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joies et tontes les promesses de l'amour. Mais leur bonheur est détruit par son excès même; la satiété a produit le dégoût; l'oisiveté a creusé dans l'âme du mari un vide que la dissipation et la vanité' n'ont pu remplir. Là où le travail sérieux, la règle, le devoir ont manqué, le plaisir même t'est évanoui; la dignité morale a chancelé, les faiblesses ont conduit aux tentations et les tentations aux chutes. L'homme a succombé le premier : il soutire et fait souffrir davantage. Il méconnait la loi du sacrifice enseignée à la femme par l'amour maternel qui succède à l'autre amour. La mère est obligée de se défendre elle-même, pour défendre son enfant contre la dégradation morale qui a frappé le compagnon de sa vie. Elle fuit le foyer où elle avait le droit de trouver le bonheur; élevée dans l'opulence, elle accepte le travail manuel pour assurer à sa fille du pain, et la mettre à l'abri d'un funeste exemple.

M. Hector Malot fait un tableau saisissant de cette odyssée douloureuse, dont la vie présente plus d'exemples qu'on ne croit. Peut-être en multiplie-t-il arbitrairement les péripéties. Il y a trop d'incidents dans une histoire qui, moins compliquée, serait plus vraie et plus profonde. Il est difficile de concilier les agréments du roman d'aventures avec le mérite des études de mœurs, et c'est à ce dernier genre que l'auteur des Victimes d'Amour est prédestiné par ses habitudes d'esprit et la nature de son talent.

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Romans d'intrigues et d'aventures. MM. E. Bertliet et F. Fabre.

Je n'ai plus rien à dire à mes lecteurs sur M. Élie Berthel, sur l'auteur habile des Catacombes de Paris, de la Falaise Sainte-Honorine, de laSête du Gêvaudan, à'Odilia, etc., dont l'Année littéraire a donné à plusieurs reprises des

analyses détaillées et des appréciations étendues1? Le talent de M. Élie Berthet est sûr de lui-même; il connaît le fia du fin de la mise en scène d'un personnage et du développement d'un caractère. Plus n'est besoin de mettre en relief ses qualités; quant à ses défauts ils sont inhérents à sa manière, même, et je ne crois pas qu'il ait la prétention de leR corriger.

Un de ses derniers livres, le Juré 1, est un de ces drames intimes que les écrivains du tempérament de M. Élie Berthet aiment à développer avec toutes les péripéties qu'ils comportent; et la couleur un peu violente de l'auteur des Catacombes de Paris, ne messied pas aux tableaux de cette nature. Il s'agit d'un assassinat commis par un noble et riche propriétaire de province dont la responsabilité retombe sur un misérable sabotier son voisin, grâce à des circonstances singulières. Les apparences sont contre le pauvre diable, et c'est le véritable assassin qui est nommé président du jury chargé de le juger. La donnée est dramatique et M. Berthet en tire parti avec un véritable talent. Le portrait des deux principaux personnages mis en présence dans des rôles si différents à la suite du crime dont la justice poursuit la répression, est une page qui donne bien la mesure de ce que peut M. Berthet.

Debout entre deux gendarmes, l'accusé François Ché

ron, assisté de son avocat était présent pour exercer son droit de récusation contre ceux des jurés qu'il ne lui conviendrait pas d'avoir pour juges. Chéron avait pris un certain embonpoint dans la prison, l'ordinaire des détenus étant de beaucoup plus succulent que les galettes de sarrasin et les pommes de terre, dont il avait fait autrefois sa nourriture habituelle. D'ailleurs, la placidité de sa physionomie, même dans ce moment de crise, témoignait que l'inquiétude n'avait pu nuire en rien à l'action de l'oisiveté et d'une meilleure nourriture sur sa grossière organisation. 11 avait mis une blouse neuve, des souliers et une chemise blanche; enfin il était rasé de frais et s'était fait beau pour la circonstance. Il regardait toutes choses avec plus de curiosité que de crainte et semblait se demander comment tant de personnages importants pouvaient s'occuper d'aussi peu que lui.

1. Voir particulièrement tome IV de l'Année littéraire, pages 81 et suiv.; tome V, p, 129 ; tome VI, p. 114.

2. Hachette et C", in-18, 350 pages.

Parmi les jurés qui se pressaient autour de la table, se trouvait M. de la Southière. 11 était vêtu avec beaucoup plus de soin qu'à l'ordinaire; ses grandes bottes, son habit à boutons de métal, avaient été remplacés par une redingote et un pantalon noirs. Ce costume sévère faisait ressortir son extrême pâleur et l'altération profonde de ses traits, altération qui n'avait jamais été aussi visible qu'en ce moment. Il évitait de parler et ne paraissait pas entendre les observations oiseuses de certains de ses collègues. Un d'eux l'ayant en quelque sorte obligé de répondre avait été frappé du timbre particulier de sa voix. La Southière, après s'être débarrassé de l'importun, attendit avec d'horribles battements de cœur, les noms que le président allait appeler à mesure qu'ils sortiraient de l'urne. Son nom sortit le premier. Par ce seul fait, M. de la Southière se trouvait chef du jury et ne pouvait manquer d'exercer une grande influence sur ses collègues.

