Images de page
PDF
ePub
[ocr errors][merged small]

pêchées dans la mer des Boïens (côtes du Médoc), faisaient le délice des tables bordelaises et s'expédiaient jusque dans l'Italie. « Pour moi, dit Ausone, les plus précieuses sont celles que nourrit l'Océan des Médules; ces huîtres de Burdigala , que leur qualité merveilleuse fit admettre à la table des Césars, ont mérité entre toutes la première palme ; leur chair est grasse, blanche , très-tendre, et à l'exquise douceur de leur suc se mêle un goût légèrement salé de saveur marine. » (1) - Les habitants des landes qui séparent Bordeaux de la mer, exerçaient, dès cette époque, l'industrie du charbon; ils transportaient également sur les marchés de la ville les bois communs, la poix, la résine, la cire, le millet. « T'aviserais-tu, dit saint Paulin à Ausone, de passer sous silence la brillante Burdigala et de citer de préférence les noirs Boïens. » (2) Disons enfin, pour compléter ces rapprochements, que les habitudes des campagnes, au moment de la récolte des vins, étaient à peu près ce que nous les voyons encore ; c'est ce qu'Ausone nous dépeint

(1) Sed mihi prae cunctis ditissima, quae Medulorum

Educat Oceanus, quae Burdigalensia nomen,
| Usque ad Caesareas tulit admiratio mensas,
Non laudata minùs, nostri quam gloria vini.
(Ausone, ép. IX, à Paulin.)

(2) An tibi mi domine illustris, si scribere sit mens, |
Quâ regione habites , placeat reticere nitentem
Burdigalam, et piceos malis describere Boïos ?
- (Lettre VII, de saint Paulin à Ausone.)

[graphic]
[graphic]

dans un de ses morceaux les plus gracieux : « Mes vignobles se reflètent dans la blonde Garonne. Suivant le pied de la montagne, le penchant qui monte jusqu'à la dernière cime, le vert lyéus se montre partout sur les bords du fleuve. Le peuple, joyeux à l'ouvrage , et l'alerte vigneron, parcourent avec empressement, les uns le sommet de la montagne, les autres la croupe inclinée de la colline , et se renvoient à l'envi de grossières clameurs; ici, le voyageur qui chemine en bas sur la rive, plus loin le batelier qui glisse sur l'onde, lancent aux campagnards attardés des chants moqueurs que répètent les ro chers, la forêt qui frissonne et la vallée du fleuve. » (1) Le commerce, en répandant la prospérité dans nos contrées, y avait, comme toujours, agrandi le goût des sciences et des arts, et développé l'éducation publique. Ce fut à cette époque qu'on vit s'élever à Bordeaux ces écoles célèbres et ces professeurs distingués dont Ausone nous a transmis les noms. Ce dernier auteur revient souvent sur les beautés de sa patrie, et on conçoit son enthousiasme, car lorsqu'il partait pour sa terre de Condate Portus, (1) Sic mea flaventem pingunt vineta Garumnam. Summis quippe jugis tendentis in ultima clivi Conseritur viridi fluvialis margo lyae0 Laeta operum plebes, festinantesque coloni Vertice nunc summo properant, nunc dejuge dorso, Cerfantes stolidis clamoribus : indè viator Riparum subjecta terens, hinc navita labens Probra canunt seris cultoribus : adstrepit ollis

Et rupes, et silva tremens et concavus amnis.
(Ausone, idylle X.)

