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24 IIISTOIRE DU COMMERCE

le commerce. Les luttes des enfants de Clovis ne • firent qu'ajouter aux anciens malheurs ; la ville de Bordeaux, frappée de découragement et de stupeur, languissait dans un état de misère et d'abandon. L'esprit de commerce paraissait entièrement éteint; cette agonie dura pendant les trois siècles de la première race. A peu près confinés dans leurs ports et leurs fleuves envasés, les peuples du midi de la Gaule bornaient presque entièrement leur commerce à la pêche côtière et à la vente du sel marin, ainsi que cela avait également lieu dans tous les ports de la Méditerranée (1). Tout à coup, à la voix de Charlemagne, les ténèbres qui couvraient l'Europe commencèrent à se dissiper; l'industrie et le commerce se ranimèrent. Ce prince, qui ne savait même pas écrire, comprit, par la seule force de son génie, tous les secrets qui font les grandes nations; ses célèbres Capitulaires accordèrent une protection toute spéciale au commerce; il invita la noblesse à l'honorer et même à le pratiquer; on ne dérogeait pas en l'exerçant. Les opinions du monarque se propagèrent, et ce qui le prouve, c'est que lorsque plus tard, et à l'époque des croisades, le besoin d'argent fit naître des traités entre les vassaux et les seigneurs, ceux-ci se réservèrent non-seulement les denrées produites par leur propriétés, mais encore celles qu'ils avaient achetées pour les revendre (2).

(1) Hoffmann, Hist. du Comm., trad. par Duesberg, p. 155. (2) Mably, Obscurités sur l'Hist. de France, t. III, p. 450.

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Sous ce grand prince, les anciennes opérations du commerce de Bordeaux reprirent leur importance et leur activité.A mesure que les limites de son empire s'étendirent jusqu'à la Baltique, l'Elbe, le Danube, les Alpes et l'Èbre, Charles fit des traités avec les souverains étrangers pour garantir la sécurité des commerçants français, et développer leurs avantages; il établit en faveur de la navigation des phares sur les points dangereux; il créa sur les côtes de son empire un système de défense contre les incursions des pirates du Nord et des Sarrasins (1).

Le beau port de Bordeaux profita de cette impulsion nouvelle et de ces heureuses créations; sa prospérité refleurit sous l'influence de l'ordre et du pouvoir, comme elle mourra toujours sans eux. Des travaux importants améliorèrent le fleuve, les vaisseaux étrangers reparurent en grand nombre, et nos navigateurs se répandirent de nouveau sur l'Océan, dans la Grande-Bretagne, dans la Flandre et jusqu'au fond de la Baltique, pour y porter nos vins, nos fruits, et en rapporter en retour des toiles, du fer, des laines, des bois de construction, des pelleteries et toutes les marchandises du Nord. Bordeaux envoyait également en Angleterre et dans les ports du nord de la France les huiles à brûler provenant de la pêche qui se faisait déjà dans le golfe de Gascogne. M. de Fréville rapporte, dans son Histoire du Commerce maritime de Rouen, une légende curieuse, relative à ce commerce : Un jour que saint Philibert

(1) Pardessus, Lois maritimes, introd., p. 78.

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· se promenait dans le cloître, saint Saéns, cellérier du monastère, l'aborde et lui déclare que l'huile manque pour l'entretien de la lampe et de l'autel. — Mais, reprit saint Philibert, n'y a-t-il plus une seule goutte d'huile ? Il en reste une demi-livre, vénérable abbé, et j'ai cru la devoir réserver pour le service des hôtes et pour vous. Eh bien ! mettez ce reste dans les lampes, et sachez que nous aurons bientôt, grâce à Dieu, de l'huile pour toute l'année. — En effet, ajoute la légende, vers le soir, on reçut la nouvelle qu'un navire, frété à Bordeaux, était entré dans le port avec une cargaison d'huile à brûler. — C'était un envoi des amis de saint Philibert (1).

