Images de page
PDF
ePub

jalousie. Sa femme, type accompli de la grâce féminine associée à la virilité de l'esprit, exerce une influence involontaire sur l'imagination et le cæur de l'abbé Aubert, et la calomnie attribue à l'apostat, comme on l'appelle, des convoitises adultères. Un procès en captation est le grand ressort de la partie dramatique ; c'est un ressouvenir, au • jourd'hui banal, de grands débats judiciaires. Une scène épisodique de séquestration de niineurs, rappelle expressément la fameuse affaire romaine du petit Mortara et des affaires françaises du même temps; cette scène est parfaitement menée, mais c'est encore un de ces éléments d'intérêt dont on a assez abusé pour ne plus guère éveiller de curiosité, alors même qu'on les emploie avec talent. En somme, quoique les événements n'aient ici qu'une place secondaire, ils en prennent peut-être encore trop, et compliquent inutilement une étude de mæurs én elle-même si remarquable. Le style, pénible et hésitant dans les premières pages, comme celui d'un débutant, indique pourtant la maturité de l'écrivain; il a de la précision et de la force, plutôt que de l'éclat. On le sent animé souvent par un sentiment vrai, et il s'élève librement avec les idées. Je ne crois pas que l'auteur d'une cure du docteur Pontalais soit un romancier de profession, mais il lui faudrait peu d'ouvrages de la valeur de celui-ci pour prendre un bon rang dans la littérature contemporaine.

Le roman de polémique religieuse. Mme ***

Lorsqu'une œuvre d'imagination dirigée, comme une machine de guerre, contre un parti politique ou religieux, a fait un certain bruit, on est sûr de voir se produire des imitations, des contrefaçons, des parodies. Nous en avons cité

un exemple très-curieux à propos des Misérables de M. Victor Hugo'. Le fameux roman anonyme, le Maudit, dont nous avons également donné l'analyse ?, avait eu trop de retentissement pour qu'on n'essayât pas de retourner contre l'æuire sa popularité même, et ce qui m'étonne c'est qu'on ait attendu si longtemps : cette popularité était tout à fait épuisée, quand un ouvrage anonyme, le Vrai Maudit', est venu pour en profiter à la fois et la combattre. Le Maudit était une satire en action des séminaires et du clergé, le Vrai Maudit sera un roman-factum contre les collèges et l'enseignement universitaire. J'emprunterai l'appréciation de cette dernière élucubration à un homme compétent, M. Victor Chauvin, qui la qualifie « une æuyre mort-née, dénotant une singulière inexpérience et une véritable naïveté littéraire. »

« Je me sers à dessein, ajoute-t-il, de ce mot de naïveté, parce qu'il me paraît exprimer, de la manière la plus juste, le caractère général du livre. L9 Vrai Maudit est, comme l'enfer, pavé de bonnes intentions ; malheureusement tout s'arrête à l'intention. Mme X.... est, à coup sûr, une très-digne et trèshonnéte personne, qui croit fermement, et avec une ardeur de néophyte, à l'infaillibilité des enseignements qu'elle a reçus au couvent; elle n'a vu le monde qu'à travers la grille du confessionnal, et elle en arrive à cette conclusion que la société civile est gangrenée, même dans les classes en apparence les plus respectables, et que l'idéal absolu, c'est le jésuite. Hors de la Société de Jésus, point de salut; tous les autres hommes sont des coquins.

« Et qu'on ne crie pas à l'exagération : il y a tel chapitre, celui, par exemple, intitulé : Quelle école! dont on ne peut se faire une idée qu'après l'avoir lu. Cette école, on le comprend sans peine, c'est le collége, dont l'auteur étale complaisamment les prétendues turpitudes pour mieux exalter l'admirable régime des séminaires.

1. Voyez tome V de l'Année littéraire, p. 140 et suiv. 2. Voy. tome VI, p. 88 et suiv. 3. Librairie centrale, 2 vol. in-8.

« L'atmosphère des colléges, toute matérielle, n'offre à l'âme « aucun des arômes célestes de la piété. La foi même, la simple a foi religieuse, loin d'y répandre à profusion ces principes « énergiques de vitalité morale, s'y montre tellement rare et « vaporeuse qu'elle devient insaisissable et de nul effet. Louis ( se trouva tout à coup en dehors de ses aspirations les plus « intimes et les plus chères, dans un milieu bruyant, vulgaire, << vaniteux, impur, où le courant de la pensée ressemblait aus a évolutions d'une mécanique, plutôt qu'à l'activité fière, libre, a élevée et variée de l'intelligence. La médiocrité était là, sans a tête et sans cour, avec son contingent de nouveautés rabaa chées, de sottises têtues, d'absurdités incurables, ses bouf« fées de sentimentalisme, ses quelques fusées d'imagiua« tion, etc. v

