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faire prendre patience au lecteur, il a imaginé une fable fort naïve, une histoire d'oncle et de testament renouvelée des Grecs, que le neveu de cet oncle excentrique expose en ces termes à un sien ami placé là par l'auteur tout exprès pour l'écouter :

Je suis orphelin; j'étais il y a six mois, sans fortune; un oncle, le frère de mon père, l'homme le plus singulier que la terre ait porté, m'a laissé en mourant cinquante mille livres de rente, mais avec cette condition bizarre : il faut que je sois marié dans deux ans au plus tard, à compter du jour de sa mort, sous peine de voir passer ma fortune aux mains de je ne sais quel cousin, déjà riche à millions.... Par suite de son excentricité sans exemple, mon oncle m'a laissé le portrait de la femme que je dois épouser : portrait non pas en peinture mais véritable signalement de passe-port. Je le sais par ceur, écoutez : Taille haute, svelte..., cheveux blonds dorés, front élevé, yeux bleus, peau blanche éclatante.... Au reste, ajoutat-il en prenant le bras de son ami, si vous êtes curieux de connaître en détail le système de mon oncle, je vous ferai la lecture d'un manuscrit où il l'a développé et qu'il m'a légué pour mon instruction.

Il va sans dire que la lecture du manuscrit, interrompue de temps à autre par de petits incidents qui préparent le dénoûment, se continue pendant plus de deux cents pages; et que M. Ausone de Chancel y étale à plaisir son érudition d'artiste. Il fait, avec force réflexions langoureuses, l'histoire de la beauté blonde depuis l'expédition des Argonautes et la conquête de la Toison-d'Or, jusqu'aux troubadours et la Renaissance. Il y plaide merveilleusement la cause de son idéal et fait valoir ses perfections en s'appuyant sur les dires des hommes réputés les plus compétents en la matière. Poëtes élégiaques, romanciers, théologiens, tout y passe. Les citations sont souvent heureuses, quelquefois burlesques, mais l'on ne s'étonne pas, lorsque arrive la fin du manuscrit de l'oncle original qui en est l'éditeur responsable, que son neveu rencontre au sein même de la

famille où il fait sa lecture, la perle introuvable pour laquelle il aurait fait le tour du monde.

Le roman philosophique. M, Robert Halt.

Bien des romans, dans ces dernières années, ont repris à leur manière la question religieuse qui tient tant de place dans les préoccupations de la société et dans les études phi

losophiques, historiques ou simplement littéraires. Après · les thèses en romans des George Sand, des Octave Feuillet, des Raoul de Navery, des Alfred des Essarts, sans compter les grandes élucubrations anonymes, le Maudit, la Religieuse, etc., il semble qu'il n'y ait plus rien de nouveau à dire sur ce sujet, et que les arguments, de part et d'autre, soient épuisés. Il peut y avoir une manière nouvelle de les présenter; il y a une inquiétude toujours renaissante des esprits, un sentiment profond des situations et des problèmes, qui suffisent à ramener sans cesse la science dans le cercle des mêmes controverses et l'art dans celui des mêmes peintures.

Malgré la faveur en sens contraire qui accueillit l'Histoire de Sibylle et Mademoiselle la Quintinie, je mets au-dessus de ces deux livres, à plusieurs égards, le roman intitulé Une cure du docteur Pontalais, signé d'un nom qui a l'air d'un pseudonyme, Robert Halt'. C'est l'æuvre d'un libre penseur, très-ferme dans ses idées, mais qui tient un compte sérieux des idées de ses adversaires. Nous n'assisterons pas ici à une de ces faciles victoires dont le romancier dispose à son gré, par la toute-puissance de la grâce, ou par un caprice de l'imagination, mais à une de ces révolutions intérieures dont la profession de foi du vicaire savoyard, malgré ses prudentes conclusions, est le plus fameux modèle. Il y a près de quarante ans, qu'en Allemagne, un roman populaire, le Théodore du théologien de Wette, déroulait ce spectacle dont il affaiblissait aussi l'effet par la timidité du dénouement'. C'était alors l'histoire de toute la jeunesse, et le philosophe Jouffroy, la racontant comme la sienne, a montré quels bouleversements douloureux la victoire lente mais inévitable de la raison sur la foi produit, soit dans l'individu, soit dans les sociétés. Dans la Cure du docteur Pontalais, il serait difficile de faire la part entre la fiction et la réalité, entre le roman et l'histoire.

1. Faure, in-18, 324 pages.

Le docteur Pontalais, qui n'est pas docteur mais qui a fait assez d'études pour l'être et qui en reçoit le titre, comprend merveilleusement les lois du monde physique et celles de notre nature intellectuelle et morale. La science a ouvert devant lui tous ses horizons, et son bon cæur lui inspire tous les dévouements. Il s'est lié avec un pauvre inventeur, Jacques Parson, chargé de famille et de dettes, et frustrē par l'influence ecclésiastique d'un héritage considérable. Le prêtre qui, entre les mains d'un évêque fanatique, a été l'instrument de la captation, joint la pureté d'un saint au zèle ardent du convertisseur : il a entrepris de ramener à Dieu le docteur Pontalais qui se propose, de son côté, de le conquérir à la libre pensée.

