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Montraient aux frères triomphants
Le sang dont ils gardaient la trace;

Quand je vis mendier au loin
Ces proscrits jouant aux apôtres,
Et sous mes yeux, morne témoin,
Monter les uns, tomber les autres I

J'y passai lorsque, dans mon cœur
Le doute amer venant à naître,
D'un premier sourire moqueur
J'insultai l'homme, et Dieu peut-être I

Et j'ai trouvé toujours assis
Contre le parapet de pierre
L'aveugle au'sourire indécis,
Le prisonnier de sa paupière.

Sans un tremblement dans le son,
Sans un effort sur le visage,
Il jouait sa même chanson,
Faussant l'air au même passage.

Plaisirs ou larmes, passions,
Tout ce qui ravit ou torture,
Rumeurs des révolutions,
Démagogie ou dictature:

Qu'importe à lui ce qui déplatt

Ou rit à la foule légère!

Il rêve, et puis son flageolet

Dit : c Que ne suis-je la fougère! »

M. Manuel termine son recueil des Pages intimes par une petite pièce charmante intitulée la Curieuse et dont voici la dernière stance.

L'oubli vient; l'heure est prochaine:
Les vers s'en vont cheminant *
Aux parapets de la Seine
Dans un an!

Nous espérons bien que ses vers n'iront pas de sitôt à ce dernier asile des muses en désarroi, et quand, par hasard, des recueils comme le sien, s'y égarent, ils trouvent bientôt des mains sympathiques pour les y recueillir,

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Dernier mot pour rire. La « poétoration » universelle. M. Gagne.

Notre poésie, qui n'est pourtant pas trop sérieuse, a encore des intermèdes pour s'égayer. C'est M. Gagne, qui, avec de grands airs prophétiques, vient de temps en temps la mettre en joie. L'auteur de l'Unitéide, en douze chants et soixante actes, du Calvaire des Rois, régi-tragédie, formidable ', » a lancé encore, de son Sinaï poétique, un ouvrage, le Congrès sauveur qu'il qualifie agréablement de « Saluteïde ou poémeopéra de salut de l'avenir. » Le frontispice est des plus curieux; il se compose d'une haute pyramide surmontée d'une croix et remplie de vers qui vont en s'allongeant du sommet à la base, depuis le monosyllabique, jusqu'à l'alexandrin, élargi lui-même successivement par les combinaisons typographiques.

Gloire,

Victoire,

Au Congrès

Du saint Progrès,

Gloire au roi du monde,

La constitution remplit de tout trésor
L'autel du monde où luit la pyramide d'or.

Dans le Congrès sauveur figurent et parlent les grands personnages *du temps. Il y a vingt-<juatre chants-actes dont le premier est le discours impérial devant les Chambres. Les chants-actes suivants sont des tournois oratoires entre les sénateurs, le marquis de Boissy, le général Gémeau, de la Guerronnière, le ministre Rouher, le cardinal Donnet, Michel Chevalier, etc., etc.; puis des batailles à la Chambre des députés où sont reprises, en vers sonores, les discussions sur l'adresse, sur l'instruction, sur les élections, sur la presse, sur la Pologne. Trois chants-actes représentent les conseils des rois et traduisent les discours, messages et autres actes officiels des têtes couronnées. Enfin, « après le chœur universel de la pyramide du monde, » viennent c le triomphe de l'archi-pontife et de l'archi-monarque et l'apothéose du monde, » avec « poétoration du chœur universel des voix de la Fraternité, etc., et triomphanto à grand orchestre . » Et tout se termine, dans le vingt-quatrième chantacte ou Place à Dieu, par un « épilogue à réveil du congrès et une péroraison fulminante à réveil du pocte orateur, »

t. Voy. tome VI de l'Année littéraire, page 40-41.

Place à Dieu, place à Dieu qui soutient notre élan,
Place à Dieu, place à Dieu qui réveille Satan I

On dit que les poêtorations de M. Gagne commencent à être recherchées par les collectionneurs; je le crois volontiers, et dans quelques années, elles auront du prix pour les bibliophiles.

Il n'y a pas un petit événement qui ne soit, pour M. Gagne, prétexte à poème épique ou tout au moins à embryon de poème épique. La grève des cochers, l'été dernier, lui inspire la Grèvéide, « drame grévicide universel en cinq éclats, avec ehœurs de diables et d'hommes, joué sur tous les théâtres du monde, précédé d'une préface de salut et d'une épilogue d'amnistie. >

La grèvéide sauve, en tout temps en tout lieu,
Les peuples qui sont tous en grève contre Dieu.

