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infructueuse; le commerce a présente la violence qu'il éprouva de la part des Anglais sur la côte d'Afrique, immédiatement après la paix d'Aix-la-Chapelle, et il peut craindre les mêmes excès partout où en concours avec eux il se trouvera sans défense. La cession du Canada entraînerait infailliblement la ruine de la pêche de la morue, et la France, privée de ce commerce, se verrait obligée de se pourvoir chez les Anglais eux-mêmes. » Si toutes ces considérations doivent rendre cette colonie précieuse à la France, de quel intérêt ne lui est-elle pas encore relativement à la sûreté de nos îles? L'Anglais, possédant le Canada et n'ayant rien à craindre pour ses denrées, peut former dans la nouvelle Angleterre les apprêts des entreprises que son ambition ne manquera pas de lui suggérer. Ses flottes partiront de ses ports en Amérique, elles attaqueront et surprendront nos îles, possessions importantes, objet d'une navigation immense, et qui fournissent à la France un commerce qui, la répandant dans toute l'Europe, détermine partout en sa faveur la balance des profits. Les traités les plus solennels opposeraient faiblement contre une puissance qui compte pour juste tout ce qui lui est utile, qui fait la guerre pour acquérir, qui ne voit la gloire dans les succès que comme cause seconde, chez qui le désintéressement du vainqueur le cède sans cesse à l'intérêt du commerçant; la force seule peut la contenir, ou toute l'Amérique conquise suffira à peine à son ambition ; sûre de dominer quand elle possédera la richesse , elle trouvera dans l'agrandissement de son commerce la source de ces richesses mêmes. » Vainement espérerait-on sur la Louisiane : cette colonie, accrue des débris du Canada, pourrait par ses communications et par le produit de son sol mieux cultivé devenir plus florissante; mais reculée dans le golfe du Mexique et d'ailleurs hors de proportion de force, elle ne saurait opérer une diversion utile et capable de contenir les projets ambitieux des Anglais; elle serait elle-même le premier objet de leur conquête. La continuation de la guerre ne peut manquer de faire sentir aux Anglais le besoin de la paix et de réprimer cet essor imposant qui menace toute l'Europe ; cette nation, élevée sur ses conquêtes, compte vainement ses flottes nombreuses, ses officiers de mer braves et expérimentés : sa force repose sur son crédit, qui dépend lui-même de la continuité des succès : l'inaction est perte pour elle ; un échec peut devenir une révolution. » C'est ainsi, Monseigneur, que le commerce se représente l'importance du Canada et croit voir dans la continuation de la guerre les moyens de le recouvrer. Comment désirer une paix qui préparerait une guerre plus funeste que celle qu'elle aurait finie? Ou plutôt qui ne désire point la continuation d'une guerre que le bien général nécessite et dont les circonstances, confiées à vos lumières supérieures, Monseigneur, donneront les plus grandes espérances. Déjà la confiance reproduit les ressources; Sa Majesté puisera toujours dans le cœur de ses sujets les secours que l'intérêt et le profit sollicitent chez les autres peuples; tous les États du royaume offrent leur fortune, le commerce ne compte la sienne que pour la gloire de Sa Majesté; plus immédiatement frappé des malheurs de la guerre, la paix serait pour lui un intervalle utile qui suspendrait ses maux; mais ne considérant son intérêt que dans le bien général , il n'est point de sacrifice auquel il ne se livre pour concourir à recouvrer par une paix glorieuse les possessions essentielles qu'un injuste mais heureux ennemi a enlevées. » Nous osons, Monseigneur, hasarder ainsi, sous vos yeux, le sentiment du commerce de Bordeaux sur la cession du Canada; les vues du bien général qui nous dirigent peuvent faire notre excuse. » Nous sommes, etc. » Ces considérations arrêtèrent un moment les projets du Gouvernement ; la guerre continua avec vigueur, mais elle ne fut pas heureuse, et deux ans après, le traité de Paris régla définitivement la paix, en cédant à l'Angleterre, non-seulement le Canada, mais encore l'Acadie et l'île du cap Breton. Cependant, malgré ses malheurs, la France, fatiguée mais inépuisable dans ses ressources, reprit le cours de ses prospérités; le flot du commerce d'Amérique montait toujours et envahissait l'ancien monde ; presque tous les ports de l'Europe venaient chercher à Bordeaux les sucres et les cafés estimés de nos Antilles. Les cultures, la population, la fortune générale avaient décuplé, surtout depuis vingt ans, à · Saint-Domingue et dans toutes nos îles; plus de

quinze villes populeuses et un nombre considérable d'habitations opulentes faisaient une immense consommation des produits de l'industrie et du sol français.

En 1769, un nouvel avantage s'ouvrit pour le commerce de Bordeaux : le Gouvernement rendit la liberté aux opérations maritimes avec les Indes orientales, et les armateurs bordelais profitèrent rapidement de cette situation. A partir de cette époque, jusqu'à 1786, moment où l'État mal inspiré crut devoir rétablir de nouveau le privilége exclusif de la grande Compagnie, Bordeaux expédia aux Indes dix navires par an, terme moyen; nos exportations consistaient, savoir : les deux tiers en piastres, le reste en vins, eaux-de-vie, liqueurs, objets de quincaillerie, mercerie, draperie, cordages, fil d'or, bijoux, etc. Les retours se faisaient en mousselines, toiles de coton propres à l'impression, toiles pour la traite, thé, salpêtre, soies écrues, drogues médicinales, bois de teinture, etc. Bordeaux , dit M. Jouannet, avait sur tous les ports de France l'inappréciable avantage d'être l'entrepôt naturel de tous les objets dont se composaient les cargaisons destinées aux Indes; il tirait en effet de son propre sol les vins et les eaux-de-vie; de ses fabriques spéciales, les liqueurs et les cordages; de ses rapports journaliers avec tout le Nord, le fer, le cuivre, l'acier et le plomb ; enfin, le solde de ses transactions commerciales avec l'Espagne s'opérait en piastres avec l'avantage de 1 p. 100 meilleur marché. Il résultait de cette situation que le bénéfice de Bordeaux dans le commerce des Indes était supérieur à celui des autres places et s'évaluait à une moyenne de 37 p. 100. En 1775, l'importation des marchandises coloniales de nos îles d'Amérique s'élevait, dans notre port, à une valeur de 53,232,025 liv., chiffre trois fois supérieur à celui de 1750, savoir :

· De Saint-Domingue. . . 38,516,603 liv.

De la Martinique. . . .. 7,115,355

De la Guadeloupe.. . . 7,592,696

De Cayenne. . . . . . 7,371
ToTAL. . . . 53,232,025 liv.

Ces importations s'étaient opérées par deux cent vingt navires.

Cette immense prospérité atteignit enfin son apogée vers 1778. Au moment où la France contractait une alliance offensive et défensive avec les ÉtatsUnis, et déclarait la guerre à l'Angleterre, le mouvement commercial de Bordeaux était réellement prodigieux ; il accaparait presque complètement toute la navigation de Saint-Domingue; cette île et notre port formaient, pour ainsi dire, deux noms inséparables dans la statistique commerciale. Sur deux cent quatre-vingt-quatorze navires expédiés à cette époque par Bordeaux aux colonies françaises, les deux tiers au moins ne faisaient que les voyages d'Haïti; la plus grande partie des émigrants et des passagers pour cette île venaient de tous les points

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