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Bury, que de nous le montrer si mesquin par la vanité après nous l'avoir dépeint si sublime par le génie?

L'esthétique appliquée aux arts politiques. Lois physiques
du beau. M. Sutter.

Chaque science a ses fidèles, dont le zèle ne recule devant aucun labeur, devant aucun sacrifice de temps et de patience ou d'argent. L'étude de l'esthétique a inspiré à M. David Sutter une de ces belles passions. Il a successivement abordé, dans divers ouvrages, les questions les plus générales de la théorie et les points les plus précis de la pratique; il a traité, avec le suffrage de l'Académie des beaux-arts, des lois métaphysiques de l'unité, de la perspective aérienne, de la résolution de la lumière, etc. Il est remonté à la source du beau dans les principes nécessaires de la raison, il est descendu aux applications techniques des arts qui traduisent la beauté par la forme et la couleur. Aujourd'hui, M. Sutter essaye de donner comme la synthèse de toutes ses recherches dans son Esthétique générale et appliquée contenant les règles de la composition dans les arts plastiques '.

M. D. Sutter est l'inventeur d'une méthode de perspective dont les hommes compétents reconnaissent la sérieuse valeur et les applications utiles. Ce n'est pas ici le lieu de l'expliquer. Ce qui nous intéresse, ce sont les études d'esthétique générale auxquelles elle se rattache. M. Sutter croit qu'il y a une science du beau, en dehors des inspirations individuelles qui peuvent atteindre à la beauté dans les arts, sans avoir conscience de ses principes. Il analyse avec

I. Imprimerie impériale, gr. in-4e, iv-2!ri pages, 3 planches de perspective géométrique et 85 gravures.

complaisance et recommande chaudement aux élèves et aux artistes le livre devenu classique de la Science du beau, de M. Charles Lévèque. On ne saurait trop rappeler les principes éternels sur lesquels s'appuie la création des grandes œuvres ou leur appréciation. Mais s'il y a une esthétique spéculative dont la science du beau est la dernière et la plus complète formule, il y a une esthétique élémentaire et appliquée qui, pour la peinture, peut s'appeler : l'art de composer les tableaux. Cet art et cette science sont-ils aussi étroitement liés qu'on veut bien le dire? L'un n'est-il que l'application dont l'autre est la théorie? La belle publication technique de M. Sutter n'est-elle que la traduction pratique des spéculations esthétiques des métaphysiciens? Je voudrais le croire pour l'honneur de ces derniers, mais j'ai peur que les philosophes ne se lassent illusion s'il; croient leurs théories aussi fécondes, et que l'art de composer les tableaux, comme d'écrire une symphonie ou de produire une œuvre vivante quelconque, fasse moins d'honneur à la science qu'au génie individuel, à la raison pure qu'au sentiment artistique.

Rattachées légitimement ou non à la philosophie du beau, les règles de la composition dans les arts plastiques de M. D. Sutter ont une valeur que nous laisserons apprécier par des juges plus autorisés. M. Auguste Couder, président de l'Académie des beaux-arts, a présenté sur cet ouvrage, au nom de ses collègues, le rapport le plus favorable. « On remarque dans l'introduction, dit-il, des aperçus étendus et clairement exprimés sur le but élevé que doit se proposer l'artiste; on y apprécie surtout l'idée morale dominant comme principe fécond du vrai beau, et de la noble signification des beaux-arts dans leur acception philosophique. » Ce qui suit est plus spécial et plus intelligible.

Le jeune élève y est instruit dans les connaissances mathe

matiques et les lois physiques qui se rattachent aux beauxarts : l'auteur élève graduellement son enseignement jusqu'aux beautés du premier ordre, soit dans la pensée, soit dans l'excellence de la forme, et l'éclaire de telle sorte qu'il puisse désormais apprécier par lui-même toutes ces beautés. La loi de l'harmonie esthétique des lignes, développée dans les règles de la plastique, donne la clef de l'ordre parfait que l'on admire dans les belles productions des artistes tant anciens que modernes. L'accord de la ligne avec la lumière et la couleur en est un complément dont l'auteur présente l'application dans toute la partie critique de son livre. Par cette utile leçon l'élève franchit les difficultés qui arrêtent ordinairement les progrès dans les études premières des beaux-arts.

Le livre de M. Sutter est utile à ce double titre : que pour l'élève il abrége les longues recherches, et qu'en second lieu il guide réellement sa pensée sur le but élevé de l'art.

Nous ajouterons que cet ouvrage a de plus l'avantage précieux d'être à la portée des personnes du monde, de les rendre capables de juger les œuvres d'art avec connaissance de cause et de former ainsi un public capable d'exciter noblement les artistes, assurés par là d'être mieux compris.