« On ne réfute pas de tels livres, on ne les discute même pas, mais il importe de les signaler pour en tirer un enseignement. Au point de vue purement littéraire, le roman est détestable sous tous les rapports, et pourtant, malgré l'incohérence du plan et des détails, malgré l'exagération des théories, malgré son style trop souvent prétentieux et recherché, il y a dans le Vrai Maudit de belles pages, bien pensées et bien écrites : ce sont presque toutes celles où l'auteur oublie pour un moment les questions religieuses. Évidemment Mme X.... est une femme intelligente, une âme généreuse, un esprit bien doué.... C'est donc l'éducation qui a faussé à ce point ses heureuses qualités, et qui lui a assigné, pour espoir et pour refuge, je ne sais quel mysticisme idéal en dehors de toutes les considérations humaines, de toutes les idées de ce monde où elle doit vivre. S'il faut punir ceux qui tuent le corps, peut-on jamais pardonner à ceux qui utilisent ainsi l'esprit ? »

Je ne blâme pas cette grande indignation du rédacteur en chef de la Revue de l'Instruction publique. Qu'il me soit permis pourtant de remarquer que les deux monopoles, celui de l'enseignement religieux et celui de l'enseignement laïque, sont également dans leur rôle quand ils se renvoient ainsi l'anathème. Si nous avions la liberté de l'enseignement et si nous savions l'exercer, quelle bonne fortune ce serait pour les établissements libres que ces colères du col

lége contre le séminaire et du séminaire contre le collége ! Quelle leçon on tirerait de leurs batailles ! Comme il serait beau d'élever franchement les générations de l'avenir, dans toute la liberté de la science et de l'esprit moderne, dans un égal éloignement du fanatisme hypocrite qu intolérant et de la réglementation mécanique des programmes et de la discipline officielle ! Mais j'oublie qu'il s'agit ici de littérature, et à propos de roman, je fais un rêve : car c'en est un d'imaginer que, dans notre France révolutionnaire, on puisse librement enseigner, sans s'appeler légion, c'est-à-dire sans être l'État ou l'Église.

Le roman moral et d'édification. M, Alfr. des Essarts.

Mme A. Ségalas,

Il y a des romans bien faits qu'on appelle avec raison de mauvais livres; il y a de bons livres qui sont de bien mauvais romans. Les cuvres d'imagination exercent sans doute une influence mal saine, quand l'auteur se préoccupe moins de la morale que de l'art et quand il cherche à tout prix le succès. Ont-elles une influence meilleure quand l'art est systématiquement sacrifié à la morale, et que l'ennui et la froideur se font les compagnons de l'honnêteté ? Je ne vois jamais sans inquiétude les intentions morales d'un auteur se mettre au premier plan ; je crains un sermon en action où ni la littérature, ni l'édification ne trouveront leur compte. Ceux qui aiment la prédication, l'accueillent volontiers pour elle-même et ne lui demandent que les qualités qui lui sont propres. Ceux qui se plaisent au roman ne sont pas toujours en humeur de se laisser prêcher.

Je me suis fait une fois de plus toutes ces réflexions, en lisant, ou du moins en essayant de lire le volumineux ro

[ocr errors]

man de Marthe par M. Alfred des Essarts'. C'est l'histoire par lettres d'une institutrice qui, sortie de la maison de Saint-Denis, est chargée de l'éducation de plusieurs héritières et voit venir à elle dans diverses familles le bonheur par l'amour, auquel le devoir lui.commande de se soustraire. Le sujet n'est pas neuf, et, soit dans le roman, soit au théâtre, le Marquis de Villemer l'avait une fois de plus popularisé avec un éclat qui aurait bien dû décourager l'imitation.

Les débuts de la correspondance entre l'héroïne de M. Alfred des Essarts et une de ses compagnes de classe forment un tableau très-vrai et bien senti de la situation de l'institutrice dans la société. Mais des longueurs, des redites finissent par émousser les traits les plus fidèles, et les sentiments de convention ne nuisent pas moins à l'effet d'observations justes mais devenues banales, qu'à l'intérêt de l'action dramatique. Marthe Kervalec a trouvé un refuge, après ses premières traverses, à Bayonne, chez une veuve de la petite bourgeoisie. La jeune fille, dont elle fait l'éducation, a un frère étudiant à Paris, le plus affreux libertin qui se puisse voir. Il s'est épuisé de débauches, et il revient, presque mourant, au foyer maternel, non pour refaire ses forces mais pour s'y éteindre en paix. Son cæur est plus usé encore que sa santé ; son esprit n'a gardé de forces que pour l'ironie impie et le blasphème. Spectacle davrant pour la mère, et scandale pour tous les amis de la famille.

Au milieu du désespoir ou du dégoût général, Marthe entreprend de sauver l'âme du jeune homme. Le moyen est bien simple : elle oublie volontairement sur la table de nuit du malade, un livre, l'Imitation. Le lendemain, le tour est fait. Un impie n'est pas plus difficile à convertir que cela. Charles, immédiatement, raconte son changement avec plus de componction que de littérature. Ce n'est pas sans peine

1. Maillet, in-8, 502 pages.

« PrécédentContinuer »