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LAVEUGLE.

Sur un des ponts de la Cité,
Où coule à flots la foule active,
Est assis, hiver comme été,
Un vieillard à mine chétive.

Je l'aperçois sur mon chemin,
Par le vent, la pluie ou la neige :
Un flageolet est dans sa main;
Un auvent de cuir le protége.
Il est aveugle : son regard,
Scellé sous ses paupières closes,
N'a plus même rien de hagard
A promener sur toutes choses.

Son âme est, comme en un tombeau,
Dans des profondeurs enfouie;
Jamais par la splendeur du beau
Sa face ne fut éblouie.
L'enfant qui s'arrête à le voir
A son soleil ne fait point d'ombre;
Pour lui, le monde c'est du noir,
Comme au naufragé la mer sombre.
Ni reflet vague, ni lueur :
A fond de cale est sa pensée;
Rien que le jour intérieur
Pour éclairer la traversée!
Impassible, sous son abri,
Il promène ses longs doigts maigres,
Et de loin son air favori
M'arrive à l'oreille en sons aigres.
Cet air autrefois m'a bercé :
La simplicité m'en est chère;
Mais qu'il est triste, ainsi faussé!
C'est : « Que ne suis-je la fougère ! »
Pauyre vieillard, aveugle-né,
Comprends-tu ta chanson naïve,

Toi dont jamais l'ail étonné
N'a vu forêt, campagne ou rive?

« Oue ne suis-je l... >> Ahl tu ferais mieux
D'être le brin d'herbe qui pousse,
Ou bien l'insecte au vol joyeux
Qui vient s'ébattre sur la mousse !

Pour toi, la nature est un mot
Plein de promesse et de mystère :
L'ombre et la nuit, voilà ton lot.
Dans ta prison, dors solitaire !
Parfois ton aspect m'a rempli
D'inquiétude et d'épouvante;
Je n'ai pu te couvrir d'oubli,
Sphinx de chair, énigme vivante!

Sur ce pont j'ai passé souvent
Depuis ma lointaine jeunesse,
Håtant le pas ou bien rêvant,
Dans la joie ou dans la tristesse.

J'y passai, fier de mes vingt ans,
Qui me parlaient d'indépendance,
Jours de folie, heureux instants,
Qui me font sourire à distance !
J'y passai le jour où la mort,
Ami, dans mon caur fit un vide,
Quand je suivais avec effort
Ce char qui t'emportait lividel

J'y passai le jour où, frappé
Par i'abandon d'une infidèle,
J'effeuillai, sombre et détrompe,
Cette fleur qui me parlait d'elle!
J'y passai quand la liberté
Secoua mon indifférence,
Quand chaque jour eut emporté
Un lambeau de notre espérance :
Quand Paris pleurait ses enfants,
Quand les pavés, à peine en place,

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Montraient aux frères triomphants
Le sang dont ils gardaient la trace;
Quand je vis mendier au loin
Ces proscrits jouant aux apôtres,
Et sous mes yeux, morne témoin,
Monter les uns, tomber les autres !
J'y passai lorsque, dans mon cour
Le doute amer venant à nastre,
D'un premier sourire moqueur
J'insultai l'homme, et Dieu peut-être!
Et j'ai trouvé toujours assis
Contre le parapet de pierre
L'aveugle au sourire indécis,
Le prisonnier de sa paupière.
Sans un tremblement dans le son,
Sans un effort sur le visage,
Il jouait sa même chanson,
Faussant l'air au même passage.
Plaisirs ou larmes, passions,
Tout ce qui ravit ou torture,
Rumeurs des réyolutions,
Démagogie ou dictature :
Qu'importe à lui ce qui déplaît
Ou rit à la foule légère !
Il rêve, et puis son flageolet
Dit : « Que ne suis-je la fougère! »

M. Manuel termine son recueil des Pages intimes par une petite pièce charmante intitulée la Curieuse et dont voici la dernière stance.

L'oubli vient; l'heure est prochaine :
Les vers s'en vont cheminant
Aux parapets de la Seine

Dans un an!

Nous espérons bien que ses vers n’iront pas de sitôt à ce dernier asile des muses en désarroi, et quand, par hasard,

des recueils comme le sien, s'y égarent, ils trouvent bientôt des mains sympathiques pour les y recueillir;

Dernier mot pour rire. La « poétoration » universelle. M. Gagne.

Notre poésie, qui n'est pourtant pas trop sérieuse, a encore des intermèdes pour s'égayer. C'est M. Gagne, qui, avec de grands airs prophétiques, vient de temps en temps la mettre en joie. L'auteur de l'Unitéide, en douze chants et soixante actes, du Calvaire des Rois, régi-tragédie, formidable', » a lancé encore, de son Sinaï poëtique, un ouvrage, le Congrès sauveur qu'il qualifie agréablement de « Saluteïde ou poēmeopéra de salut de l'avenir. » Le frontispice est des plus curieux; il se compose d'une haute pyramide surmontée d'une croix et remplie de vers qui vont en s'allongeant du sommet à la base, depuis le monosyllabique, jusqu'à l'alexandrin, élargi lui-même successivement par les combinaisons typographiques.

Gloire,
Victoire,
Au Congrès
Du saint Progrès,
Gloire au roi du monde,
.................
La constitution remplit de tout trésor
L'autel du monde où luit la pyramide d'or.

Dans le Congrès sauveur figurent et parlent les grands personnages du temps. Il y a vingt-quatre chants-actes dont le premier est le discours impérial devant les Chambres. Les chants-actes suivants sont des tournois oratoires entre

1. Voy. tome VI de l'Année littéraire, page 40-41.

les sénateurs, le marquis de Boissy, le général Gémeau, de la Guerronnière, le ministre Rouher, le cardinal Donnet, Michel Chevalier, etc., etc.; puis des batailles à la Chambre des députés où sont reprises, en vers sonores, les discussions sur l'adresse, sur l'instruction, sur les élections, sur la presse, sur la Pologne. Trois chants-actes représentent les conseils des rois et traduisent les discours, messages et autres actes officiels des têtes couronnées. Enfin, a après le cheur universel de la pyramide du monde, v viennent a le triomphe de l'archi-pontife et de l'archi-monarque et l'apothéose du monde, » avec « poétoration du chậur universel des voix de la Fraternité, etc., et triomphanto à grand orchestre. » Et tout se termine, dans le vingt-quatrième chantacte ou Place à Dieu, par un « épilogue à réveil du congrès et une péroraison fulminante à réveil du poëte orateur, »

Place à Dieu, place à Dieu qui soutient notre élan,
Place à Dieu, place à Dieu qui réveille Satan!

On dit que les poétorations de M. Gagne commencent à être recherchées par les collectionneurs; je le crois volontiers, et dans quelques années, elles auront du prix pour les bibliophiles.

Il n'y a pas un petit événement qui ne soit, pour M. Gagne, prétexte à poëme épique ou tout au moins à embryon de poëme épique. La grève des cochers, l'été dernier, lui inspire la Grèvėide, « drame grévicide universel en cinq éclats, avec chaurs de diables et d'hommes, joué sur tous les théâtres du monde, précédé d'une préface de salut et d'une épilogue d'amnistie. o

La grèvéide sauve, en tout temps en tout lieu,
Les peuples qui sont tous en grève contre Dieu.

Quelques semaines plus tard, la brochure de M. Dupin, sur le luxe effréné des femmes, inspire à M. Gagne les * Deux luces, ou Luxéide, a drame prostitutionicide et luxicide

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