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Bordeaux, il fut établi dans l'article 12 du traité, que les capitaines des vaisseaux anglais ne seraient pas tenus de se servir, pour charger ou décharger leurs navires, des personnes établies à cet effet par l'autorité publique, mesure qui avait pour objet d'éviter la contrebande et la fraude. Le commerce anglais abusa bientôt des droits pour ainsi dire arbitraires qui lui avaient été accordés ; des plaintes nombreuses se firent entendre. D'un autre côté, les gouverneurs de nos colonies se crurent autorisés à accueillir librement le commerce anglais; ses navires y arrivèrent immédiatement en plus grand nombre que les nôtres; les conséquences de cet état de choses furent désastreuses ; les premiers moments de la paix d'Utrecht produisirent en effet plus de ruines que la guerre n'en avait fait naître. Presque tous les navires armés à Bordeaux en 1713 et 1714 pour les colonies d'Amérique donnèrent de la perte; il y en eut plusieurs sur lesquels les armateurs perdirent plus de la moitié de leur capital. Une autre raison grave vint contribuer encore à la perturbation du commerce de Bordeaux ; la plus importante de nos colonies, Saint-Domingue, établit tout à coup dans ses ports un droit de 30 sous par barrique de sucre brut, de 3 liv. par barrique de sucre blanc et de 4 liv. par tonneau d'encombrement sur chaque navire partant de Saint-Domingue. Cette charge, entièrement illégale, achevait la ruine des expéditions bordelaises. Les réclamations de notre port furent énergiques, et elles devaient l'être. Sur le premier point, en effet, l'autorisation donnée aux Anglais pour nos colonies était une violation flagrante du règlement du mois d'août 1698; il ne pouvait être possible aux négociants français de faire un commerce avantageux dans nos îles si les Anglais y portaient librement des bœufs et lards salés, des farines, des étoffes de soie et de laine , des bas, de la quincaillerie et beaucoup d'autres marchandises que leur situation manufacturière leur permettait de donner à des prix bien inférieurs aux nôtres, sans parler des étoffes et toiles des Indes, prohibées alors dans le commerce français, et que les navires anglais versaient également dans les colonies. Sur le second point, les autorités de Saint-Domingue n'avaient aucun droit d'établir dans l'île des mesures financières non autorisées par le gouvernement français. On demandait, en outre, au ministre, que pour faciliter le débouché des 80,000 quintaux de sucre qui existaient alors dans les ports du royaume, au delà de la quantité que pouvaient travailler les raffineries françaises, une décision royale ordonnât la restitution des droits d'entrée sur les sucres bruts qui seraient transportés à l'étranger. Au milieu de ces circonstances difficiles, les négociants de Bordeaux surveillaient aussi avec intelligence et fermeté la conservation des principes protecteurs que le commerce malheureux doit trouver dans la loi. Ainsi, un arrêt du parlement ayant autorisé le lieutenant général à lancer des décrets de prise de corps contre tous les négociants faillis, les

commerçants adressèrent au ministre un mémoire très-sage pour s'opposer à cette mesure, et, par un arrêt du conseil royal, il fut décidé que la connaissance des faillites appartiendrait entièrement à la juridiction consulaire, hors les cas de prévention criminelle. La réclamation du commerce était légitime ; il faut sans doute garantir la sécurité commerciale, mais il est également indispensable de protéger, d'honorer même le négociant honnête et malheureux; une rigueur sans mesure détruirait cet élan fécond, il faut dire même cet esprit d'audace qui peut seul créer le grand commerce. La lutte énergique du commerce de Bordeaux ne tarda pas à porter ses fruits; plusieurs décisions mirent fin aux abus que nous venons de signaler; les affaires reprirent faveur. Le Gouvernement sentit aussi la nécessité d'amoindrir le monopole des grandes compagnies; un édit du mois de janvier 1716 accorda aux ports de Bordeaux, Rouen, Nantes et La Rochelle, la faculté de faire librement la traite des noirs, à la charge d'une redevance de 20 fr. par esclave. Il faut dire un mot sur ce commerce des esclaves : De temps immémorial, la côte occidentale d'Afrique pratiquait l'usage inhumain de vendre ses habitants (1). Dès 1508, les premiers nègres furent transportés à Saint-Domingue par les Espagnols, sous le règne d'Élisabeth. Les Anglais commencèrent bientôt après à faire ce commerce, et la marine fran

(1) Hist. philosophique, t. VI, p. 4.

çaise l'entreprit également sous Louis XIlI. Tous les princes autorisèrent ce négoce, sous le prétexte que les noirs, n'étant pas chrétiens, ne pouvaient prétendre à la liberté. La traite des noirs se faisait par voie d'échange direct. On portait à la côte d'Afrique du vin, de l'eau-de-vie, des liqueurs, des toiles, des armes, de la quincaillerie, mercerie et verroterie, du ferblanc, de la poudre à feu, du corail et des parures communes; on entreposait aussi à Bordeaux, pour ce commerce, des toiles de coton des Indes, blanches, bleues, rayées, ainsi que celles dites indiennes, des cristaux en grains, des miroirs d'Allemagne, des pipes à fumer de Hollande, des couteaux flamands, des chaudières et toutes sortes d'ustensiles de cuivre. Lorsque les esclaves abondaient sur la côte, ce négoce présentait des avantages immenses; mais souvent aussi la traite était longue, difficile; quelquefois, pendant la traversée d'Afrique aux îles, des maladies contagieuses et même des révoltes sanglantes ruinaient entièrement l'opération. En général, un bel esclave grand et robuste revenait à 600 liv. et se vendait 2,000 liv. ; le prix des femmes était inférieur de 30 p. 100; celui des enfants variait suivant leur âge et suivait pour le sexe la même proportion. Quelques maisons de Bordeaux armèrent pour la traite; mais il faut reconnaître toutefois que le goût et les capitaux de notre port ne se portèrent jamais avec empressement vers ce genre d'expédition. En 1717, il n'y eut à Bordeaux qu'un seul

armement pour la côte de Guinée, le Saint-JeanBaptiste, de 70 tonneaux et 12 hommes d'équipage ; on en comptait trois seulement en 1740, et quinze environ de 1764 à 1791. L'importance de la traite était double dans le port de Nantes.

Un acte de législation, bien important encore pour le commerce de Bordeaux, eut lieu au mois d'avril 1717 ; nous voulons parler du règlement définitif sur le commerce des colonies françaises.

La compagnie privilégiée des Indes-Occidentales avait été supprimée par édit de 1674. D'autres édits de 1674, 1677 et 1701, avaient exempté de tous droits de sortie et autres généralement quelconques les denrées et marchandises françaises destinées pour les colonies. Enfin, des arrêts antérieurs de 1670 et 1671 avaient accordé la faculté d'entreposer dans les ports du royaume les marchandises provenant des dites colonies.

Toutefois, ces mesures législatives étaient restées sans exécution régulière; l'obstination illégale des adjudicataires des fermes avait souvent fait naître les plaintes du commerce; à Bordeaux, notamment, le droit d'entrepôt était refusé, tandis qu'il recevait à Nantes l'exécution la plus large. Ce fut dans cette situation que le régent, voulant enfin faire droit par une décision définitive aux réclamations très-vives qui s'élevaient de toutes parts, signa les lettrespatentes d'avril 1717, qui furent enregistrées au parlement de Bordeaux , le 31 juillet de la même année.

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