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plus ou moins la cause de toutes les guerres dans les temps modernes; il contribuera plus que toute autre chose à clore ce long et triste chapitre de l'histoire où l'on voit les nations se disputer par la force brutale l'acquisition de la richesse. » Malgré les espérances de Cobden, la lutte devait se prolonger longtemps encore. En vain, les vrais principes du commerce se vulgarisaient en France ; les influences protectionnistes reproduisaient et faisaient triompher leurs sophismes captieux, qui se formulaient à peu près de la manière suivante : 1° La libre concurrence sera la mort de notre industrie nationale; 2° Les défenseurs du libre-échange font les affaires de l'Angleterre, soit pour l'industrie, soit pour les progrès de la marine; 3° Les conditions du travail ne sont pas égales de pays à pays; l'Angleterre, par exemple, grâce à la fécondité de ses houillières et à la situation de ses gisements de minerai de fer, peut produire le charbon et le fer avec beaucoup moins de frais que la France; la Belgique fabrique la toile, et l'Italie les soieries, à meilleur compte que la France ; donc, si la France n'égalise pas les frais au moyen de fortes taxes d'entrée, la concurrence est impossible pour elle, et la plupart de ses industries doivent succomber ; 4° S'il faut laisser la concurrence libre entre les peuples, au moins doivent-ils concourir à des conditions égales. Tel pays paie beaucoup d'impôts, tel autre très-peu; ce dernier a un grand avantage sur le premier, il faut donc que celui-ci mette une taxe proportionnelle sur toutes les marchandises que l'autre voudra importer chez lui; 5° Nous ne devons pas nous faire un besoin des produits des autres peuples, parce qu'en cas de guerre nous serions à leur merci ; il faut nous rendre indépendants d'eux et encourager par conséquent la production sur notre territoire, au moyen de droits protecteurs. La chambre de commerce et les négociants de Bordeaux répondaient à ces objections avec une force et une vérité qu'on ne peut plus contester : « Dans le libre-échange, les produits étrangers, loin d'être des ennemis menaçant l'existence de nos produits nationaux, ne seront au contraire que des moyens d'émulation pour la production et le progrès; ils ne pourront entraîner qu'une meilleure distribution du travail, appliquant les populations à ce qu'elles peuvent faire le mieux relativement à la position où elles se trouvent. Le temps perdu à produire difficilement, imparfaitement, plus cher, est, dans l'intérêt général, une chose fâcheuse, absurde, nuisible. Pourquoi, d'ailleurs, aurions-nous à craindre? Est-ce que la richesse de notre sol n'a pas fait ses preuves? Est-ce que l'intelligence française n'est pas à la hauteur de celle des autres nations? Si nous ne fabriquons pas certains objets à aussi bon marché, est-ce la faute de notre esprit industriel ? N'est-ce pas uniquement parce que nous n'avons pas les

matières premières au même prix ? Qu'il nous soit permis de les recevoir, de nous les procurer à bas prix, et l'on verra bientôt que les produits étrangers seront loin de conserver des avantages sur ceux de même nature confectionnés dans le pays. N'est-il pas incontestable que les objets de notre industrie ont un cachet particulier, un goût reconnu, qui doit rendre le monde entier tributaire de nos produits ? Malgré les rigueurs du régime douanier, n'est-ce pas à cette production élégante que nous devons nos succès dans la lutte ardente que nous soutenons contre le peuple le plus industriel? N'est-ce pas dans son propre sein que nous trouvons un débit important de nos produits? Ceux qui font les affaires de l'Angleterre, ceux qui détruisent la marine française, sont ceux qui, entraînés par des idées d'exclusion et de monopole , obligent notre pavillon à abandonner successivement la route de tous les ports étrangers. Si les conditions financières et de travail sont différentes dans chaque pays, le libre commerce aura précisément pour effet de les faire jouir tous des avantages particuliers de chacune, et si tous les peuples prétendent que ce régime les ruinerait, c'est une preuve certaine qu'il les enrichirait tous, puisque dans cette question chaque peuple aperçoit la cause de sa ruine dans la richesse que la liberté commerciale donnerait à ses rivaux. »

Telles étaient la lutte et les armes.

Les partisans du libre-échange ne présentaient toutefois que des prétentions transactionnelles. Ils ne demandaient pas d'un seul coup le renversement de tous les droits; ils déclaraient au contraire laisser aux hommes d'État le soin d'appliquer progressivement les principes du free trade, de façon à ne causer aucune perturbation violente dans les intérêts existants. Quant au commerce de Bordeaux , il fit preuve d'un esprit de modération et-de conciliation qui ne s'est pas démenti. | L'association bordelaise maintint ses travaux jusqu'à la révolution de Février, et si elle n'obtint pas un succès immédiat , elle contribua beaucoup à éclairer l'opinion publique et à poser nettement la question économique la plus importante pour le comIYlG TCG . Mais en dehors des raisonnements généraux sur lesquels s'appuyait la théorie du libre-échange, cette question puisait surtout son intérêt pour nous dans quelques-unes de ses conséquences les plus graves et que nous devons examiner.

ARTICLE II.

QUESTION VINICOLE.

Les vins de France sont les plus estimés de l'Europe, et c'est aussi le produit sur lequel les tarifs étrangers ont toujours, par esprit de représaille, fait porter leur plus grande rigueur. .

Le système protectionniste était donc fatal surtout aux pays vinicoles, et principalement à Bordeaux, dont les vins sont les plus propres au commerce extérieur.

Vers 1842, les intérêts industriels redoublèrent d'activité et de violence pour s'opposer à toute amé- lioration sur les tarifs et repousser l'union douanière avec la Belgique, dont le Gouvernement s'occupait alors. Des réunions tumultueuses de fabricants eurent lieu dans le nord de la France; elles assiégèrent le ministère et s'emportèrent jusqu'à la menace. Dans cette situation dangereuse , un comité de propriétaires et de négociants se forma à Bordeaux et fit appel à toute la France vinicole ; cet appel fut entendu. La première réunion eut lieu le 22 décembre 1842. Après s'être organisé de la manière la plus rigoureuse, le comité adopta l'acte d'union suiVant :

« Acte d'union entre les départements pour la défense des intérêts vinicoles.

» Art. 1". — Les propriétaires de vignes des départements du Gard , du Lot, de la Dordogne, du Gers, de Maine-et-Loire, de la Charente-Inférieure, des Basses-Pyrénées, de l'Hérault, du Lot-et-Garonne, représentés à Bordeaux par leurs délégués, et les représentants des intérêts vinicoles du département de la Gironde, réunis à Bordeaux pour délibérer sur les résolutions à prendre en face d'une détresse toujours croissante , et de la résistance des industries privilégiées au projet d'union douanier avec la Belgique, s'engagent à concourir par tous les moyens légaux au redressement de leurs griefs communs.

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