Comme dans les premiers siècles, le commerce d'Orient reprit avec l'Aquitaine, par la voie de la Provence et du Languedoc, des rapports actifs et étendus; un grand nombre de Syriens arrivaient en France et y apportaient les étoffes de soie de Damas, les vins-liqueurs, le papyrus, les parfums, les perles, les pierreries (2). Enfin, la plus grande partie de l'Allemagne comprise dans l'Empire commerçait avec la France jusqu'aux Pyrénées, et Bordeaux était le point central de beaucoup de ces rapports commerciaux (3).

(1) Cum dies declinaveret ad vesperam, nuntius de portu maris advenit qui ei adesse navim cum oleo, nuntiavit, quae à Burdigalensâ urbe veniens directa servo Domini ab amicis quadraginta modios ipsius deferebat liquoris. (Acta SS. ord. S. Benedicti, S. 2, p. 824. Hist. du Comm. de Rouen, t. l, p. 165.)

(2) Pardessus, Lois maritimes, p. 54.

(5) Chappus, Hist. des Révolut. du comm., p. 442.

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Chose bien rare ! au milieu même de ces temps barbares et malgré la force absolue de son pouvoir, Charlemagne comprenait les conséquences fécondes de la tolérance; il reconnut combien le génie commercial de la nation juive pouvait être utile à la richesse de son vaste empire ; sous son règne les israélites furent tranquilles; ils jouirent même de quelque influence à la cour; c'est un israélite que Charlemagne envoya en ambassade auprès du calife Haroun-al-Raschid. Il honorait également de sa confiance un autre individu de la même nation qui faisait fréquemment les voyages de la Syrie et en rapportait les précieuses denrées du Levant. Sous ce grand empereur, en un mot, le commerce et la liberté de ce peuple intelligent furent protégés comme ceux des autres sujets (1).

L'éducation reparut aussi avec le commerce; Charlemagne fit venir des professeurs étrangers et les combla de richesses. Bordeaux vit renaître ses jours de lumière et de grandeur.

Malheureusement, ce réveil du commerce et de la civilisation ne fut qu'un éclair rapide; le génie et la force de Charlemagne ne passèrent pas à ses successeurs. Lorsque ce bras puissant fut tombé, le torrent des peuples barbares reprit son cours; les Sarrasins recommencèrent à infester les côtes méridionales de l'Europe et interrompirent la navigation de l'Occident avec le Levant. Du côté de l'Atlantique, les Nor

(1) Depping, Hist. du Comm., p. 452.

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mands, arrivant au dernier degré de l'audace, débarquèrent sur tout le littoral de la France. Vers le milieu du IX° siècle, une flotte normande pénétra dans la Gironde, s'empara de Bordeaux, et les vainqueurs mirent tout à feu et à sang dans la ville et ses environs; ils recommencèrent plusieurs fois leurs ravages pendant plus de soixante ans. « Comme rien ne pouvait arrêter leur férocité, les Bordelais abandonnèrent leur malheureuse patrie; il ne resta de Bordeaux que quelques maisons éparses que les Normands n'épargnèrent que parce qu'ils en avaient besoin pour leur servir de retraite. Frothaire, archevêque de Bordeaux, demanda au pape Jean VIII d'être transféré à Bourges, car Bordeaux, disait-il , n'avait plus besoin de pasteur, puisque les Barbares en avaient détruit ou dispersé tout le troupeau. » (1) Qu'était devenue cette cité magnifique déjà si renommée dans le monde?... A travers les larges brèches du mur d'enceinte, on n'apercevait qu'un tableau de ruine et de désolation. Dans le lit de ce fleuve, si beau de nos jours, le courant grondait au milieu de barrages à moitié détruits, de pieux couverts de limon, et de nombreuses carcasses de navires incendiés gisaient sur les vases amoncelées (2). Au milieu de tous ces désastres, l'herbe croissait

(1) Dom Devienne, Hist. de Bordeaux, p. 20.

(2) On lit, en effet, dans les vieilles annales de l'époque, que la navigation des rivières était interceptée par les machines de toute espèce qu'on y avait placées à fleur d'eau pour tâcher d'arrêter l'invasion des Normands. (Recueil des Histoires de France, t. VII, p. 617.)

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