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qu'il a lu le volume. « Quand on a, à tort ou à raison, dit-il, le doute dans le cæur, on n'est guère apte à discerner le mérite d'un livre ultra-catholique, æuvre d'un moine qui croit aveuglément et veut que les autres croient comme lui.... Je ne pourrais encore formuler un jugement sur votre Imi. tation. Ce que je puis dire, pour vous satisfaire, mademoiselle Marthe, c'est que j'ai tout lu, de la première à la dernière page, que voici votre livre, et que je vous serais obligé de m'en prêter un autre de même nature. » La dose était forte pour un mourant; il l'a trop bien prise pour qu'elle ne fasse pas son effet, et au milieu de toutes ces femmes qui sanglottent, il se laisse tomber à genoux en répétant : « Mon Dieu! mon Dieul je crois en vous. » Et la veuve et sa fille couvrent Charles de leurs baisers, tandis que Marthe continue sa prière de reconnaissance.

M. des Essarts a-t-il bien lu lImitation pour lui attribuer, dans un cas semblable, un effet de thérapeutique morale si merveilleux ? Sommes-nous dans le roman, peinture de la vie, ou dans les fantaisies ascétiques qui ont pour objet l'édification des âmes? J'aimerais mieux, je l'avoue, voir l'auteur tout entier dans ces dernières. Qu'il raconte aux jeunes filles, pour la confusion des incrédules et des libres penseurs, la fameuse conversion de la Harpe accomplie par la vertu du même livre, ou celle de saint Augustin, à qui la voix mystérieuse crie : tolle et lege, ou celle de saint Paul terrassé sur le chemin de Damas. Il traiterait, j'en suis sûr, ces légendes avec plus de vérité d'accent que cette invention pieusement romanesque d'un jeune décrépit du vice ressuscitant à la vie morale et bientôt à la santé, pour avoir pris toute l'Imitation en une dose et en une nuit!

Naturellement Charles s'éprendra d'amour pour la belle coopératrice de la grâce divine ; la mère s'opposera à cette inclination et cherchera à y mettre obstacle par un mariage de raison ; la jeune fille se soustraira par la fuite à des sentiments qu'elle ne veut pas encourager, mais qu'elle partage, et après bien des épreuves, bien des douleurs, bien des sacrifices, les deux êtres destinés l'un à l'autre se verront réunis. M. Alfred des Essarts n'a pas manqué au programme, seulement il en a ajourné le plus longtemps possible la réalisation. Marthe allait s'éteindre quand Charles lui est rendu : l'espérance reparaît avec lui au chevet de la mourante.

C'est ainsi qu'on nous refait, au point de vue de la sanctification chrétienne, l'histoire du Marquis de Villemer, qui n'était pas, ce me semble, une cuvre de damnation. Livre ou drame, l'ouvrage de G. Sand aurait perdu à être retouché par l'auteur lui-même dans les vues édifiantes qui en ont inspiré la malencontreuse contrefaçon.

Par le sujet même de son livre, M. Alfred des Essarts nous a rappelé, sans nous la rendre, notre illustre romancière; il nous rappelle une femme moins célèbre et plus de son sexe, par la manière de le traiter,

Que peut devenir la littérature féminine sous toutes les influences qui agissent sur elle dans les salons ou dans les boudoirs, à l'église et dans toutes les relations de la vie mondaine ? Quels en sont les agréments et les défauts ordinaires ? Comment reflète-t-elle les caprices de la mode, les choses du sentiment et de la pensée ? On s'en rendra compte en prenant les derniers ouvrages des femmes auteurs qui jouissent d'une popularité de longue date. Mme Apaís Ségalas est une des muses du dernier règne qui, sous le second Empire, a soutenu par des ouvrages en prose la réputation que lui avaient faite ses poésies; son livre récent, les Mystères de la maison, peut nous donner la mesure des transformations stériles que subit la littérature bourgeoise de la génération de 1830, entre les mains des femmes ou entre celles d'hommes à tempérament féminin.

Le nouveau roman de Mme Ségalas est une longue et languissante étude sur cette société brillante qui a pour centre de réunion, pendant l'hiver, le théâtre des Italiens. Les loges, le balcon, l'orchestre, voient poindre au bout des élégantes lorgnettes, une foule d'intrigues dont le cours s'achève derrière les murailles de la vie privée, murailles toujours transparentes pour la médisance mondaine. Ce sont là les « Mystères de la maison, » Un médecin que sa profession introduit partout et que la nature a doué d'un esprit d'observation maligne, se plaît à pénétrer dans tous les labyrinthes domestiques et à en deviner tous les secrets. Ses études de physiologie sociale le mettent en présence de bien des misères et des ridicules. Ici, un marchand enrichi qui a épousé en premières noces sa cuisinière, veut se dédommager de l'humiliation que lui ont fait éprouver sa tenue de maritorne et ses solécismes de conduite et de langage; il épouse en secondes noces une marquise et se voit traité par sa seconde femme comme il a traité sa première : on le dissimule, on le supprime. Ailleurs, une soi-disant grande dame, expie et fait expier à sa fille le luxe de ses toilettes par des privations voisines de la misère; elle déjeune d'un morceau de pain en achetant de la moire à quatorze francs le mètre. Ce terrible médecin voit tout ce que chacun voudrait cacher, mais il se fait volontiers la providence des héros · honnêtes et sympathiques, et, malgré les menaces qui enveloppent toutes ces destinées mystérieuses, ceux qui sont dignes d'être heureux le seront au dénouement.