On devine les luttes qui s'ensuivent; M. de la Southière est un homme violent, mais un honnête homme qui ne peut supporter in extremis son horrible position. Il finit par écrire la vérité au procureur général. Il s'agit pourtant de l'honneur de sa fille, car l'homme qu'il a tué dans un mouvement d'indignation paternelle, était un séducteur. Heureusement qu'il se trouve là, à point nommé, un amoureux pour le bon motif qui est trop heureux d'épouser la cause et d'obtenir la main de la jolie Palmyre, et après les horribles péripéties du drame, après l'acquittement de M. de la Southière, tout finit en idylle comme il convenait à un roman de bonne maison.

Aux études de mœurs cléricales que nous a données jusqu'aujourd'hui M. Ferdinand Fabre succède un roman plus mâle, où la passion se révèle avec une violence inaccoutumée. Dans Mademoiselle de Malavleille1, l'auteur des Courbezon et de Julien Savignac n'a pas adouci, cette fois, comme de coutume, les traits de son esquisse. Les deux figures principales sont fortement accusées, et d'ailleurs avec leur physionomie étrange, il était impossible qu'il en fût autrement.

Guerreros, le héros du roman de M. Fabre, est un émigré espagnol, dévoué à la cause de don Carlos, qui, après avoir combattu vaillamment pour la défense des droits de son roi légitime, l'a suivi dans son exil et cache un grand nom sous le costume et la profession d'un rustique tondeur de moutons.' Mlle de Malavieille, fille d'un paysan enrichi qui a épousé la dernière descendante d'une noble famille, procède des deux races qui lui ont donné la vie. Fière, hautaine, ambitieuse comme sa mère, elle a, comme son père, un esprit droit, une volonté énergique, et ce courage entreprenant et frondeur qui sent le vilain d'une lieue. On a voulu la marier à un bourgeois du pays, et tout un monde de bas Intrigants, d'entremetteurs intéressés s'agite autour d'elle. Cependant, elle aime Guerreros et, sans s'en douter, elle est aimée de lui. Mais le tondeur de moutons, naguère encore duc de Barraméda, n'ose avouer son amour. C'est à peine s'il sait se placer à temps entre celle qu'il adore et les ennemis qui menacent son repos. N'a-t-il pas promis au roi Charles V de ne pas se marier sans son consentement, et de rester à tout jamais le fidèle soldat de la légitimité espagnole? — Charles V, en exigeant un tel serment, a compté sans la jeunesse et l'amour, sans la volonté persévérante de Cyprienne, qui finit par se sentir aimée, et qui, avec son énergie habituejle, pousse à bout le méfiant hidalgo. Une tentative d'assassinat sur la personne de Guerreros, par les amis et alliés du bourgeois qui devait épouser Cyprienne, augmente encore l'intérêt qu'elle porte à noire héros. Elle soigne la blessure du chevaleresque jeune homme, et lui arrache enfin le mot des dieux et des hommes : Je t'aime! qui termine tous les romans, et qui, dans le livre de M. Ferdinand Fabre, se fait bien attendre.

1. Hachette et C" in-18, 406 pages.

Cette lenteur vient du caractère presque farouche du duc de Barraméda, qui n'a jamais connu que le devoir, et pour lequel la fidélité au prince légitime a tenu lieu de tout autre sentiment. Cette mise en scène et ce panégyrique d'un soldat du droit divin est plus près qu'on ne le pense des études cléricales que nous a données précédemment M. Ferdinand Fabre. Il y a dans tous les romans comme un parfum d'héroïsme monarchique et catholique qui trahit, malgré qu'il en ait, l'auteur de Julien Savignac. On sent, derrière l'habile romancier qui nous captive, un défenseur quand même du sacerdoce et du droit divin, qui dissimule sa thèse sous les précautions oratoires, et qui la noie dans les détails d'une analyse fine et attachante. Le style lui-même se ressent de ces préoccupations, en s'obscurcissant de réticences et d'allusions, ou en revêtant une certaine roideur dogmatique. Voici un échantillon d'un des meilleurs chapitres du livre.

f Mlle Cabrol de Malavieille avait vingt ans environ; elle était blonde, plutôt petite que grande. Ce n'était pas la beauté gracieuse, fine, délicate. N'eût été le front, dont le dessin énergique attestait une singulière puissance de volonté, à la considérer dans son miroir, on eût cru voir un joli pastel de Latour appendu dans un panneau de boiseries contournées. Deux petites mouches, posées, l'une au coin de l'œil droit, l'autre un peu au-dessus de la lèvre supérieure, achevaient la ressemblance du visage de Cyprienne avec les mignons portraits du siècle dernier. Son nez était d'une forme exquise: C'était tout à fait le nez légèrement renflé de sa mère, le nez hautain des Malavieille. Ses yeux, à reflets changeants comme les vagues de la mer, sombres ou d'un vert profond, selon des jeux de la lumière, étaient grands, doux, et avaient cette

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