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Chez nous, Daumier, Traviès et Monnier ont eu des concurrents qu'ils n'ont pas assez éclipsés pour que l'historien de l'art satirique leur donne une telle place à part. Philipon, Grandville, Gavarni, ausquels M. Champfleury consacre, ainsi qu'à Pigal, quelques pages à peine, ne devraient-ils pas tenir le même rang que ces trois dessinateurs préférés, dans l'histoire de la charge politique, sociale ou domestique? Ne parlons pas de Dantan, dont les figurines forment une sorte de biographie grotesque universelle des célébrités contemporaines; mais, parmi les dessinateurs, une omission étrange est celle du nom de Cham, l'un des plus féconds caricaturistes et des plus populaires de notre époque. Ses albums qui remontent à 1842 font, dans une série de Revues comiques, la satire à la fois gaie et mordante des faits et des idées sous trois régimes différents : la monarchie, la république et le second Empire. L'histoire politique ne peut oublier ni Soulouque et sa cour, ni Proudhon en voyage, ni les Représentants en vacances, ni surtout cette fameuse Histoire comique de l'Assemblée nationale, devenue une des plus curieuses raretés bibliographiques.

Justice faite des prétentions du titre, l'Histoire de la caricature moderne de M. Champfleury est encore une agréable exposition d'un côté épisodique du sujet. Les vignettes et gravures font revivre des souvenirs, qui, pour ne pas remonter aux temps anciens, se retrouvent avec plaisir. Mais, texte et dessins, nous sommes loin de l'intérêt que nous a présenté l'Histoire de la caricature antique sous le double rapport de l'art et de l'érudition.

Les grandes publications illustrées. La Bible de Doré.

Si les esprits chagrins trouvent que notre temps ne produit plus de bons livres, ils ne pourront pas lui reprocher

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de n'en pas fabriquer de beaux. Les progrès d'exécution que nous avons portés dans toutes les branches de l'indus. trie artistique se retrouvent aussi dans la typographie. Les publications illustrées en sont la preuve. C'est une concur. rence de magnificences d'impression et de dessin dont on ne peut prévoir le terme. M. Gustave Doré est le magicien de toutes ces merveilles, et les maisons de librairie les plus renommées s'empressent de mettre à son service leur esprit d'initiative ou la puissance de leurs capitaux. Après les Paulin, les Hetzel, les Hachette, c'est à la maison Mame, de Tours, d'offrir au public une nouvelle création du fécond artiste de Doré dans des conditions typographiques splendides. Elle a choisi un monument qui convient particulièrement à la première de nos librairies ecclésiastiques : la Sainte Bible,

Après tant de séries d'illustrations sorties du même crayon, après le Rabelais, le Juif-Errant, les Contes drolatiques de Balzac, les Contes de Perrault, après l'Enfer de Dante et le Don Quichotte, il semblait que rien ne devait plus étonner de la part de M. Doré, en fait de puissance et de fécondité. Et cependant on ne peut se défendre d'un étonnement profond en parcourant ces centaines de grandes feuilles gravées dans lesquelles l'artiste a traduit à sa manière la longue histoire du peuple juifet des origines de la foi chrétienne. M. Théophile Gautier a parfaitement rendu ce sentiment, au début de la série d'articles qu'il a consacrés à la Bible de Doré dans le Moniteur universela.

« Cette prodigieuse entreprise de rendre visible avec des dessins la poésie du livre des livres, du livre par excellence, - la Sainte Bible, — qui eût suffi pour occuper la vie d'un artiste laborieux, Gustave Doré l'a accomplie en moins de deux

1. Tours, Alfred Mame et fils, 2 vol. in-fol. à 2 col., avec vignettes, 912-950 pages, 228 gravures in-folio.

2. Voy. Moniteur des 20 et 22 décembre 1865 et du 9 janvier 1866.

ans. Le temps, dit-on, ne fait rien à l'affaire; mais quand dans un espace si court on réalise des merveilles qui ne souffrent en rien de la rapidité, l'admiration doit augmenter encore. Doré est véritablement ce que les anciens appelaient un portentum, un effort et un miracle de la nature, un monstre de génie servi par un organisme sans pareil. Ces énormes tâches, il les exécute comme en se jouant; le travail diurne et nocturne ne laisse sur lui aucune trace, et là où les plus robustes succomberaient de fatigues, il reste frais, jeune, souriant, reposé, l'esprit et le corps alertes, prêt à prendre part aux plaisirs de l'inimitié et du monde. »

Caractérisant ce talent si étrange par la principale qualité de ses œuvres, l'imagination, M. Téophile Gautier continue ainsi :

< La qualité la plus haute et la plus rare de notre grand illustrateur, c'est l'imagination. Il excelle à créer de toutes pièces des climats, des paysages, des architectures, des races, des costumes qui n'ont laissé que de vagues traditions et dont les modèles n'existent plus ou sont à jamais enfouis sous le sabie des solitudes. La Bible, avec sa profonde perspective d'antiquité qui remonte au delà même de la création du monde, offrait à cette puissante faculté intuitive toutes les lalitudes de développement possibles, et l'on peut dire que Gustave Doré, excité dans ce travail par la grandeur des sujets, s'est vraiment surpassé. »

