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Histoire de l'art. Le grotesque dans l'art antique. La caricature

moderne. M. Champfleury.

M. Champfleury était connu, jusqu'ici surtout, comme romancier: le chef de l'école réaliste a quitté quelque temps son domaine pour se jeter dans l'érudition archéologique et la critique d'art. Il s'est fait l'historien d'une des plus curieuses manifestations de l'esprit satirique, éternel comme le ridicule et comme la malice humaine, la satire par le dessin ou la caricature. C'était encore s'attaquer à la réa·lité; les caricaturistes sont, dans l'art, les proches parents

des réalistes : la parodie est l'antipode de l'idéal. M. Champfleury a donc publié simultanément une Histoire de la caricature antique' et une Histoire de la caricature moderne. Il a pris à ses deux extrêmes une déviation de l'art qui a sa raison d'être dans tous les temps, mais il a rencontré des difficultés très-différentes : d'un côté, la rareté des monuments; de l'autre, la surabondance des productions.

Pour écrire une Histoire de la caricature dans l'antiquité, il faut évidemment des trésors de savoir et d'érudition. Il faut fouiller les musées, explorer les collections et les bibliothèques, compulser les textes, déchiffrer les inscriptions, scruter toutes les anthologies, interroger les moindres fragments échappés à la ruine des anciennes civilisations. Une pareille cuvre effrayerait les savants de profession. Un simple curieux connaît moins la peur. S'il n'ignore pas les dangers qu'il brave, il n'a pas du moins une réputation de savoir à compromettre au milieu d'un monde d'incertitudes. M. Champfleury s'est renseigné auprès de savants dont il

1. Dentu, in-18, XX-248 pages avec gravures et vignettes. 2. Même librairie, in-18, xx-320 pages avec gravures et vignettes.

reconnaît l'érudition cent fois supérieure à la sienne, mais qui oseraient à peine lancer un mémoire sur cette matière parmi leurs confrères défiants. « Embarqué dans un sujet si vaste, un commentateur, dit-il, eût passé sa vie à rassembler des notes, à éplucher des textes et peut-être n'eût-il laissé, en mourant, que de volumineux dossiers; car l'érudition est le véritable tonneau des Danaïdes, qu'un savant, rendu plus modeste encore par l'abus de la science, ne remplit jamais. »

Il n'a pas voulu se conformer à cette prudente méthode; il avait cherché, un peu en courant, nous dit-il (et cependant cette course n'a pas duré moins de cinq ans), les traces de l'ironie plastique dans l'antiquité; jugeant que toute recherche doit aboutir, il a écrit un ouvrage, incomplet sans doute, mais encore bon à offrir au public. Son seul tort peut-être est de l'avoir intitulé : Histoire ; le mot d'Essai eût été plus juste et plus modeste, et eût suffi à en marquer l'intérêt.

Il y a déjà assez longtemps que l'on a soupçonné dans l'art plastique des anciens le développement du genre grotesque. Au moment où Winckelmann, dondant le ton à l'Allemagne, écrivait des choses si nobles sur le beau idéal et sur l'art chez les Grecs, et sur les lois éternelles de l'esthétique pleinement révélées dans toutes leurs æuvres, le poëte philosophe Wieland, qui n'était pas un contempteur de l'art ni de l'antiquité, déclarait à ses compatriotes que la plupart d'entre eux se faisaient une fausse idée de l'art grec en général et de la peinture en particulier; il avançait même « une assertion qui pourrait paraitre, disait-il, une hérésie à beaucoup de gens : c'est que, depuis le temps des Cimabué et de Van Eyck, il n'a pas existé, dans les écoles modernes, un seul maître qui n'ait eu son pareil dans l'ancienne Grèce. « Oui, comme je l'annonce, ajoutait-il, elle eut même ses grotesques. »

Celle affirmation, accueillie comme un paradoxe, n'avait alors pour elle que le témoignage plus ou moins obscur de deux ou trois textes controversés et des analogies qui pouvaient paraître téméraires. En littérature, on avait bien, en regard du théâtre austère des Eschyle et des Sophocle, les bouffonneries sans frein d'Aristophane; ne devait-on pas avoir, dans l'art plastique, en regard des nobles modèles des Phidias et des Appelle, les charges et caricatures de Dantan et de Gavarnis inconnus ? Les archéologues de nos jours ont confirmé ces soupçons, ces pressentiments; ils ont retrouvé des traces de l'art satirique ancien; ils se sont communiqué entre eux leurs découvertes dans des notes savantes, des mémoires inconnus du vulgaire, et auxquels M. Champfleury aura eu le mérite de donner la popularité. Ce que MM. Panofka, de Longpérier, Edelestandt du Méril, Ch. Lenormant, Th. Devéria, n'apprennent qu'aux initiés, le romancier, se faisant érudit de passage, le dira à tous, et, grâce à lui, plus d'un simple amateur aura vu reculer l'horizon de l'histoire de l'art.

