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« L'atmosphère des collèges, toute matérielle, n'offre à l'âme « aucun des arômes célestes de la piété. La foi même, la simple « foi religieuse, loin d'y répandre à profusion ces principes i énergiques de vitalité morale, s'y montre tellement rare et « vaporeuse qu'elle devient insaisissable et de nul effet. Louis « se trouva tout à coup en dehors de ses aspirations les plus « intimes et les plus chères, dans un milieu bruyant, vulgaire, « vaniteux, impur, où le courant de la pensée ressemblait aux « évolutions d'une mécanique, plutôt qu'à l'activité Gère, libre, « élevée et variée de l'intelligence. La médiocrité était là, sans a tête etsîns cœur, avec son contingent de nouveautés rabà« chées, de sottises têtues, d'absurdités incurables, ses bouf« fées de sentimentalisme, ses quelques fusées d'imagina« tion, etc. »

« On ne réfute pas de tels livres, on ne les discute même pas, mais il importe de les signaler pour en tirer un enseignement. Au point de vue purement littéraire, le roman est détestable sous tous les rapports, et pourtant, malgré l'incohérence du plan et des détails, malgré l'eiagération des théories, malgré son style trop souvent prétentieux et recherché, il y a dans le Vrai Maudit de belles pages, bien pensées et bien écrites : ce sont presque toutes celles où l'auteur oublie pour un moment les questions religieuses. Évidemment Mme X.... est une femme intelligente, une âme généreuse, un esprit bien doué.... C'est donc l'éducation qui a faussé à ce point ses heureuses qualités, et qui lui a assigné, pour espoir et pour refuge, je ne sais quel mysticisme idéal en dehors de toutes les considérations humaines, de toutes les idées de ce monde où elle doit vivre. S'il faut punir ceux qui tuent le corps, peut-on jamais pardonner à ceux qui utilisent ainsi l'esprit î »

Je ne blâme pas cette grande indignation du rédacteur en chef de la Revue de l'Instruction publique. Qu'il me soit permis pourtant de remarquer que les deux monopoles, celui de l'enseignement religieux et celui de l'enseignement laïque, sont également dans leur rôle quand ils se renvoient ainsi l'anathème. Si nous avions la liberté de l'enseignement et si nous savions l'exercer, quelle bonne fortune ce serait pour les établissements libres que ces colères du collége contre le séminaire et du séminaire contre le collége! Quelle leçon on tirerait de leurs batailles! Comme il serait beau d'élever franchement les générations de l'avenir, dans (onte la liberté de la science et de l'esprit moderne, dans un égal éloignement du fanatisme hypocrite ou intolérant et de la réglementation mécanique des programmes et de la disciplina officielle 1 Mais j'oublie qu'il s'agit ici de littérature, et à propos de roman, je fais un rêve : car c'en est un d'imaginer que, dans notre France révolutionnaire, on puisse librement enseigner, sans s'appeler légion, c'est-à-dire sans être l'État ou l'Église.

Le roman moral et d'édification. M. Alfr. des Essarts.
Mme A. Ségalas,

11 y a des romans bien faits qu'on appelle avec raison de mauvais livres; il y a de bons livres qui sont de bien mauvais romans. Les œuvres d'imagination exercent sans doute une influence mal saine, quand l'auteur se préoccupe moins de la morale que de l'art et qnand il cherche a tout prix le succès. Ont-elles une influence meilleure quand l'art est systématiquement sacrifié à la morale, et que l'ennui et la froideur se font les compagnons de l'honnêteté? Je ne vois jamais sans inquiétude les intentions morales d'un auteur se mettre au premier plan ; je crains un sermon en action où ni la littérature, ni l'édification ne trouveront leur compte. Ceux qui aiment la prédication, l'accueillent volontiers pour elle-même et ne lui demandent que les qualités qui lui sont propres. Ceux qui se plaisent au roman ne sont pas toujours en humeur de se laisser prêcher.

Je me suis fait une fois de plus toutes ces réflexions, en lisant, ou du moins en essayant de lire le volumineux roman de Marthe par M. Alfred des Essarts '. C'est l'histoire par lettres d'une institutrice qui, sortie de la maison de Saint-Denis, est chargée de l'éducation de plusieurs héritières et voit venir à elle dans diverses familles le bonheur par l'amoun, auquel le devoir lui commande de se soustraire. Le sujet n'est pas neuf, et, soit dans le roman, soit au théâtre, le Marquis de Villemer l'avait une fois de plus popularisé avec un éclat qui aurait bien dû décourager l'imitation.