Pour faire connaître à ceux qui ne l'ont pas eue entre les mains, la nouvelle Bible illustrée, il faudrait suivre la méthode du critique du Moniteur et traduire dans une série d'analyses le plus grand nombre de ces dessins qui sont autant de tableaux. Je regrette que l'espace ne me le permette pas. On ne peut compter les sujets où M. Doré déploie la fougue de conception et d'exécution qui lui est particulière. Il se joue avec le grandiose et enferme de vastes étendues de terre, de mer ou de ciel dans un pied carré. Il multiplie les personnages; les foules s'agitent et semblent gronder. La nalure s'anime et s'imprègne de sentiments. Les nuées se déchirent et laissent échapper à flols une lumière tour à tour sereine ou sinistre. Dieu parait, et le monde reconnait, en tressaillant, sa divinité. Les anges se manifestent aus hommes au milieu de lueurs surnaturelles qui font croire à la réalité de la vision. Des idylles patriarcales d'un calme infini reposent l'esprit des horribles scènes de meurtre dont l'histoire biblique est trop pleine.

Le crayon de Doré se fait surtout l'instrument complaisant du dieu jaloux, du dieu des vengeances. Il ne lui en coûte pas plus pour exécuter en grand une cuvre de destruction qu'il n'en coûtait aux prophètes pour l'ordonner. Voici le premier meurtre, un fratricide; voici les horreurs du déluge; voici les plaies de l'Égypte; plaie de la peste, plaie des ténèbres, mort des premiers nés; voici l'armée égyptienne engloutie dans la mer Rouge, tandis que Moise et son peuple, sur la montagne lointaine, élèvent leurs bras vers le ciel. Ici, la terre s'entr'ouvre et dévore Abiron et les lévites rebelles. Là, les murs de Jéricho se renversent au son de la trompette, la ville d'Haï est livrée aux flammes, l’armée armoréenne détruite par une grêle de pierres, et le soleil s'arrête pour permettre à Josué d'exterminer ses ennemis. L'histoire de Gédéon, celle de Samson présentent aussi des sujets d'épouvante après lesquels la scène de Booz et Ruth repose doucement les yeux. Parlout des combats, des fléaux, des massacres, des égorgements monstrueus. Ça et là quelques scènes d'une simplicité antique ou d'une grande majesté religieuse. Les figures des prophètes sont lumineuses ou sombres comme leurs visions.

Le Nouveau Testament offre un cadre moins étendu et moins varié que l'Ancien. Il semblait se prêter moins volontiers aux habitudes du talent de M. Doré. La douceur de l'enseignement évangélique, les actes d'un Dieu fait homme pour souffrir et mourir par charité, n'offraient plus de ces coups de théâtre qui se rendent à grands coups de crayon.

L'artiste a traduit la vie de Jésus par une série de tons volontairement adoucis. Il prend la revanche dans quelques grands sujets à décors tels que le massacre des innocents, la résurrection de Lazare, l'expulsion des marchands du temple, le sacrifice du Golgotha. Les Actes des apôtres lui fournissent encore des sujets mouvementés : la mort d'Ananie, le chemin de Damas, des scènes de martyre, et pour finir, l'Apocalypse se prête aux effets que l'auteur recherche jusqu'à l'abus, avec ses visions étranges et ses êtres fantasmagoriques.

Dans toute cette suite d'interprétations pittoresques des livres saints, M. Doré se montre aussi fidèle qu'il est possible de l'être, dans l'incertitude de nos connaissances archéologiques sur l'ancien monde hébraïque. Il a cetle couleur locale de convention que l'étude de l’Orient moderne a fait rejaillir sur l'ancien Orient. Il a profité des découvertes récentes qui nous ont rendu les monuments de la civilisation assyrienne, et il écrase quelquefois l'homme sous les merveilles d'une architecture de géants. Ce dont je lui sais le plus de gré, c'est d'avoir, en général, conservé la physionomie morale des scènes que nous transmet le récit biblique. C'est bien sous de tels traits que je me figure tour à tour ces antiques représentants de la loi de rigueur et de vengeance, ou ces apôtres d'une religion de grâce et d’amour.

Si l'on se renferme dans l'exécution matérielle, il faut louer presque sans réserve l'artiste et ses auxiliaires. La hardiesse du dessin a été merveilleusement servie par la perfection de la gravure. Le bois n'a jamais mieux lutié avec le cuivre et l'acier. Les jeux de la lumière sont rendus avec une extrême puissance; les dégradations, les demileintes, les transparences sont traités avec autant de bonheur que les effets violents. Les éditeurs ont renvoyé expressément à chacun des artistes la part de gloire qui lui revient. Ils gardent pour eux le mérite d'avoir entrepris, surveillé,

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