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de la France s'embarquer à Bordeaux ; nos cales, encombrées nuit et jour de tonneaux et de colis, permettaient à peine la circulation ; la Garonne , continuellement sillonnée par les bâtiments et les embarcations, présentait le tableau le plus magnifique. Un écrit, publié à peu près à cette époque, s'exprime ainsi : « De toutes les villes de France, Bordeaux est une des plus curieuses à connaître. Si vous voulez avoir le tableau de l'abondance, cherchez-le à Bordeaux. A Paris, peu de gens jouissent : tout le reste n'a de jouissance que par l'imitation et la société de ceux qui jouissent; à Bordeaux, vous trouverez une abondance facile, une abondance généralisée, celle qui en donne le sentiment à toutes sortes de spectateurs; on dirait que le Pactole y coule, et coule pour le peuple. » — Arthur Young, voyageur anglais, dit encore : « Malgré tout ce que j'avais VUl ou entendu sur le commerce, les richesses et la magnificence de la ville de Bordeaux, tout cela surpassa mon attente. » La place de Bordeaux offrait, en effet, les résultats les plus heureux qu'ait jamais présentés le commerce : les affaires répandaient dans toutes les classes un luxe, un confort, qui devait surprendre les étrangers. Des quartiers magnifiques remplaçaient de tous côtés la vieille ville; l'intelligence et l'aptitude commerciales se montraient partout ; déjà marchaient dans tout leur éclat des armateurs que notre commerce compte encore dans ses rangs : les maisons Abraham Gradis, Cabarus, Bonaffé, Letellier, jouis

saient d'une réputation européenne; nulle part au monde les opérations ne se faisaient d'une manière plus régulière et plus rapide. La tenue des maisons de commerce était admirable et digne de la richesse du pays. « Pour se faire une juste idée de notre port à cette époque, dit M. Jouannet, il ne faut pas seulement considérer le produit des affaires, ces millions qui, partagés entre une foule de maisons de commerce, les entretenaient dans l'opulence; il faut surtout regarder comme un bénéfice plus général et plus réel ces frais de construction navale, d'armements, de désarmements, d'achats et de transports de vins, frais qui, de la caisse de l'armateur, faisaient passer la majeure partie de ses bénéfices dans les mains du cultivateur, de l'ouvrier, du marin, enfin de toute une population active et nombreuse; nul n'était pauvre, pourvu qu'il eût des bras, du courage et de la santé. »

Le tableau du commerce maritime se résumait ainsi :

EXPORTATIONS.

PoUR L'ANGLETERRE. Valeur en espèces, 953,663 livres, sur lesquelles 914 tonneaux de vins , 283 barriques eau-de-vie; indigos, pour llIlC somme de 18,904 liv.

PoUR LA HoLLANDE. Valeur en espèces, 22,103,902 livres, dont 1,398,582 liv. cafés; 14,882,087 livres sucre; 14,388 tonneaux vins, et 814 barriques eau-de-vie.

PoUR LE NoRD. Valeur en espèces, 27,678,429 liv., savoir : cafés, 4,274,412 liv.; sucre, 16,939,039 livres; indigo, 440,288 liv. ; vins, 13,181 tonneaux; eau-de-vie, 2,422 barriques.

PoUR LEs coLoNIEs. Valeur en espèces, 8,467,301 livres, où figurent : 500 barriques eau-de-vie; 10,735 tonneaux vin; farines, pour une valeur de 132,092 liv.

IMPORTATIONS.

D'ANGLETERRE. Valeur en espèces, 1,865,131 liv., dont : beurre, 67,337 liv. ; charbon, 1,126,800 livres; tabac, 498,400 liv. DE HoLLANDE. Valeur en espèces, 3,309,328 liv., dont : cuivre , 75,233 liv. ; fer, 50,821 liv.; fromage, 470,712 liv. DU NoRD. Valeur en espèces, 6,293,984 liv., savoir : Danemarck, 293,063 liv. ; villes anséa tiques, 3,499,640 liv. ; Russie, 1, 140,041 liv.; Suède, 1,363,240 liv. DEs CoLoNIEs FRANÇAIsEs. Valeur en espèces, 120,610,672 liv. , dont : sucre, 101,271,443 livres; café, 13,792,832 liv.; indigo, 1,512,096 livres (1). "- On voit encore ici que si le commerce des vins et eaux-de-vie était à peu près resté stationnaire, celui des marchandises coloniales avait doublé depuis trois ans dans le port de Bordeaux.

(1) Archives de la chambre de commerce, Tableaux d'importation et d'exportation du port de Bordeaux.

Au premier moment de la guerre de l'indépendance américaine, l'ouverture des ports des ÉtatsUnis produisit d'abord de bons résultats pour l'industrie, et se fit heureusement sentir dans notre port ; mais la marine puissante des Anglais, s'emparant bientôt d'une partie de nos navires marchands, causa des désastres sur la place. Toutefois, le Gouvernement organisa avec rapidité des escortes puissantes pour nos convois; dès 1780, les pertes du commerce se trouvaient réparées, et en 1782, notre port put expédier aux colonies d'Amérique jusqu'à trois cent dix navires, jaugeant 117,710 tonneaux, et reçut de nos îles pour une valeur de 130,000,000 de livres tournois de différentes denrées La paix, signée à Versailles le 3 septembre 1783, ne fit que dégager de ses préoccupations une prospérité commerciale que la guerre-n'avait même pas diminuée.

Fatigués d'une lutte vive et coûteuse, les Anglais proposèrent alors à la France un traité de commerce qui fût de nature à favoriser les deux nations et à garantir une longue paix : ils offraient de diminuer considérablement leurs droits sur nos produits, si des concessions assez larges étaient faites à leur industrie. De son côté, le roi Louis XVI, prince bon, honnête et studieux, avait compris les vrais besoins de son royaume; il sentait qu'une sage liberté était le seul principe fécond du commerce, et que la base essentielle de la prospérité française serait toujours l'agriculture. Des conférences préliminaires eurent lieu, et durèrent longtemps; les ports de mer et les fabriques consultées avec équité défendirent chacun leur opinion avec la plus grande vigueur; enfin, après trois années d'étude, le traité de commerce avec l'Angleterre fut signé. Ce traité, qui a donné lieu à tant de critiques passionnées, fut cependant un acte d'économie politique auquel la postérité rendra plus de justice; c'est le premier pas du grand système qui commence à triompher et ne doit pas périr. Les novations hardies rencontreront toujours de grandes difficultés dans leur première application. Est-ce à dire qu'il soit mieux de persévérer dans les mauvaises voies pour conserver l'ordre apparent de la routine?Sans doute, toute notre industrie n'était pas prête alors pour la lutte comme elle l'est aujourd'hui; d'un autre côté, l'habileté de la diplomatie anglaise obtint sur nous quelques avantages; c'est encore vrai; mais néanmoins, la mesure était rationnelle et bonne dans son ensemble : le commerce naturel de nos produits y recueillit de grands résultats immédiats; plusieurs de nos fabriques principales y prirent un nouvel essor, et y auraient trouvé une source immense de prospérité, si les événements n'en avaient arrêté la marche. Les relevés officiels du mouvement commercial de 1787 à 1792 indiquent que les exportations d'objets fabriqués de France pour l'Angleterre s'étaient accrues dans cet intervalle. Ne soyons donc pas injustes envers cette convention, quel que soit notre intérêt ; elle restera comme un des actes politiques les plus sérieux du siècle dernier.

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