nulle contrée n'égalait la magnificence du tableau qui se présentait devant lui : sa riche galère suivait comme un trait rapide le courant du fleuve passant au milieu de mille navires aux formes variées : la trirème avec ses bancs de rameurs disposés en étages (1) ; le priste, remarquable par la figure de baleine ou de dragon marin qui s'élançait au devant de sa proue (2) ; le liburnes, fait pour la marche rapide (3). La grande ville dessinait sur le ciel ses tours élevées; en dehors des murs, de beaux édifices publics attiraient les regards; le temple du dieu tutélaire (Piliers des Tutelles) élevait au milieu des arbres son double rang de colonnes corinthiennes, et sur la rive droite du fleuve, dans les plaines d'alluvion, au sommet des hauteurs, se montraient de gracieuses villas d'architecture grecque ou romaine (4). Qui eût dit que ce tableau de richesse sociale, de civilisation, de progrès, devait rapidement disparaître pour faire place à la nuit profonde qui suivit l'in(1) Triplici pubes quam Dardana versu impellunt Terno consurgunt ordine remi. (Virgile, Énéide, liv. V.) (2) Huet, Histoire de la Marine ancienne, p. 155. (5) Ordine contentae gemino crevisse liburnae. (Lucain, p. 145). (4) Haec summis innixa jugis, labentia subter Flumina despectu jam caligante tuetur. Atria quid memorem viridantibus assita pratis, Innumerisque super nitentia tecta columnis ? - (Ausone, idylle x.) « Une dernière repose sur un pic escarpé et n'entrevoit qu'à travers un brouillard le fleuve qui coule à ses pieds. Que dirai-je de ces por

tiques semés sur de vertes prairies, de ces toits soutenus de colonnes SanS nOmbrc ? »

vasion des Barbares et que continua la servitude du moyen-âge? Dès cette époque brillante que nous venons de dépeindre, et qu'embellissaient le luxe transporté dans les Gaules, le séjour d'une légion, les dépenses d'une aristocratie romaine riche et prodigue; au sein, disons-nous, de cette prospérité, Bordeaux renfermait déjà des éléments de faiblesse et de destruction que la décadence de l'empire augmentait chaque jour. Les monnaies romaines, introduites dans l'Aquitaine, y étaient devenues une cause rapide d'activité commerciale ; mais les fraudes et les altérations incessantes les convertirent bientôt en moyens de perturbation. « Les empereurs, dit Montesquieu, réduits au désespoir par leurs dépenses, se virent obligés d'altérer les monnaies; Didius Julien en commença l'affaiblissement. On trouve que la monnaie de Ca- . racalla avait plus de la moitié d'alliage; celle d'Alexandre Sévère, les deux tiers; l'affaiblissement continua, et sous Gallien on ne voyait plus que du cuivre argenté. » Bordeaux avait en outre, il est vrai, des monnaies qui lui étaient particulières, mais les mêmes raisons durent entraîner l'altération des monnaies locales. D'un autre côté, les taxes romaines, exercées d'abord avec modération, prirent une extension désastreuse; les guerres des peuples du Nord et les luttes sanglantes des prétendants à l'empire ,

18 HISTOIRE DU COMMERCE

jointes aux exactions des proconsuls, les rendirent écrasantes; on prélevait un droit de 5 p. 100 de la valeur pour la seule exposition des objets sur les marchés. Les empereurs établirent bientôt un tarif intolérable, qui frappait à l'importation toutes les marchandises étrangères. Ce système reçut son a pplication dans toutes les provinces conquises (1). Des lois de prohibition absolue vinrent aussi porter un coup mortel au commerce. « La politique romaine, dit Montesquieu, fut de se séparer de toutes les nations qui n'avaient pas été assujéties. La crainte de leur porter l'art de vaincre fit négliger l'art de s'enrichir. Ils firent des lois pour empêcher tout commerce avec les Barbares. Que personne , disent Valens et Gratien, n'envoie du vin, de l'huile ou d'autres liqueurs aux Barbares, même pour en goûter; qu'on ne leur porte point de l'or, ajoutent Valentinien et Théodose, et que même ce qu'ils en ont, on le leur ôte avec finesse. » Le transport du fer fut défendu sous peine de la vie (2). Certains empereurs firent même arracher une grande partie des vignes dans l'Aquitaine, de crainte que cette liqueur n'y attirât les Barbares (3). On redoutait pour ces belles contrées l'enthousiasme que l'Italie avait excité chez les peuples du Nord. Plu(1) Code De vectigalibus, liv. VII. (2) Montesquieu, Esprit des Lois, ch. XI. Non solum Barbaris aurum minimè praebeatur, sed etiam si apud eos inventum fuerit, subtili auferatur ingenio.

(Lib. II, au code De commerciis et mercatoribus. ) · (5) Montesquieu, ibid.

[graphic]
« PrécédentContinuer »