La foi et la science sont dès lors en présence, et c'est la

1. Theodor, oder des Zweiflers Weihe, Bildungsgeschichte eines evangelischen Geistlichen (Berlin. 1822, 2 vol.). Ce roman qui eut un grand retentissement eut pour contre-partie les Lettres de Guido et Julius, par Tholuck, qui furent aussi très-répandues en Allemagne et en Suisse. On voit que le duel philosophique de Mme Sand et de M. Octave Feuillet n'était pas sans précédents. Il existe plusieurs traductions françaises de Guido et Julius ; je n'en connais pas de Théodore. Peut-être, dans les derniers temps, cette mise en action de la critique religieuse aurait-elle eu du succès : on y aurait trouvé le double modèle des théologiens qui font des romans et des romanciers qui font de la théologie.

VIII – 5

première qui cède. Mais elle ne cède pas sans de grands efforts de résistance, et fait payer chèrement sa défaite. C'est là le côté le plus remarquable de l'æuyre littéraire que nous analysons. Pour les romanciers catholiques, la conversion d'un impie, d'un libre penseur, n'est qu'un jeu; un rien y suffit : un livre prêté, une relique, une médaille, un regard d'une femme aimée. Le romancier libre penseur n'opère pas de ces merveilles : la foi qu'il s'agit d'arracher d'une âme, y a jeté de profondes racines; on ne l'ébranle pas sans douleur, on ne la détruit pas sans mettre toute la vie morale en danger. La Cure du docteur Pontalais suit fidèlement toutes les crises; la lumière de la science entre dans l'âme croyante à petites doses, elle s'y infiltre goutte à goutte, elle y fermente lentement, avant de la transformer toute entière. La raison et la réflexion ont achevé la révolution intellectuelle; alors la révolution morale commence. Le jour s'est fait pour l'esprit, mais il se découvre dans le cæur un vide immense, difficile à remplir. Les habitudes d'une enfance pieuse et de toute une vie ascétique, ont formé un réseau de liens qu'il a fallu briser l'un après l'autre, et quand le dernier est rompu, ce n'est pas la joie de la délivrance que l'âme affranchie éprouve, mais la douleur d'une cruelle séparation.

Ces angoisses morales sont décrites de main de maitre.

Entraîné par l'allure de plus en plus rapide de son esprit, le prêtre ne s'était pas encore bien figuré ce qu'il pouvait trouver au bout de la carrière. Jusque-là, dans le vertige de sa course, quelques fugitifs mouvements de terreur, semblables aux frissons précurseurs de la maladie, formaient les seuls symptômes dont il se fut rendu compte. Il ne vit le gouffre qu'en y roulant.

C'était toute une vie d'amour et de foi sertine qui s'abimait ainsi. Tout s'éteigoit à la fois dans son âme et croula avec le dogme et le Christ : Dieu le devoir, les vérités du bon sens, dont les idées tenaient aux racines mêmes de sa croyance.

Il ne reste debout en lui que le sentiment croissant heure

par heure du désespoir et du remords; et deux idées qui formaient maintenant toute sa science et agitaient perpétuellement ses lèvres. — J'ai perdu la foi! – J'ai commis un crime! A peine si le nom de la philosophie lui revient. C'était une amie trop nouvelle pour remplacer l'idole morte. Et lorsque ses souvenirs reparaissant lentement la lui représentèrent, il la rejeta avec horreur.

Une terrible secousse ramène l'abbé Aubert à un mysticisme violent. Il veut perdre le sentiment de sa situation dans les exercices d'une dévotion féroce. Il se prive de nourriture, il se déchire les épaules avec un fouet, et les reins avec un cilice armé de pointes de fer. Il répète mille fois les mêmes prières sans en pénétrer le sens. Il veut revenir à la foi par la volonté et ravir le Ciel par la contrainte. Vains efforts! il a le cæur trop droit, l'âme trop honnête pour se tromper et tromper les autres, et, quand après une longue et terrible pénitence, il lui est permis de remonter à l'autel pour célébrer les mystères de la foi qu'il a perdue, il recule devant le mensonge; le délire s'empare de lui, et il tombe sur les marches, frappé de congestion cérébrale, au moment où il va consacrer l'hostie. Les soins de l'amitié sauvent le corps, et l'esprit sort enfin de cette dernière crise, vainqueur et pacifié. L'abbé Aubert, que l'influence du clergé empêche de confesser sa foi nouvelle en France, passe en Amérique, où il compte déjà des milliers de prosélytes, lorsqu'il est frappé d'une balle à - Richmond, au milieu d’un de ses discours pour l'abolition de l'esclavage.

J'ai peu parlé de l'intrigue romanesque au milieu de laquelle se déroule toute cette transformation intellectuelle et morale, le véritable sujet d'Une cure du docteur Pontalais. Elle n'est ni assez nouvelle, ni assez forte. L'inventeur frustré de son héritage par l'évêque, est jeté en prison par ses créanciers. Il n'en sort qu'à la fin du volume pour mourir misérablement, après tous les tourments d'une sourde

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