Les débuts de la correspondance entre l'héroïne de M. Alfred des Essarts et une de ses compagnes de classe forment un tableau très-vrai et bien senti de la situation de l'institutrice dans la société. Mais des longueurs, des redites finissent par émousser les traits les plus fidèles, et les sentiments de convention ne nuisent pas moins à l'effet d'observations justes mais devenues banales, qu'à l'intérêt de l'action dramatique. MartheKervalec a trouvé un refuge, après ses premières traverses, à Bayonne, chez une veuve de la petite bourgeoisie. La jeune fille, dont elle fait l'éducation, a un frère étudiant à Paris, le plus affreux libertin qui se puisse voir. Il s'est épuisé de débauches, et il revient, presque mourant, au foyer maternel, non pour refaire ses forces mais pour s'y éteindre en paix. Son cœur est plus usé encore que sa santé; son esprit n'a gardé de forces que pour l'ironie impie et le blasphème. Spectacle navrant pour la mère, et scandale pour tous les amis de la famille.

Au milieu du désespoir ou du dégoût général, Marthe entreprend de sauver l'âme du jeune homme. Le moyen est bien simple : elle oublie volontairement sur la table de nuit du malade, un livre, l'Imitation. Le lendemain, le tour est fait. Un impie n'est pas plus difficile à convertir que cela. Charles, immédiatement, raconte son changement avec plus de componction que de littérature. Ce n'est pas sans peine

I. Maillet, in-8, 502 pages.

qu'il a lu le volume. « Quand on a, à tort ou à raison, dit-il, le doute dans le cœur, on n'est guère apte à discerner le mérite d'un livre ultra-catholique, œuvre d'un moine qui croit aveuglément et veut que les autres croient comme lui.... Je ne pourrais encore formuler un jugement sur votre Imitation. Ce que je puis dire, pour vous satisfaire, mademoiselle Marthe, c'est que j'ai tout lu, de la première à la dernière page, que voici votre livre, et que je vous serais obligé de m'en prêter un autre de même nature. » La dose était forte pour un mourant; il l'a trop bien prise pour qu'elle ne fasse pas son effet, et au milieu de toutes ces femmes qui sanglottent, il se laisse tomber à genoux en répétant: « Mon Dieu! mon Dieul je crois en vous. » Et la veuve et sa fille couvrent Charles de leurs baisers, tandis que Marthe continue sa prière de reconnaissance.

M. des Essarts a-t-il bien lu l'Imitation pour lui attribuer, dans un cas semblable, un effet de thérapeutique morale si merveilleux? Sommes-nous dans le roman, peinture de la vie, ou dans les fantaisies ascétiques qui ont pour objet l'édification des âmes? J'aimerais mieux, je l'avoue, voir l'auteur tout entier dans ces dernières. Qu'il raconte aux jeunes filles, pour la confusion des incrédules et des libres penseurs, la fameuse conversion de la Harpe accomplie par la vertu du même livre, ou celle de saint Augustin, à qui la voix mystérieuse crie : toile et lege, on celle de saint Paul terrassé sur le chemin de Damas. Il traiterait, j'en suis sûr, ces légendes avec plus de vérité d'accent que cette invention pieusement romanesque d'un jeune décrépit du vice ressuscitant à la vie morale et bientôt à la santé, pour avoir pris toute l'Imitation en une dose et en une nuitl

Naturellement Charles s'éprendra d'amour pour la belle coopératrice de la grâce divine; la mère s'opposera à cette inclination et cherchera à y mettre obstacle par un mariage de raison; la jeune fille_se soustraira par la fuite à des sentiments qu'elle ne veut pas encourager, mais qu'elle partage, et après bien des épreuves, bien des douleurs, bien des sacrifices, les deux êtres destinés l'un à l'autre se verront réunis. M. Alfred des Essarts n'a pas manqué au programme, seulement ri en a ajourné le plus longtemps possible la réalisation. Marthe allait s'éteindre quand Charles lui est rendu : l'espérance reparaît avec lui au chevet de la mourante.

C'est ainsi qu'on nous refait, au point de vue de la sanctification chrétienne, l'histoire du Marquis de Villemer, qui n'était pas, ce me semble, une œuvre de damnation. Livre ou drame, l'ouvrage de G. Sand aurait perdu à être retouché par l'anteur lui-même dans les vues édifiantes qui en ont inspiré la malencontreuse contrefaçon.

Par le sujet même de son livre, M. Alfred des .Essarts nous a rappelé, sans nous la rendre, notre illustre romancière; il nous rappelle une femme moins célèbre et plus de son sexe, par la manière de le traiter.

Que peut devenir la littérature féminine sons toutes les influences qui agissent sur elle dans les salons ou dans les boudoirs, à l'église et dans toutes les relations de la vie mondaine? Quels en sont les agréments et les défauts ordinaires? Comment reflète-t-elle les caprices de la mode, les choses du sentiment et de la pensée? On s'en rendra compte en prenant lesderniers ouvragesdes femmes auteurs qui jouissent d'une popularité de longue date. Mme Anaîs Ségalas est une des muses du dernier règne qui, sous le second Empire, a soutenu par des ouvrages en prose la réputation que lui avaient faite ses poésies; son livre récent, les Mystères de la maison, peut nous donner la mesure des transformations stériles que subit la littérature bourgeoise de la génération de 1830, entre les mains des femmes on entre celles d'hommes à tempérament féminin.

Le nouveau roman de Mme Ségalas est une longue et languissante étude sur cette société brillante qui a po*r

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