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ductions frauduleuses qui vont remplir les magasins et pourvoir aux besoins des consommateurs. Alors que devient le fabricant? Il est obligé d'attendre, quelquefois de donner à perte, et il trouve ainsi sa ruine dans la combinaison qu'il avait crue destinée à faire sa fortune. » Dira-t-on que, si la prohibition est absolue, on pourra arrêter, saisir ? Mais ne sait-on pas qu'un tel système n'a jamais empêché la fraude, qu'il a fait trop souvent des victimes innocentes, et qu'il a toujours été pour le commerce un sujet d'alarmes et de réclamations? » Ne sait-on pas aussi que les Anglais imitent par· faitement nos plombs, nos marques et nos bouts de pinces? » Ainsi, au lieu de défendre, de proscrire, de demander des prohibitions qui ne peuvent être assurées que par des combinaisons inquisitoriales et vraiment odieuses; au lieu de multiplier les lois et de déconsidérer l'autorité en la rendant impuissante, que le Gouvernement, après avoir soumis les marchandises de fabriques étrangères à un droit sagement combiné, emploie le produit de ce droit à donner à chacune de nos fabriques les primes, les encouragements qui peuvent leur être nécessaires, et alors il conciliera tout à la fois l'intérêt national et l'intérêt du fabricant. » Cette marche est la seule bonne, la seule convenable, et nous nous faisons un devoir de la réclamer en faveur des fabriques nationales. »

Après ces considérations, M. Portal se résume, en déclarant : « Qu'un traité de commerce entre la France et l'Angleterre est réclamé par la force des choses ; » Qu'il est conforme aux principes d'une sage économie politique; » Qu'il sera très-utile à notre agriculture, et que par là il concourra puissamment au développement de notre principale richesse; » Qu'il sera utile à nos fabriques en les dégageant d'une concurrence ténébreuse et frauduleuse , et en donnant aux gouvernements les moyens de leur accorder les facilités et les primes qui leur sont nécessaires ; » Qu'il sera utile à la morale publique en extirpant ces combinaisons continuelles de fraude et de contrebande; » Et enfin, qu'il sera , entre les deux nations, un nouveau gage de paix et d'amitié. » Nous avons cru devoir donner ce long extrait, qui prouve que le commerce de Bordeaux fut toujours un des premiers à exposer et à défendre les vrais principes qui triomphent enfin de nos jours. Malheureusement, les sages avis des places maritimes ne furent pas écoutés; la rivalité haineuse des deux nations rendait impossible une paix durable : le premier consul ne voulait rien céder sans de sérieuses compensations; la Grande-Bretagne ne faisait, sur les vins et eaux-de-vie, aucune concession pratique et réelle; la bonne foi existait encore moins dans la politique; Napoléon entendait au fond que l'Angleterre reconnût la prépondérance de la France en

Europe; de son côté, et malgré les stipulations du traité d'Amiens , le ministère anglais s'obstinait à détenir l'île de Malte; les négociations du traité de commerce furent donc rompues, et les hostilités recommencèrent en 1803. La Grande-Bretagne reproduisit alors un de ces actes assez fréquents dans son histoire : contrairement aux premières règles du droit des gens, et près d'un mois avant la déclaration des hostilités, ses navires de guerre se répandirent dans toutes les directions de notre commerce maritime, capturèrent les trois quarts de nos bâtiments, et occasionnèrent des pertes immenses sur toutes nos places. Bordeaux fut un des ports les plus gravement frappés : sur 156 navires qui n'avaient pas opéré leur retour, 63 furent pris, 23 disparurent, 36 restèrent en relâche, et leur valeur fut en peu de temps dépassée par les frais; 9 furent condamnés, et 25 seulement rentrèrent. Le gouvernement français déclara, il est vrai, que le produit des prises faites sur les Anglais serait em

· ployé à indemniser les armateurs; mais les circon

stances empêchèrent l'exécution de ce décret. Bientôt recommencèrent avec une nouvelle fureur les mesures extrêmes que la paix d'Amiens avait un moment suspendues; de nouvelles lois, de plus en plus rigoureuses, augmentèrent encore la prohibition des produits anglais; la supériorité de la marine ennemie réduisit au néant tout notre commerce maritime : le port de Bordeaux devint à peu près désert; la navigation fluviale s'y montrait seule; un

petit nombre de caboteurs parvenait à peine à échapper de loin en loin aux croisières anglaises, en bravant par tous les temps les dangers des pertuis; le long de nos quais silencieux, quelques navires démâtés présentaient le plus triste tableau. Si certains capitaux se portèrent vers les corsaires, si quelques courses furent heureuses au milieu de nombreux désastres, l'Histoire du Commerce n'a pas à s'occuper de ces expéditions, qui n'appartiendront jamais aux actes légitimes des places commerciales. Espérons que les nouvelles conventions diplomatiques adoptées par la France et l'Angleterre recevront à l'avenir une exécution loyale, et que ce reste de barbarie aura disparu pour toujours. En dehors de ces armements rares où brillaient les poignards et les piques plutôt que les objets commerciaux, la détresse était générale; la loi du 24 avril 1806, établissant un droit de mouvement et de vente sur tous les liquides, vint encore écraser le faible commerce intérieur; les besoins énormes de l'Empire le rendaient forcément sourd aux justes représentations des négociants et de l'agriculture. Plusieurs récoltes abondantes encombraient les magasins et les chais; le vin n'avait aucune valeur; on le répandait, même souvent, pour éviter l'achat des barriques. Les hostilités générales créaient une situation tout exceptionnelle; les guerres antérieures n'étaient en effet, pour Bordeaux, qu'un mal partiel et supportable; nos colonies existaient , les neutres aidaient et favorisaient nos rapports; la marine de l'État, les approvisionnements des ports, procuraient des achats de vin considérables; la neutralité des autres nations permettait d'y faire des envois ; tous ces avantages avaient cessé : les colonies, en grande partie , étaient prises; nos communications européennes réduites ou anéanties; les achats pour l'approvisionnement des ports entièrement nuls.

Tant que Napoléon put espérer de réduire son ennemi par la ruine, il persévéra dans ses moyens avec une énergie progressive : le décret du 29 novembre 1806 , daté de Berlin , défendit toute communication et tout échange avec les Anglais; celui du 23 novembre 1807 , daté de Milan, déclara saisissables tous les bâtiments qui auraient touché en Angleterre ; enfin, le décret du 8 octobre 1810 institua des cours prévôtales pour juger les faits de contrebande, et prescrivit de brûler publiquement les marchandises anglaises dont la confiscation aurait été prononcée.

Nous avons eu la douleur d'assister à des exécutions de ce genre sur notre belle place de la Bourse, à Bordeaux. Ces opérations, dit M. Amé, s'accomplissaient avec solennité; les autorités civiles et militaires prenaient place dans l'enceinte, au milieu de laquelle s'élevait le bûcher; la force armée formait la haie; les douaniers brisaient les caisses, montraient les marchandises aux assistants, et les jetaient ensuite dans les flammes (1).

(1) Amé, chap. III, p. 55.

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