Quelques semaines plus tard, la brochure de M. Dupin, sur le luxe effréné des femmes, inspire à M. Gagne les Deux luxes,ou Luxéide, « drame prostitutionicide et luxicide

'en trois éclats. » Dans cette poétoration contre le luxe universel, il y a une assez curieuse épigramme contre le moraliste sénateur qui a attaché le grelot.

En acceptant d'un coup, deux places argentines
Dupin s'est tout couvert d'immenses crinolines,
De robes, de bonnets, et d'habits galonnés
Dont le luxe éblouit les luxes couronnés.

Cette même année, au Supplice d'une femme de MM. Emile de Girardin et Alexandre Dumas fils, M. Gagne avait répondu par le Supplice d'un mari, où il montrait « comment l'époux en grève contre l'amour légitime commence par abolir son adultère pour que la femme abolisse le sien. » Plus tard encore, au moment où les nouveaui journaux littéraires du soir se mirent à fourmiller, M. Gagne opposa au Soleil de M. Millaud, son Archi-Soleil dont il fut à lui seul l'éditeur, le rédacteur, l'administrateur, et, dit-on, le porteur.

Craignant d'être traité d'ambitieux, M. Gagne déclare, en vers et en prose, que « son but est seulement de cirer l'esprit du monde, crotté du plus infernal crétinisme. »

Pour toute ambition, dans l'amour qui m'inonde,
J'aspire à devenir le décrotteur du monde.

Mais en voilà assez et plus qu'il n'en faut sur M. Gagne, poète. Je promets de n'y pas revenir de longtemps; cependant je ne puis résisterà l'envie de le faire connaitre comme prosateur en reproduisant une lettre adressée par lui an directeur d'un petit journal du soir.

A monsieur le directeur du journal Les Nouvelles.

L'archithéâtre plein de paroles fécondes
Est l'unique salut des lettres moribondes I

Monsieur,

Dans les intéressantes Nouvelles du 6, vous dites, spirituelment, que je suis l'auteur anonyme de VArchiadultérieide que le théâtre du Gymnase répète; je ne sais pas, monsieur, si, daus un moment de rêve, j'ai porté un pareil drame à M. Montigny, mais ce que je sais positivement, c'est que le Gymnase est un des quatorze théâtres de Paris où j'ai porté le Supplice d'un mari, les Deux luxes, la Grèvéide et autres drames ou tableaux, éclats et éclairs que, dans mes lettres d'accompagnement, je déclarais donner aux directeurs en leur offrant de jouer moi-mime une douzaine de rôles. Je renouvelle mon offre généreuse aujourd'hui, et j'engage tous les directeurs à faire appel aux poètes et prosateurs pour qu'ils viennent euxmêmes déclamer ou poètorer les passages choisis de leurs œuvres sur les diverses scènes, sous le titre de I'archithéatre. C'est le seul moyen de faire des expositions littéraires et de sauver les théâtres et les lettres à l'agonie. J'offre de poètorer des tirades des femmes-muses que j'avais réunies il y a quelques années, au nombre de neuf, dans un congrès littéraire, de manière à être absolument comme Apollon au milieu des neuf Muses! J'ai étudié toute ma vie l'art oratoire, j'ai joué plusieurs grands rôles, et je ne crains pas de me proclamer Yarchitalma-Gagm du monde!

Je crois, monsieur, que les théâtres feraient fort bien d'accepter mes propositions et de ne jouer que mes pièces et poèmes dramatiques; l'Unitéide en 12 chants et 60 actes, le Calvaire des rois^ régi-tragédie formidable, le Congrès sauveur, salutéide ou poème opéra de salut en 2k chants, et autres œuvres, peuvent fournir des tragédies, des drames, des comédies de premier ordre à tous les théâtres pendant des années, et cela ne coûterait rien et je jouerais supérieurement plus de cinquante rôles! Je vous prie, monsieur, de faire goûter et agréer ces immenses avantages à messieurs les directeurs et à tous les gens de lettres.

J'ose espérer, monsieur, qu'en vertu de la bienveillance et du droit de réponse, vous voudrez bien insérer, dans les spirituelles Nouvelles, cette lettre, qui a un but très-glorieux pour tout le monde! Je vous en conserverai une reconnaissance.

J'ai l'honneur d'être, etc.

Qu'on n'accuse plus maintenant notre époque d'indigence en fait de poésie, ni les lettres d'indifférence pour la moralisation et le salut du monde!

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