Images de page
PDF
ePub

L'ANNÉE

LITTÉRAIRE

ET DRAMATIQUE

REVUE ANNUELLE

DES PRINCIPALES PRODUCTIONS DE L» LITTÉRATURE FRANÇAISE
ET CES TRADUCTIONS DES ŒUVRES LES PLUS IMPORTANTES
DES LITTÉRATURES ÉTRANGÈRES

[merged small][ocr errors][merged small][ocr errors][merged small]

PARIS

LIBRAIRIE DE L. HACHETTE ET C"

BOULEVARD SAINT-GERMAIN, N° 77

Droil de induction réservé

[ocr errors][ocr errors][ocr errors][graphic][ocr errors][merged small][graphic]

LITTÉRAIRE

ET DRAMATIQUE.

POÉSIE.

i

La poésie en 1864. Indifférence du public pour elle.

La poésie, à laquelle nous nous obstinons à garder la première place dans ce livre, est loin de la conserver dans le mouvement littéraire de l'année. Ce n'est pas que les recueils de vers nous fassent défaut, quoiqu'ils soient cependant moins nombreux que les années précédentes, mais le public, qui n'a plus depuis longtemps d'enthousiasme pour les poètes, semble passer au dernier degré d'indifférence. A qui Ja faute? Sont-ce les lecteurs qui manquent à la poésie, ou u poésie aux lecteurs? Est-ce aux poètes à se plaindre de mtfIT temps, ou bien à notre temps à se plaindre de ses poètes? La plainte serait peut-être légitime des deux parts. No"tna temps paraît peu favorable à la poésie. C'est que les poètes aussi ne font rien pour le comprendre et en être compris. Ils évitent de se commettre avec les idées et les choses contemporaines. Ils tournent et retournent dans le cercle de formes vieillies et de traditions épuisées; ils ont peur de la brutalité souveraine des faits. Ils reculent devant les"problèmes du jour et du lendemain ; ils font de la poésie, une espèce de colifichet élégant et froid comme un métal ciselé, ou bien Us la mettent au service de rêves évanouis et de modes impuissantes.

Mais j'ai déjà développé, dans les précédents volumes, assez de considérations générales sur ce point. L'examen de quelques recueils de vers, pris un peu au hasard parmi ceux de l'année 1864, montrera une fois de plus comment la poésie aujourd'hui, sans manquer de talent, se condamne a rester sans action.

Poésies posthumes et poésies rétrospectives. Alf. de Vigny
et M. Auguste Barbier.

Nous devons un souvenir à un recueil de poésies posthumes que la presse a favorablement accueilli, par sympathie pour le nom très-honorable et très-honoré de l'auteur. Je veux parler du volume de poésies inédites laissé par Alfred de Vigny et publié par M. Louis Ratisbonne, l'exécuteur de ses dernières volontés littéraires, sous ce titre ; les Destinées1.

La note religieuse domine dans les derniers chants du poète solitaire et découragé. C'est comme un souvenir du temps où * les Harmonies religieuses » et les « Recueillements poétiques » étaient en vogue. Aujourd'hui le ton de cette lyre nous paraît uniforme, triste et lugubre. Les préoccupations de l'esprit ne se tournent plus de ce côté, et les

1 Michel Lcvy, m-8.

besoins du siècle semblent appeler d'autres idées dans une antre forme.

Nous devons louer le sentiment poétique de certaines scènes, comme celle du Mont des Oliviers.

Alors il était nuit, et Jésus marchait seul,
Vêtu de blanc, ainsi qu'un mort de son linceul;
Les disciples dormaient au pied de la colline.

Il s'arrête en un lieu nommé Gethsémani.

Il se courbe, à genoux, le front contre la terre;

Puis regarde le ciel en appelant : « Mon père ! »

— Mais le ciel reste noir, et Dieu ne répond pas.
Il se lève étonné, marche encore à grands pas.
Froissant les oliviers qui tremblent. Froide et lente
Découle de sa tête une sueur sanglante.

Il recule, il descend, il crie avec effroi:

i Ne pourriez-vous prier et veiller avec moi? »

Mais un sommeil de mort accable les apôtres.

Pierre à la voix du maître est sourd comme les autres.

Le Fils de l'Homme alors remonte lentement;

Comme un pasteur d'Egypte il cherche au firmament

Si l'ange ne luit pas au fond de quelque étoile.

Mais un nuage en deuil s'étend comme le voilo

D'une veuve, et ses plis entourent le désert.

Jésus, se rappelant ce qu'il avait souffert

Depuis trente-trois ans, devint homme, et la crainte

Serra son cœur mortel d'une invincible étreinte.

Il eut froid. Vainement il appela trois fois:

« Mon père !» — Le vent seul répondit à sa voix.

Il tomba sur le sable assis, et, dans sa peine,

Eut sur le monde et l'homme une pensée humaine.

— Et la terre trembla, sentant la pesanteur
Du] Sauveur qui tombait aux pieds du Créateur.

Malheureusement, le langage et les sentiments prêtés au Christ par AHr. de Vigny nous touchent moins que la peinture de son accablement. L'humanité sourire en lui, mais l'auteur n'a pas fait le choix qu'on voudrait aujourd'hui entre les maux dont elle souffre. Ces maux sont de l'ordre moral surtout: c'est l'ignorance, le doute, la perversité de»

« PrécédentContinuer »