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la décadence commerciale fit des progrès rapides. Ce fut dans cette situation faible, embarrassée,

maladive, que la révolution de 1830 vint frapper le

commerce de notre place.

S II.

De 1830 à 1$48.

Cette commotion politique fut très-funeste aux affaires de Bordeaux ; plus de deux cents faillites, représentant un passif de 120 millions, furent déclarées dans les huit premiers mois.

Il ne faut pas croire toutefois que la révolution de juillet fut la cause réelle de ce désastre; elle n'en fut en réalité que le signal. Les pertes existaient déjà depuis longtemps; elles avaient pris naissance dans le système prohibitif et les armements ruineux qui en étaient résultés. Le mal couvait, s'augmentait, et devait apparaître comme un volcan (1). En général, la tempête de juillet ne fit qu'emporter définitivement des positions déjà ruinées dans leur base, et qui n'avaient depuis plusieurs années qu'une existence artificielle.

Quand le calme fut revenu, le commerce de Bordeaux espéra qu'un gouvernement né du mouvement des masses mettrait nos libertés commerciales en harmonie avec nos libertés politiques. Malheureusement, il n'en fut rien. Le principe avait été déplacé, mais non changé; à l'empire militaire avait succédé,

(1) Doris Junior, Considérations sur le commerce, p. 27.

sous la Restauration, le retour résolu vers le système du privilége; puis, de 1830 à 1848, ce fut la puissance des orateurs politiques et de l'argent. Au point de vue du commerce, le règne de Louis Philippe ne fut qu'une hésitation constante et craintive, une suite de tâtonnements sans force dominés par les millions de l'industrie; c'est là toute l'histoire des dix-huit années de commerce que nous avons à rappeler. Les premiers moments du nouveau Gouvernement trouvèrent, il est vrai, l'Europe dans un état d'inquiétude et de méfiance mortel pour les affaires; les appréhensions de guerre arrêtèrent longtemps les armements pour les pays lointains; le Nord ne nous fit que de faibles demandes; les troubles qui agitèrent la Belgique et la Hollande suspendirent entièrement notre mouvement commercial avec ces contrées. Les puissances de la Baltique, antipathiques à notre dernière révolution, se tenaient dans une attitude presque menaçante; enfin, le choléra, qui porta ses premiers coups en Russie, nuisit encore à nos transactions, et cette affreuse maladie, menaçant d'envahir le continent entier, paralysa toute activité commerciale. A côté de ces circonstances défavorables, le Gouvernement se montrait, nous le répétons, sans énergie et sans système; au lieu de chercher à rassurer les nations par des protestations incessantes , il eût mieux valu les convaincre, en proclamant des principes économiques favorables à la paix et aux relations générales de l'Europe. Ce fut le contraire. On

vit bientôt que l'absolutisme parlementaire était aussi violent que tout autre, et qu'il existait une nouvelle aristocratie très-envahissante et plus égoïste que l'ancienne. — « M. Duchâtel , dit M. Amé, aurait désiré ne pas maintenir intact sous son administration un régime qu'il avait beaucoup attaqué dans d'autres temps. Depuis qu'il se trouvait placé à la tête du département du commerce et des travaux publics, il s'en était parfois expliqué, même dans ses communications officielles, avec une extrême franchise... Mais les grands industriels occupaient dans l'organisation politique de la France une position avec laquelle il fallait compter. Ils ne cessaient pas d'adresser au ministre des avertissements qui, sans atteindre encore au ton de la menace, se faisaient écouter, et l'un de leurs représentants avait cru pouvoir dire : « Au» cune société ne peut se passer absolument d'aristo» cratie : il en faut une à tous les gouvernements. » Voulez-vous savoir quelle est celle du gouverne» ment de Juillet? C'est celle des grands industriels » et des grands manufacturiers; ce sont là les fonda» teurs de la dynastie nouvelle. » (1) Le gouvernement de Juillet ne sut jamais que fléchir sous ces influences de position et de tribune; il ne faut pas chercher ailleurs le secret de sa faiblesse et de sa mort. De 1830 à 1836, et malgré les réclamations incessantes de toutes les places maritimes, il ne fut rien fait de sérieux en faveur de la liberté commerciale.

(1) Amé, p. 175.

La loi du 9 février 1832 organisa le système d'entrepôt et de transit sur des bases assez larges; mais elle ne modifia point la rigueur de nos tarifs.

Celle du 27 du même mois créa des entrepôts intérieurs dont on redoutait l'établissement pour les ports de mer, mais qui cependant ont produit en général d'assez bons résultats.

Dans cet état, et sous l'empire des causes que nous

avons rappelées, le commerce de Bordeaux dépéris- .

sait chaque jour. En 1826 , le mouvement maritime avait été au

long cours, savoir :

Entrée.... 445 navires français, portant 57,679 tonn.

369 — étrangers, — 55,932 Sortie..... 418 — français, — 70,843 401 — étrangers, — 56,958 En 1833 : Entrée.... 261 navires français, portant 51,744 tonn. 309 — étrangers, — 61,316 Sortie..... 297 — français, — 61,316 455 — étrangers, — 53,664

Ainsi, de 1826 à 1833 , notre marine marchande au long cours présentait une différence en moins : A l'entrée, de 184 navires et de 5,935 tonneaux. A la sortie, de 121 navires et de 9,527 tonneaux. La seule compensation qu'offre cette époque de décadence est la persévérance infatigable du haut commerce bordelais dans l'étude et la défense de ses intérêts, tant à l'intérieur qu'à l'extérieur. A l'intérieur, se place d'abord l'amélioration des

grandes voies de communication. Bordeaux demandait depuis longtemps la construction d'un pont sur la Dordogne , à Cubzac, pour faciliter ses rapports avec l'intérieur de la France et la capitale. La ville de Libourne, située en amont du point du fleuve où devait se construire le pont, protestait contre ce projet, qui entraînait, selon elle, la ruine de son commerce maritime. Après une lutte très-vive de part et d'autre, la construction du pont futvotée, conformément au vœu de Bordeaux , mais en le soumettant toutefois à des conditionsd'élévation qui conciliaient tous les intérêts. Le zèle du commerce de Bordeaux ne fut pas moins vif pour défendre ses droits lorsqu'il fut question des paquebots transatlantiques, et si notre port rencontra des influences et des intérêts puissants qui renversèrent une grande partie de ses espérances, il n'en resta pas moins victorieux par la force de ses raisons. Nous traiterons à part cette importante question, qui reparut souvent avant de recevoir une solution définitive. A la même époque, notre chambre de commerce porta son attention sur plusieurs questions graves touchant à l'organisation de la place. Ainsi , le Gouvernement , agissant dans cet esprit de centralisation qui fut une des grandes maladies de la monarchie, avait manifesté l'intention de supprimer les hôtels des monnaies existants en province pour ne conserver que l'établissement de Paris; notre chambre défendit la monnaie de Bordeaux avec le plus grand succès; ses raisons étaient, en effet, puis

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