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On ne saurait, sans injustice flagrante, maintenir au profit de quelques industries privilégiées un monopole qui pèse sur chaque consommateur, en ne laissant à sa disposition que des produits insuffisants, d'un prix élevé et d'une qualité inférieure , tandis que tous devraient être en pleine jouissance du droit de s'approvisionner sur le marché le plus avantageuX.....

Le 1er septembre 1846, Richard Cobden, chef infatigable de la ligue anglaise, fut reçu à Bordeaux avec un véritable enthousiasme. L'association du libre-échange lui donna un banquet ; ce célèbre économiste y prononça un discours remarquable, dont nous devons rappeler quelques passages :

« J'éprouve que je respire plus librement dans cette atmosphère du libre-échange. Au milieu d'hommes qui y partagent notre foi, il semble que notre âme se dilate et que notre énergie se retrempe d'une nouvelle vigueur. Qu'est-ce que le libre-échange?... Une plus grande liberté d'action, un champ plus vaste ouvert à l'esprit d'entreprise, l'affranchissement de ces chaînes qui gênent nos mouvements et la destruction de ces barrières qui limitent nos progrès. . Le libre-échange a pour résultat de réduire au minimum le travail de l'homme et de porter au maximum la rémunération de son industrie par un meilleur mécanisme, qui n'est au fond que l'association. Il y a des hommes pleins de philanthropie et de bienveillance qui se complaisent dans le rêve d'une différente et meilleure organisation sociale ; je les adjure

d'examiner nos principes, et ils reconnaîtront que nous avons en vue de réaliser le grand but qu'ils ont à cœur, à savoir : à chacun selon sa capacité, à chaque capacité selon ses œuvres. Qu'on ne se laisse point égarer par cette assertion des monopoleurs que nous plaidons comme free traders pour la concurrence désordonnée; le libre-échange est un principe d'expansion, tandis qu'au contraire le monopole est une tentative pour renfermer dans d'étroites limites l'énergie des hommes et les assujétir à demander à des efforts superflus le bien-être et la satisfaction de la vie. Si je voulais exprimer par deux mots les tendances de ces deux principes opposés, je dirais : Le libre-échange, c'est l'association; le monopole, c'est la concurrence. Il y a un argument très-usité en ce moment en France par les partisans du régime pro| tecteur, et auquel il ne m'appartiendrait pas de répondre s'il ne présentait sous un faux jour les intentions des frèe traders d'Angleterre. On dit que les Anglais ont maintenu la protection tant qu'elle leur a été nécessaire, et qu'ils l'abandonnent maintenant qu'ils trouvent avantage à s'en passer; à cela, je répondrai par un fait qui vient de vous être signalé par votre président, c'est qu'en Angleterre nous avons fait l'application de nos principes à celui de nos produits qui avait le plus à redouter la concurrence étrangère, les grains. Qu'il me soit donc permis d'affirmer à ces personnes qu'elles se méprennent complètement si elles croient que nos bons amis de l'école protectionniste en Angleterre ont abandonné leur principe par un semblable motif; bien loin de là, ils sont protectionnistes jusqu'à la moelle des os, et ils continuent de maintenir que notre pays sera ruiné s'il ne revient au bon vieux régime du monopole. J'ai peut-être acquis le droit de parler au nom des free traders avec quelque autorité. Loin de penser que les restrictions commerciales aient jamais été nécessaires à l'Angleterre, nous sommes convaincus qu'elles lui ont toujours préjudicié. Nous ne reconnaissons pas que nos manufactures, notre agriculture et notre marine marchande aient retiré quelque avantage de ce qu'on nomme protection; nous croyons qu'elles n'eussent été que plus florissantes sans elle. Mais pour détruire tout soupçon qui aurait pu pénétrer à l'égard des prétendues arrière-pensées machiavéliques attribuées à nos free traders, je serai plus explicite. Qu'on sache donc que leur opinion très-consciencieuse est que, dans aucun temps, dans aucune circonstance, une nation ne peut être enrichie par l'intervention du Gouvernement sous forme de loi restrictive. » Ce que nous voudrions que l'on comprît distinctement, c'est que nous appliquons cette maxime sans réserve à tous les pays, à toutes les circonstances et à tous les temps. Quelle que soit la condition d'un pays, nous soutenons que la liberté lui vaut mieux que la restriction. Est-il comparativement dépourvu de capitaux et arriéré en industrie? C'est pour cela même qu'il doit désirer le libre-échange, afin de s'enrichir des avantages dévolus aux autres nations.

Est-il riche de capitaux et de manufactures perfectionnées? C'est plus qu'il n'en faut pour qu'il cherche dans des relations avec des contrées moins avancées, un débouché à ses ressources et à son industrie. Est-il chargé de dettes publiques? c'est certainement un bon motif pour qu'il refuse d'imposer aux contribuables une charge nouvelle en faveur des monopoleurs. Ses rentes sont-elles mauvaises? raison de plus pour ne pas entraver la circulation par des obstacles additionnels. Sont-elles bonnes? raison de plus pour laisser le commerce les utiliser. Montrez-moi quelque point que ce soit sur la surface du globe, que ce soit un sol d'une fécondité illimitée comme l'Égypte, ou un rocher stérile comme Malte , ou un vaste marécage comme la Hollande; qu'il soit placé sous le soleil

des tropiques, ou par delà le cercle polaire, je crois pouvoir démontrer qu'il est de l'intérêt de ceux qui

l'habitent d'entretenir les communications les plus libres avec leurs frères répandus sur toute la terre.

Mais quoi ! cette vérité n'est-elle pas démontrée par

tous les grands économistes, et dans toutes les nations civilisées? Smith en Angleterre , Say en France,

Storck en Russie, des hommes éminents en Italie,

en Espagne, en Suisse, ne se sont-ils pas unis dans la défense du libre-échange, comme pour prouver qu'il est également applicable à tous les pays, à tous les climats, à toutes les races, à tous les gouvernements? J'ai aussi remarqué qu'on a, sous un autre rapport, faussement apprécié la portée de notre agitation anglaise. On a représenté le rappel des lois céréales comme le but unique de la ligue ; cela n'est pas exact; j'ai cent fois publiquement déclaré, dans le cours de notre agitation, que nous poursuivions le rappel de nos lois céréales comme le moyen d'atteindre un but plus général et plus élevé ; que nous | voyons dans cette loi la clé de voûte du monopole, et que si une fois elle était arrachée, l'édifice s'écroulerait tout entier. Un mois ne s'était pas écoulé depuis notre triomphe, que nos prévisions se réalisaient par l'abolition du monopole des sucres, et je ne crains pas de dire que je regarde ce second triomphe comme plus important que le premier, au point de vue de ses conséquences morales et sociales, car il renferme une révolution complète du système colonial. Vous n'ignorez pas que la législation britannique a voté l'égalisation graduelle des droits sur les sucres coloniaux et étrangers ; il va sans dire que le même principe sera appliqué aux productions coloniales de moindre importance. En même temps, nous avons reconnu à nos colons, ainsi que la justice nous y obligeait, le droit d'importer les produits des pays étrangers aux mêmes conditions que ceux de la métropole. » On peut donc affirmer que dans cinq ans toutes les nations pourront vendre, acheter et échanger dans nos colonies aux mêmes conditions que nousmêmes. Vous voyez d'un coup d'œil combien de conséquences impliquées dans cet acte : il détruit au sein des peuples les puissants désirs de conquêtes territoriales et de monopoles commerciaux , qui ont été

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