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ROMAN.

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Nombre et variété des formes du roman contemporain.

J'ai déjà en occasion de dire, et plutôt plusieurs fois qu'une, que le genre littéraire favori de ce temps, c'est le roman. Il y a des romans de toutes sortes, comme des almanachs : romans d'intrigue et d'aventures, romans d'amour, romans de cape et d'épée, romans d'histoire et de voyages, romans d'art et de fantaisie, romans de philosophie et de religion, romans d'enseignement et d'éducation. Il y en a pour toutes les classes du public et pour toutes les régions de la société. Il y a le roman populaire, celui du grand monde, celui du demi-monde surtout; il y a celui du salon, du boudoir, de l'alcôve, de l'atelier, du cloître, de la sacristie, du confessionnal même. On met en roman sa vie, celle des autres, ses idées, quand on en a, celles qu'on croit avoir. Par des romans, on soutient des thèses, on les combat; on enseigne, on vulgarise; on scandalise, on édifie; on ébranle et on rassure la société, on en démolit et on en refait tout l'édifice. On se livre, à coups de romans, des duels, des batailles terribles. On met à nu l'envers et l'endroit de tontes les grandes questions du moment.

Ce que le roman perd ou gagne à cette invasion des discussions sociales, philosophiques ou religieuses, je ne puis le redire aussi souvent que l'occasion s'en présente. Car, il ne s'écoule guère d'années sans que de grosses publications ne viennent appeler la critique littéraire sur les terrains belliqueux où les idées passent avant la forme, les intérêts de parti avant les questions de goût, où les livres ne sont plus que des armes.

Le philosophe peut applaudir i cette transformation des œuvres d'art; l'homme de goût aime mieux les belles pages que les puissants arguments. Le critique d'art préférerait le beau au bien et au vrai, si ces trois immortels compagnons pouvaient ne pas marcher ensemble.

C'est dans le roman surtout que l'on voudrait voir l'art désintéressé, et, il faut en convenir, c'est par l'art seul que le roman peut vivre. La vérité des situations, des caractères et des sentiments fait plus pour cela que l'excellence de la thèse et la justice de la cause défendue. Le mieux, au point de vue de l'art, est qu'il n'y ait ni thèse, ni cause à défendre, ou du moins qu'elles ne se laissent point voir. Les idées philosophiques de Diderot ont nui quelquefois a son merveilleux talent de conteur. Un souffle de passion vraie, une situation bien étudiée ont suffi à l'auteur de Manon Lescaut pour faire une œuvre immortelle.

Sous le bénéfice de ces remarques générales et sans les reprendre à propos de chaqae cas particulier, nous allons passer en revue non pas tous les romans de l'année 1865, il s'en faut de beaucoup, mais un assez grand nombre d'échantillons et d'assez variés pour donner une idée de toutes les classes qu'embrasse aujourd'hui ce genre trop fécond de production littéraire.

Le roman de caractères et de situations. Mme Max Valrey;
M. H. Halot.

Malgré l'abondance toujours plus grande des romans de mœurs, et la satiété qu'un genre en ce moment protégé par le mode, est bientôt menacé d'inspirer, on sera toujours séduit par une étude bien faite, où la passion se mêle à l'action dans des proportions suffisantes, où la figure d'un personnage domine le drame, moins par la description du personnage lui-même, que par sa manière d'agir, de penser, de se présenter sur toutes ses faces au spectateur attentif. Les Confidences d'une puritaine de Mme Max Valrey1 sont un exemple du la séduction contagieuse qu'exerce un roman passionné.

Le titre seul m'avait offusqué :je croyais y retrouver comme un écho des Mémoires et Confidences de toutes sortes qui nous envahissent à qui mieux mieux, depuis qu'il est devenu de mode, dès que l'on tient une plume, de raconter au public, de quelle manière on la tient, et quelle est la qualité du papier sur lequel on la pose. Je ne parle pas des détails dans lesquels veulent bien entrer nos petits messieurs et nos petites dames. J'ai donc été agréablement surpris de voir que le livre de Mme Max Valrey n'était autre chose qu'un roman sans prétentions dans la forme, qu'une suite de notes, d'impressions, de souvenirs fixés au jour le jour par l'héroïne et son histoire. Le cadre est si vieux qu'il m'a paru nouveau, et d'ailleurs l'auteur ne me laissait pas le temps d'en discuter la valeur ou l'opportunité : immédiatement intéressé par le caractère qui s'y développait dès

1. Hachette et C", in-18, 281 pages.

les premières pages, je n'ai plus donné mon attention qu'au sujet lui-même.

