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Mais bientôt les revers de fortune , les embarras du trésor, les plaintes douloureuses des places commerciales rendirent le gouvernement impérial plus traitable, et il accorda les licences, c'est-à-dire l'autorisation donnée aux navires français d'exporter dans les ports anglais, en se soumettant à quelques conditions fiscales. Ce moyen procura du soulagement au commerce de Bordeaux; mais il dégénéra en concessions abusives, souvent peu dignes; en 1813, il existait une quantité de licences telles, qu'on pouvait considérer comme presque rétabli le commerce avec l'Angleterre, et on évaluait à 100 millions l'impôt ordinaire des douanes. Aussi les rôles étaient-ils intervertis ;' et tandis que deux années auparavant, Napoléon torturait l'Europe pour interdire les relations avec l'Angleterre, c'était l'Angleterre maintenant qui , s'apercevant des avantages que procuraient à son ennemi les communications par licences, travaillait à les rendre impossibles (1). Ce fut dans cette situation qu'eut lieu l'envahisse-. ment du midi de la France par les armées coalisées. Le commerce ne prit aucune part au mouvement politique qui s'accomplit dans notre ville. Abattu par ses malheurs, profondément affligé des revers de la nation, il ne s'attendait nullement à une révolution dynastique, et il assista à cet événement dans une attitude calme, mais douloureuse. Dès que la paix de 1814 fut signée, notre port

(1) Thiers, Histoire du Consulat et de l'Empire.

reprit une partie de l'animation qu'il avait perdue depuis plus de vingt ans : les navires de toutes les puissances du Nord arrivèrent immédiatement en grand nombre; nos liquides s'élevèrent à des prix fabuleux ; les propriétaires de vignobles, si longtemps écrasés, se trouvèrent tout à coup en présence de la fortune; on vit de nouveaux acquéreurs payer leurs domaines avec la récolte d'une année. Des armements nombreux se préparèrent avec activité pour nos colonies; partout le mouvement, le travail, l'aspect brillant du commerce, vinrent remplacer le silence et la tristesse de nos quais. Il est facile de comprendre que ce retour de bonheur dut produire dans la population bordelaise un vif sentiment d'affection pour le nouveau gouvernement, et quelques récriminations, souvent peu modérées, contre celui qui venait de succomber. Mais un autre malheur devait encore nous frapper : les premières expéditions de notre port n'étaient pas encore rentrées, que le débarquement de Napoléon à Cannes ramena les désastres de la guerre, et nous fit assister à cet éclair douloureux qui se termina par le combat fatal de Waterloo. La nouvelle paix ne reproduisit pas dans le port de Bordeaux le tableau brillant de 1814; ce premier mouvement de prospérité n'avait été que l'effet, pour ainsi dire magique, du rapprochement des peuples après une lutte de vingt ans. En 1815, les circonstances n'étaient plus les mêmes; de grands approvisionnements existaient déjà en Europe ; la crise

financière avait pris des proportions immenses. Le mouvement des vins et des eaux-de-vie fut beaucoup moins considérable; les prix restèrent très-inférieurs. La place de Bordeaux se trouva comprise pour 5,300,000 fr. dans l'impôt extraordinaire de guerre établi par ordonnance du 16 août 1815. D'un autre côté, les armements français de 1814, disproportionnés avec les besoins et les produits de nos faibles colonies, n'avaient pas tous donné de bons résultats. Bordeaux apercevait clairement sa nouvelle position commerciale bien différente de celle de 1786; tout était changé : les anciens éléments de notre prospérité avaient à peu près disparu; Saint-Domingue , ancienne base du commerce bordelais, n'existait plus pour nous; l'Angleterre s'était emparée de notre commerce important des marchandises coloniales avec toutes les puissances du Nord; le Havre, par sa proximité de Paris et le voisinage des manufactures consommant le coton, menaçait forcément nos rapports directs avec les États-Unis. Nous restions avec des relations maritimes presque sans importance, et les produits de notre sol étaient toujours écrasés par l'exagération des tarifs douaniers. Cependant, la place de Bordeaux ne se laissa pas abattre, et montra au contraire, dans ces circonstances, une énergie digne des plus grands éloges ; elle comprit qu'il fallait commencer sans retard une lutte incessante pour délivrer son commerce naturel des entraves qui le paralysaient, et que son premier devoir était de créer à tout prix de nouveaux rapports.

Cette pensée devint, il faut le dire, le but du pays entier, qui n'a cessé d'en poursuivre la réalisation depuis près d'un demi-siècle. Les premières maisons de notre port se mirent résolument à l'œuvre. Une des expéditions les plus remarquables fut, selon le récit de M. Jouannet, celle du navire le Bordelais, armé par la maison Balguerie-Junior, pour faire le tour du monde et ouvrir de nouvelles routes à notre commerce. Ce bâtiment, dit la Statistique, partit le 19 septembre 1816; et après avoir doublé le cap Horn, alla relâcher à Valparaiso, que fréquentent aujourd'hui nos navires; il visita ensuite Lima, d'où il âlla explorer les côtes de la Californie et ouvrir une traite de pelleteries avec les naturels de la baie de Nootka, et le long des côtes jusqu'à la rivière de Cook. Il hiverna aux îles Marquises ou de Mendoce, et revint, pendant l'été de 1818, à la côte nord-ouest. Son retour s'opéra par la Chine; après avoir touché aux îles Sandwich, il rentra à Bordeaux en 1819. A la même époque, le commerce de Bordeaux se rappelant qu'il avait existé des rapports intimes entre la France et la Cochinchine, conçut la pensée de les rétablir. L'empereur Djiu-Lung, alors régnant, avait dû à la France, par l'intermédiaire de l'évêque d'Andra, son rétablissement sur le trône; deux de ses mandarins étaient Français ; on pouvait donc compter sur quelque succès. Une première expédition fut faite par la maison Philippon, et le navire le Henry, capitaine Rey, partit pour la Cochinchine. M. Rey fut accueilli avec faveur et obtint du souverain des commandes assez importantes pour espérer le succès d'une seconde expédition; le capitaine Rey avait inspiré une telle confiance que l'espoir de son retour imprima dans cette contrée une activité prodigieuse à la culture des produits qu'il avait paru désirer. A ce premier voyage, le Henry ne put charger que 300 pycles de sucre à 24 fr. et 6 pycles de soie écrue à 96 fr. En 1819, le produit du sucre s'élevait déjà à 30,000 pycles, et celui de soie écrue à 700 pycles. Le pycle représentait environ 50 kil. Le Henry fit un très-bon voyage, repartit de Bordeaux, sous le même capitaine, le 3 février 1818, et le 24 août suivant mouilla dans la baie de Tourang; il y trouva le navire la Rose, expédié par la maison Balguerie, Sarget et C°, l'une des maisons de Bordeaux qui travailla le plus efficacement à ranimer le commerce de la place. Le capitaine Rey, outre 10,000 fusils commandés par l'empereur de Cochinchine, lui apportait des modèles de mécanique, entre autres une presse hydraulique, exécutée dans l'établissement de MM. Perrier de Paris, des modèles d'un moule à poudre, le bélier hydraulique de Montgolfier et un laminoir pour cuivre. M. Rey fut traité avec distinction par l'empereur; il fut même admis dans la rivière Hué , sous les remparts de la capitale de la Cochinchine, et le pavillon français est le premier qui ait eu pareil honneur. Par les ordres du souverain, les mandarins cochinchinois du port favorisèrent toutes les opérations de M. Rey,

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