Le principal mérite de l'auteur des Mystères de la maison est ce don d'observation qu'elle prête à son docteur. Seulement, au lieu de la malice qu'elle suppose chez celui-ci, elle n'exerce sa curiosité investigatrice qu'avec une grande bienveillance, au risque de l'émousser. Il y a des défauts que je ne reprocherais pas à l'auteur, s'ils ne me semblaient ceux du genre, et s'il n'était bon de les signaler à toute femme qui prend la plume : ils frappent de ridicule les essais littéraires des écrivains de l'un ou l'autre sexe qui veulent fonder leur réputation sur des succès de salon. Il ne faut

jamais porter dans le livre cette élégance parfumée, fleurie, enrubannée, qui n'est à sa place que dans les journaux de modes; une longue étude de mæurs ne doit pas s'écrire comme un article de la Gazelle rose. M. Prudhomme jeune fille tient à bon droit la plume dans un « conseiller des dames et des demoiselles. » Mais, homme ou femme, il faut traiter virilement les passions, les caractères, les situations, les intérêts des sociétés humaines. Si vous ne pouvez vous défaire des grâces et des manières féminines, n'abordez que des sujets féminins; on ne remue pas les grandes machines du monde moral, d'une main gantée de paille et chargée de dentelles. George Sand cache son nom de femme, Mme de Staël a gardé le sien; mais l'une et l'autre écrivent en hommes, parce qu'elles savent penser en hommes. Sans être ni George Sand, ni Mme de Staël, une femme auteur a autre chose à faire qu'à jouer à la poupée où à la petite cha

pelle.

Que de prétendus romans de mæurs écrits par des plumes féminines, ne font pas autre chose ! Mme Anaïs Ségalas sent le besoin de nous montrer toujours le bon Dieu quelque part, dans un nimbe lumineux et au milieu des fleurs de rhétorique. Elle dit des importuns qui troublent votre recueillement à l'église : « On dirait qu'ils tiennent d'invisibles paires de ciseaux pour couper les ailes de nos rêves et de nos prières. » Elle appelle les violettes, si humbles et si embaumées, auprès du camélia orgueilleux, mais sans odeur : « de petites cassolettes du bon Dieu, o Cette dernière perle littéraire rappelle un mot très-remarqué dans une pièce de l'Odéon, et qui est l'idéal du genre. Je l'ai peutêtre déjà cité, mais il est si caractéristique qu'il peut repaparaître. Un vieillard prenant sa demi-tasse de café au soleil, ne peut y verser la traditionnelle goutte d'eau-de-vie, parce que sa femme a emporté la clef de l'armoire à l'église; il s'écrie avec componction : « Un rayon de soleil dans le café, c'est le gloria du bon Dieu ! » Le public ne manquait

pas d'applaudir: c'est sur ce même public que Mme Ségalas a compté.

Dans la conduite providentielle de son roman, elle a des conversions mondaines, aussi précieuses qu'édifiantes, aussi maniérées qu'invraisemblables. Un grand artiste, avant d'être touché de la grâce, a peint une sainte Thérèse, comme Raphaël ses vierges, en faisant poser sa maîtresse. Ce tableau est un sacrilége; il sera réduit en cendres, et remplacé par une autre sainte Thérèse pour laquelle posera la femme même de l'artiste, « un ange qu'il a au coin de son feu. , Voilà comment les Mystères de la maison finissent pour la plus grande satisfaction des âmes chrétiennes. Le médecin qui les dévoile guérit le corps et l'esprit, en exorcisant les démons qui tourmentent l'un et l'autre. Je n'aime point du tout les @uvres systématiquement immorales, mais quand je vois les a bons livres des femmes en 1865, je me prends à regretter 1833 et Lélia!

Le roman du surnaturel. M. Alfr. de Caston,

Le spiritisme, qui vaut plus ou moins la peine d'arrêter les philosophes, peut devenir prétexte aux inventions du roman. Le magnétisme avait eu autrefois cette fortune. M. Alfred de Caston, prestidigitateur habile, a vu de trop près les merveilles dues à l'adresse des mains pour croire facilement aux miracles de l'intervention des esprits; et, en mettant en scène le spiritisme, il indique suffisamment qu'il n'en est pas dupe par un titre assez heureusement choisi : Tartuffe spirite'. L'auteur nous prévient que nous avons affaire à un « roman de meurs contemporaines; » et

1. Librairie centrale, in-8, 314 pages.

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