Une femme jeune encore, restée fille par suite des vices nombreux de son éducation, s'éprend, à la dernière heure, d'un violent amour pourun jeune homme ami de sa famille, qu'elle rencontre aux bains de mer. Elle ne sait rien de son passé et n'en aurait vraisemblablement jamais rien su, sans une circonstance particulière qui éveille en elle une ardente jalousie et lui fait commettre le plus grave des abus de confiance. Elle fouille les papiers d'Ambroise, viole le secret de ses lettres, y trouve de nouveaux aliments pour sa jalousie, et finit, dans son exaspération, par outrager mortellement et trahir sans pudeur celui qu'elle aime.

Sa trahison ne portera pas tout le fruit qu'elle en espérait. La femme qu'aime Ambroise est l'antipode de Clarisse la puritaine. Autant celle-ci est sèche, roide, pédante, sans extérieur, sans charme, sans grâce; autant celle-là est simple, bonne, élégante, femme du monde et du meilleur. Autant Clarisse repousse par sa froideur les prétentions aux sciences abstraites, son esprit mathématique, son goût pour les spéculations vaines; autant Laurence attire par son cœur, sa tendresse exubérante pour tout ce qui souffre, l'infinie délicatesse de ses sentiments, la distinction native de ses manières, la sympathie de sa conversation. Chez l'une une âme ardente, sauvage, est renfermée dans un disgracieux fourreau dont elle s'efforce vainement de percer la rude enveloppe; chez l'autre toutes les grâces de la femme s'épanouissent et se révèlent par un extérieur admirablement fait pour la nature dont il est le cadre. C'est l'étude de cette antithèse constante, les piquants détails qu'elle fournit, qui font tout l'intérêt des Confidences d'une puritaine.

Clarisse d'ailleurs ne nous cache rien de ses fureurs concentrées, de ses tortures intimes en présence de sa rivale, en devinant le secret de sa puissante influence sur l'âme d'Ambroise. Se sentir femme par la passion, avoir du cœur à l'état latent, sans pouvoir le prouver autrement que par des maladresses ; n'être comptée par ses amis les plus chers, par celui-là même qu'elle adore que comme une bonne fille dont les boutades, les caprices, la présence même dans les moments d'épanchement les plus intimes, ne tire point à conséquence; voir son dévouement inaperçu, et ne recevoir en récompense des mille sacrifices de dignité et d'orgueil qu'elle fait à toute heure, que le témoignage équivoque d'une pitié dédaigneuse ou d'une affectueuse protection : quel plus terrible supplice!

Cette douleur racontée heure par heure par Clarisse elle-même est vraiment touchante, et Mme Max Valrey a su faire parler à cette nouvelle victime de la fatalité le langage qui convient le mieux à sa triste situation. On s'intéresse à cette déshéritée du sort, plus qu'à la grâce, à la beauté de sa rivale, parce qu'elle dit bien la souffrance qu'elle éprouve, et qu'elle souffre mille fois plus qu'elle ne le dit.

M. Hector Malot continue la série de ses études sur les situations douloureuses produites dans la vie par une passion qui semble n'avoir d'autre objet que notre bonheur. Sa seconde partie des Victimes d'Amour a pour titre les Épouxt. L'amour sanctionné par la société et la loi a son calvaire, comme l'amour illégal, et nous en arrosons souvent les stations de nos pleurs et de notre sang. La vie est là pour offrir aux peintres des modèles vivants; la fantaisie peut s'inspirer de la réalité, et l'une et l'autre peuvent contenir des leçons de morale que l'art n'a pas besoin de réduire en formules.

Les Époux de M. Hector Malot ont débuté par tontes les

1. Michel Lévy frères, in-18,376 pages. — Voyez l'analyse de la première série, les Amants, dans le tome II de l'Année littéraire, pages 120-125, et celle des Amours de Jacques dans le tome III, pages 129-131.

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