après nous l'avoir dépeint si sublime par le génie?

L'esthétique appliquée aux arts politiques. Lois physiques

du beau. M. Sutter.

Chaque science a ses fidèles, dont le zèle ne recule devant aucun labeur, devant aucun sacrifice de temps et de patience ou d'argent. L'étude de l'esthétique a inspiré à M. David Sutter une de ces belles passions. Il a successivement abordé, dans divers ouvrages, les questions les plus générales de la théorie et les points les plus précis de la pratique; il a traité, avec le suffrage de l'Académie des beaux-arts, des lois métaphysiques de l'unité, de la perspective aérienne, de la résolution de la lumière, etc. Il est remonté à la source du beau dans les principes nécessaires de la raison, il est descendu aux applications techniques des aris qui traduisent la beauté par la forme et la couleur. Aujourd'hui, M. Sutter essaye de donner comme la synthèse de toutes ses recherches dans son Esthétique générale et appliquée contenant les règles de la composition dans les arts plastiques'.

M. D. Sutter est l'inventeur d'une méthode de perspective dont les hommes compétents reconnaissent la sérieuse valeur et les applications utiles. Ce n'est pas ici le lieu de l'expliquer. Ce qui nous intéresse, ce sont les études d'esthétique générale auxquelles elle se rattache. M. Sutter croit qu'il y a une science du beau, en dehors des inspirations individuelles qui peuvent atteindre à la beauté dans les arts, sans avoir conscience de ses principes. Il analyse avec

1. Imprimerie impériale, gr. in-4°, 17-292 pages, 3 planches de perspective géométrique et 85 gravures.

complaisance et recommande chaudement aux élèves et aux artistes le livre devenu classique de la Science du beau, de M. Charles Lévêque. On ne saurait trop rappeler les principes éternels sur lesquels s'appuie la création des grandes @uvres ou leur appréciation. Mais s'il y a une esthétique spéculative dont la science du beau est la dernière et la plus complète formule, il y a une esthétique élémentaire et appliquée qui, pour la peinture, peut s'appeler : l'art de composer les tableaux. Cet art et cette science sont-ils aussi étroitement liés qu'on veut bien le dire ? L'un n'est-il que l'application dont l'autre est la théorie ? La belle publication technique de M. Sutter n'est-elle que la traduction pratique des spéculations esthétiques des métaphysiciens ? Je voudrais le croire pour l'honneur de ces derniers, mais j'ai peur que les philosophes ne se fassent illusion s'ils croient leurs théories aussi fécondes, et que l'art de composer les tableaux, comme d'écrire une symphonie ou de produire une æuvre vivante quelconque, fasse moins d'honneur à la science qu'au génie individuel, à la raison pure qu'au sentiment artistique.

Rattachées légitimement ou non à la philosophie du beau, les règles de la composition dans les arts plastiques de M. D. Sutter ont une valeur que nous laisserons apprécier par des juges plus autorisés. M. Auguste Couder, président de l'Académie des beaux-arts, a présenté sur cet ouvrage, au nom de ses collègues, le rapport le plus favorable. « On remarque dans l'introduction, dit-il, des aperçus étendus et clairement exprimés sur le but élevé que doit se proposer l'artiste; on y apprécie surtout l'idée morale dominant comme principe fécond du vrai beau, et de la noble signification des beaux-arts dans leur acception philosophique. » Ce qui suit est plus spécial et plus intelligible.

Le jeune élève y est instruit dans les connaissances mathé

matiques et les lois physiques qui se rattachent aux beauxarts ; l'auteur élève graduellement son enseignement jusqu'aux beautés du premier ordre, soit dans la pensée, soit dans l'excellence de la forme, et l'éclaire de telle sorte qu'il puisse désormais apprécier par lui-même toutes ces beautés. La loi de l'harmonie esthétique des lignes, développée dans les règles de la plastique, donne la clef de l'ordre parfait que l'on admire dans les belles productions des artistes tant anciens que modernes. L'accord de la ligne avec la lumière et la couleur en est un complément dont l'auteur présente l'application dans toute la partie critique de son livre. Par cette utile leçon l'élève franchit les difficultés qui arrêtent ordinairement les progrès dans les études premières des beaux-arts.

Le livre de M. Sutter est utile à ce double titre : que pour l'élève il abrége les longues recherches, et qu'en second lieu il guide réellement sa pensée sur le but élevé de l'art.

Nous ajouterons que cet ouvrage a de plus l'avantage précieux d'être à la portée des personnes du monde, de les rendre capables de juger les cuyres d'art avec connaissance de cause et de former ainsi un public capable d'exciter noblement les artistes, assurés par là d'être mieux compris.

Je cite ces lignes parce qu'elles sont, au moins pour le fond, l'écho du jugement porté sur le livre de M. Sutter dans un monde plus compétent que les philosophes en matière d'application et de pratique artistique. L'Académie des sciences morales aurait dit la chose en meilleurs termes, mais son témoignage n'aurait pas valu celui de l'Académie des beaux-arts. N'oublions pas que le magnifique volume de l'Esthétique générale et appliquée se termine par quatrevingt-cinq belles planches gravées sur bois reproduisant les euvres classiques de la peinture et de la sculpture expliquées et discutées dans le corps de l'ouvrage. Le texte mis à part, elles composeraient encore un véritable album d'artiste.

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