Je cite ces lignes parce qu'elles sont, au moins pour le fond, l'écho du jugement porté sur le livre de M. Sutter dans un inonde plus compétent que les philosophes en matière d'application et de pratique artistique. L'Académie des sciences morales aurait dit la chose en meilleurs termes, mais son témoignage n'aurait pas valu celui de l'Académie des beaux-arts. N'oublions pas que le magnifique volume de l'Esthétique générale et appliquée se termine par quatrevingt-cinq belles planches gravées sur bois reproduisant les œuvres classiques de la peinture et de la sculpture expliquées et discutées dans le corps de l'ouvrage. Le texte mis » part, elles composeraient encore un véritable album d'artiste.

Histoire de l'art. Le grotesque dans l'art antique. La caricature moderne. M. Champfleury.

M. Champfleury était Codiiu, jusqu'ici surtout, comme romancier: le chef de l'école réaliste a quitté quelque temps son domaine pour se jeter dans l'érudition archéologique et la critique d'art. Il s'est fait l'historien d'une des plus curieuses manifestations de l'esprit satirique, éternel comme le ridicule et comme la malice humaine, la satire par le dessin ou la caricature. C'était encore s'attaquer à la réalité; les caricaturistes sont, dans l'art, les proches parente des réalistes: la parodie est l'antipode de l'idéal. M. Champfleury a donc publié simultanément une Histoire de la caricature antique1 et une Histoire de la caricature moderne1. Il a pris à ses deux extrêmes une déviation de l'art qui a sa raison d'être dans tous les temps, mais il a rencontré des difficultés très-différentes : d'un côté, la rareté des monuments; de l'autre, la surabondance des productions.

Pour écrire une Histoire de la caricature dans l'antiquité, il faut évidemment des trésors de savoir et d'érudition. D faut fouiller les musées, explorer les collections et les bibliothèques, compulser les textes, déchiffrer les inscriptions, scruter toutes les anthologies, interroger les moindres fragments échappés à la ruine des anciennes civilisations. Une pareille œuvre effrayerait les savants de profession. Un simple curieux connaît moins la peur. S'il n'ignore pas les dangers qu'il brave, il n'a pas du moins une réputation de savoir à compromettre au milieu d'un monde d'incertitudes. M. Champfleury s'est renseigné auprès de savants dont il

1. Dentu, in-18, xx-248 pages avec gravures et vignettes.

2. Même librairie, in-18, xx-320 pages avec gravures et vignettes.

reconnaît l'érudition cent fois supérieure à la sienne, mais qui oseraient à peine lancer un mémoire sur cette matière parmi leurs confrères défiants, a Embarqué dans un sujet si vaste, un commentateur, dit-il, eût passé sa vie à rassembler de& notes, à éplucher des textes et peut-être n'eût-il laissé, en mourant, que de volumineux dossiers; car l'érudition est le véritable tonneau des Danaïdes, qu'un savant, rendu plus modeste encore par l'abus de la science, ne remplit jamais. »

Il n'a pas voulu se conformer à cette prudente méthode; il avait cherché, un peu en courant, nous dit-il (et cependant cette course n'a pas duré moins de cinq ans), les traces de l'ironie plastique dans l'antiquité; jugeant que toute recherche doit aboutir, il a écrit un ouvrage, incomplet sans doute, mais encore bon à offrir au public. Son seul tort peut-être est de l'avoir intitulé : Histoire; le mot d'Essai eût été plus juste et plus modeste, et eût suffi à en marquer l'intérêt.

Il y a déjà assez longtemps que l'on a soupçonné dans l'art plastique des anciens le développement du genre grotesque. Au moment où Winckelmann, donnant le ton à l'Allemagne, écrivait des choses si nobles sur le beau idéal et sur l'art chez les Grecs, et sur les lois éternelles de l'esthétique pleinement révélées dans toutes leurs œuvres, le poète philosophe Wieland, qui n'était pas un contempteur de l'art ni de l'antiquité, déclarait à ses compatriotes que la plupart d'entre eux se faisaient une fausse idée de l'art grec en général et de la peinture en particulier; il avançait même « une assertion qui pourrait paraître, disait-il, une hérésie à beaucoup de gens : c'est que, depuis le temps des Cimabué et de Van Eyck, il n'a pas existé, dans les écoles modernes, un seul maître qui n'ait eu son pareil dans l'ancienne Grèce. « Oui, comme je l'annonce, ajoutait-il, elle eut même ses grotesques. »

Cette affirmation, accueillie comme un paradoxe, n'avait

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