Images de page
PDF
ePub

intérieures dont la profession de foi du vicaire savoyard, malgré ses prudentes conclusions, est le plus fameux modèle. Il y après de quarante ans, qu'en Allemagne, un roman populaire, le Théodore du théologien de Wette, déroulait ce spectacle dont il affaiblissait aussi l'effet par la timidité du dénouement1. C'était alors l'histoire de toute la jeunesse, et le philosophe Jouffroy, la racontant comme la sienne, a montré quels bouleversements douloureux la victoire lente mais inévitable de la raison sur la foi produit, soit dans l'individu, soit dans les sociétés. Dans la Cure du docteur Pontalais, il serait difficile de faire la part entre la fiction et la réalité, entre le roman et l'histoire.

Le docteur Pontalais, qui n'est pas docteur mais qui a fait assez d'études pour l'être et qui en reçoit le titre, comprend merveilleusement les lois du monde physique et celles de notre nature intellectuelle et morale. La science a ouvert devant lui tous ses horizons, et son bon cœur lui inspire tous les dévouements. Il s'est lié avec un pauvre inventeur, Jacques Parson, chargé de famille et de dettes, et frustre par l'influence ecclésiastique d'un héritage considérable. Le prêtre qui, entre les mains d'un évéque fanatique, a été l'instrument de la captation, joint la pureté d'un saint au zèle ardent du convertisseur : il a entrepris de ramener à Dieu le docteur Pontalais qui se propose, de son côté, de le conquérir à la libre pensée.

La foi et la science sont dès lors en présence, et c'est la

I. Theodor, oder des Zweiflers Weihe, Bildungsgeschichte eines evangelischen Geisllichen (Berlin. 1822, 2 vol.). Ce roman qui eut un grand retentissement eut pour contre-partie les Lettres de Guido et Julius, par Tholuck, qui furent aussi très-répandues en Allemagne et en Suisse. On voit que le duel philosophique de Mme Sand et de M. Octave Feuillet n'était pas sans précédents. Il existe plusieurs traductions françaises de Guido et Julius: je n'en connais pas de Théodore. Peut-être, dans les derniers temps, cette mise en action de la critique religieuse aurait-elle eu du succès : on y aurait trouvé le double modèle des théologiens qui font des romans et des romanciers qui font de la théologie.

VIII — 5

première qui cède. Mais elle ne cède pas sans, de grands efforts de résistance, et fait payer chèrement sa défaite. C'est là le côté le plus remarquable de l'œuvre littéraire que nous analysons. Pour les romanciers catholiques, la conversion d'un impie, d'un libre penseur, n'est qu'un jeu; un rien y suffit : un livre prêté, une relique, une médaille, un regard d'une femme aimée. Le romancier libre penseur n'opère pas de ces merveilles : la foi qu'il s'agit d'arracher d'une âme, y a jeté de profondes racines; on ne l'ébranle pas sans douleur, on ne la détruit pas sans mettre toute la vie morale en danger. La, Cure du docteur Pontahiis suit fidèlement toutes les crises; la lumière de la science entre dans l'âme croyante à petites doses, elle s'y infiltre goutte à goutte, elle y fermente lentement, avant de la transformer toute entière. La raison et la réflexion ont achevé la révolution intellectuelle; alors la révolution morale oommence. Le jour s'est fait pour l'esprit, mais il se découvre dans le cœur un vide immense, difficile à remplir. Les habitudes d'une enfance pieuse et de toute' une vie ascétique, ont formé un réseau de liens qu'il a fallu briser l'un après l'autre, et quand le dernier est rompu, ce n'est pas la joie de la délivrance que l'âme affranchie éprouve, mais la douleur d'une cruelle séparation. Ces angoisses morales sont décrites de main de maître.

Entraîné par l'allure de plus en plus rapide de son esprit, le prêtre ne s'était pas encore bien figuré ce qu'il pouvait trouver au bout de la carrière. Jusque-là, dans le vertige de sa course, quelques fugitifs mouvements de terreur, semblables aux frissons précurseurs de la maladie, formaient les seuls symptômes dont il se fut rendu compte. Il ne vit le gouffre qu'en y roulant.

C'était toute une vie d'amour et de foi sereine qui s'abîmait ainsi. Tout s'éteignit à la fois dans son àme et croula avec le dogme et le Christ : Dieu le devoir, les vérités du bon sens, dont les idées tenaient aux racines mêmes de sa croyance.

Il ne reste debout en lui que le sentiment croissant heure

par heure du désespoir et du remords; et deux idées qui formaient maintenant toute sa science et agitaient perpétuellement ses lèvres. — J'ai perdu la foi I — J'ai commis un crime I A peine si le nom de la philosophie lui revient. C'était une amie trop nouvelle pour remplacer l'idole morte. Et lorsque ses souvenirs reparaissant lentement la lui représentèrent, il la rejeta avec horreur.