M. Champfleury prélude à ses recherches sur la caricature dans l'ancienne Grèce, en recueillant les souvenirs et les révélations des archéologues sur un art satirique d'une date encore plus reculée. Malgré la gravité de l'art assyrien, il y a lieu de croire qu'il s'est prêté lui-même à des bouffonneries plastiques : on a retrouvé des sculptures égyp. tiennes qui expriment à leut manière la raillerie en granit. Les papyrus surtout nous ont fait entrevoir sur les bords da Nil les ancêtres de Polichinelle et de Punch. La charge égyptienne revit dans des spécimens assez complets, et elle ne fait pas toujours honneur à la piété, à la chasteté, à la sobriété des Pharaons et de leurs sujets. Partout et toujours on s'est un peu moqué de ses dieux et on a dévoilé indiscrètement les mæurs peu austères des souverains.

Mais c'est surtout en Grèce qu'il n'y a rien de sacré pour la malignité de l'art satirique. Aristote nous fait comprendre la liberté de ses attaques par l'aversion qu'il en témoigne.

Aristophane avait sans doute un rival populaire dans le peintre Pauson, l'ignoble, l'infâme Pauson, comme quelques-uns l'appellent, et qui valait sans doute mieux que sa réputation, car celle-ci lui fut faite par ses ennemis. Les caricaturistes furent souvent très-célèbres de leur vivant, et les tableaux qui traitaient de sujets non nobles se vendaient, nous dit-on, très-cher. Plusieurs anecdotes nous montrent la liberté dont jouissait la caricature : quelquefois de puissants personnages gardaient précieusement les chefs-d'æuvre satiriques dont ils étaient l'objet. L'obscénité avait une grande place dans la caricature antique. N'en avait-elle pas autant dans la littérature et dans le culte ? La reproduction fidèle de la sculpture ancienne par la gravure n'est pas plus acceptable pour nos meurs et ne serait pas plus tolérée par la police moderne que ne le serait une traduction complétement exacte d’Aristophane en français.

Les divers traits de la caricature antique revivent dans certaines légendes, celle de Priape, « ce dieu, dit Lucien, un peu plus mâle que ne veut la décence, » celle des Pygmées, dont le souvenir a inspiré Swift et Callot. L'art satirique ancien a connu ces assimilations burlesques de l'homme à l'animal qui ont si souvent défrayé la caricature moderne. On se plaisait à représenter les héros et les dieux avec des têtes de singes et de chiens. Les personnages à tête d'âne, à tête de rat avaient aussi leur place à côté des hermosinges et des cynocéphales. Les épigrammes des analogies le supposent, et les monuments archéologiques en mettent les preuves sous les yeux.

L'Histoire de la caricature antique de M. Champfleury contient particulièrement cette dernière démonstration. L'auteur a eu l'heureuse idée d'appeler le dessin au secours de la phrase. Ses nombreuses vignettes et grayures nous offrent des spécimens curieux d'entailles, de fresques, de bas-reliefs et de statuettes échappés à la destruction générale des inonuments de l'art satirique. Les ruines de Pompéi et

d'Herculanum en ont considérablement enrichi la collection; aussi l'art romain peut-il réclamer la plus grande part dans ces monuments de la charge antique. Il est vrai qu'il n'est lui-même qu'une continuation de l'art grec. Des beaux temps d'Athènes, il nous reste moins de spécimens de caricature que de souvenirs littéraires. A Rome la charge s'est pratiquée jusqu'au triomphe du christianisme, et parmi les graphiti des vieilles murailles du mont Palatin, on a trouvé une singulière caricature du Christ. Elle représente l'esquisse grossière d'un homme à tête d'âne crucifié : un bonhomme est en face, un peu plus bas; entre les deux et audessous serpente cette inscription, en langue grecque, d'une orthographe et d'une écriture douteuses : Alexamène adore Dieu. Pour finir, M. Champfleury reproduit et commente quelques figurines plus ou moins comiques de l'ancienne Gaule. Mais, à en juger par les deux ou trois spécimens de la caricature celtique, nos ancêtres ne brillaient pas dans un art qui devait être plus tard, aux yeux de l'Europe, une de nos supériorités.

L'Histoire de la caricature moderne de M. Champfleury n'offre pas l'intérêt du précédent ouvrage : c'est ici particulièrement que le titre est ambitieux et n'est pas justifié. Sous prétexte d'histoire, nous n'avons guère que trois monographies : celles de H. Daumier, de C. J. Traviès et de H. Monnier. Trois types les dominent : Macaire, Mayeux et Prudhomme. Leurs créateurs sont justement appelés « les démolisseurs de la bourgeoisie. » Ils ont donné un corps et une vie durables aux vices, aux ridicules et aux prétentions qui ont caractérisé et perdu peut-être les classes victorieuses de 1830. Ces trois hommes et leurs crayons fameux résument certainement un développement important de la caricature française, mais non pas toute son histoire, même à l'époque contemporaine. Encore moins représentent-ils la caricature dans le mouvement général des temps modernes.

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