Une terrible secousse ramène l'abbé Aubert à un mysticisme violent. 11 veut perdre le sentiment de sa situation dans les exercices d'une dévotion féroce. Il se prive de nourriture, il se déchire les épaules avec un fouet, et les reins avec un cilice armé de pointes de fer. 11 répète mille fois les mêmes prières sans en pénétrer le sens. Il veut revenir à la foi par la volonté et ravir le Ciel par la contrainte. Vains efforts! il a le cœur trop droit, l'âme trop honnête pour se tromper et tromper les autres, et, quand après une longue et terrible pénitence, il lui est permis de remonter à l'autel pour célébrer les mystères de la foi qu'il a perdue, il recule devant le mensonge ; le délire s'empare de lui, et il tombe sur les marches, frappé de congestion cérébrale, au moment où il va consacrer l'hostie. Les soins de l'amitié sauvent le corps, et l'esprit sort enfin de cette dernière crise, vainqueur et pacifié. L'abbé Aubert, que l'influence du clergé empêche de confesser sa foi nouvelle en France, passe en Amérique, où il compte déjà des milliers de prosélytes, lorsqu'il est frappé d'une balle à -Richmond, au milieu d'un de ses discours pour l'abolition de l'esclavage.

J'ai peu parlé de l'intrigue romanesque au milieu de laquelle se déroule toute cette transformation intellectuelle et morale, le véritable sujet d'Une cure du docteur Pontalais. Elle n'est ni assez nouvelle, ni assez forte. L'inventeur frustré de son héritage par l'évêque, est jeté en prison par ses créanciers. 11 n'en sort qu'à la fin du volume pour mourir misérablement, après tous les tourments d'une sourde jalousie. Sa femme, type accompli de la grâce féminine associée à la virilité de l'esprit, exerce une influence involontaire sur l'imagination et le cœur de l'abbé Aubert,et la calomnie attribue à l'apostat, comme on l'appelle, des convoitises adultères. Un procès en captation est le grand ressort de la partie dramatique; c'est un ressouvenir, aujourd'hui banal, de grands débats judiciaires. Une scène épisodique de séquestration de mineurs, rappelle expressément la fameuse affaire romaine du petit Mortara et des affaires françaises du même temps; cette scène est parfaitement menée, mais c'est encore un de ces éléments d'intérêt dont on a assez abusé pour ne plus guère éveiller de curiosité,.alors même qu'on les emploie avec talent. En somme, quoique les événements n'aient ici qu'une place secondaire, ils en prennent peut-être encore trop, et compliquent inutilement une étude de mœurs en elle-même si remarquable. Le style, pénible et hésitant dans les premières pages, comme celui d'un débutant, indique pourtant la maturité de l'écrivain; il a de la précision et de la force, plutôt que de l'éclat. On le sent animé souvent par un sentiment vrai, et il s'élève librement avec les idées. Je ne crois pas que l'auteur d'Une cure du docteur Ponlalaù soit un romancier de profession, mais il lui faudrait peu d'ouvrages de la valeur de celui-ci pour prendre un bon rang dans la littérature contemporaine.

6

Le roman de polémique religieuse. Mme ***.

Lorsqu'une œuvre d'imagination dirigée, comme une machine de guerre, contre un parti politique ou religieux, a fait un certain bruit, on est sûr de voir se produire des imitations, des contrefaçons, des parodies. Nous en avons cité un exemple très-curieux à propos des Misérables de M. Victor Hugo1. Le fameux roman anonyme, le Maudit, dont nous avons également donné l'analyse % avait eu trop de retentissement pour qu'on n'essayât pas de retournercontre l'œuvre sa popularité même, et ce qui m'étonne c'est qu'on ait attendu si longtemps : cette popularité était tout a fait épuisée, quand un ouvrage anonyme, le Vrai Maudit1, est venu pour en profiter à la fois et la combattre. Le Maudit était une satire en action des séminaires et du clergé, le Vrai Maudit sera un roman-factum contre les colléges et l'enseignement universitaire. J'emprunterai l'appréciation de cette dernière élucubration à un homme compétent, M. Victor Chauvin, qui la qualifie « une œuvre mort-née, dénotant une singulière inexpérience et une véritable naïveté littéraire. »

« Je me sers à dessein, ajoute-t-il, de ce mot de naïveté, parce qu'il me paraît exprimer, de la manière la plus juste, le caractère général du livre. Li Vrai Maudit est, comme l'enfer, pavé de bonnes intentions ; malheureusement tout s'arrête à l'intention. Mme X.... est, à coup sûr, une trés-digne et trèshonnête personne, qui croit fermement, et avec une ardeur de néophyte, à l'infaillibilité des enseignements qu'elle a reçus au couvent; elle n'a vu le monde qu'à travers la grille du confessionnal, et elle en arrive à cette conclusion que la société civile est gangrenée, même dans les classes en apparence les plus respectables, et que l'idéal absolu, c'est le jésuite. Hors de la Société de Jésus, point de salut; tous les autres hommes sont des coquins.

t Et qu'on ne crie pas à l'exagération : il y a tel chapitre, celui, par exemple, intitulé : Quelle école! dont on ne peut se faire une idée qu'après l'avoir lu. Cette école, on le comprend sans peine, c'est le collége, dont l'auteur étale complaisamment les prétendues turpitudes pour mieux exalter l'admirable régime des séminaires.

1. Voyez tome V de l'Année littéraire, p. 140 et suiv.

2. Voy. tome VI, p. 88 et suiv.

3. Librairie centrale, 2 vol. in-8.

« PrécédentContinuer »