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partout dans les villes abandonnées ; les Barbares en avaient dispersé les habitants, et s'ils leur avaient laissé la vie, ce n'était que sous la condition d'une forte rançon. Parmi les cultivateurs des campagnes, les uns étaient allés s'établir dans l'est, d'autres s'étaient résignés à subir toutes les horreurs de l'invasion; d'autres encore, rompant les liens les plus sacrés, s'étaient précipités au devant des Barbares, et, pour assouvir leurs passions, les surpassaient en cruautés, trempant leurs mains dans le sang de parents ou d'amis (1). En Aquitaine, comme dans toutes les contrées voisines de la mer, les vignes et les vergers étaient dévastés; de vastes espaces offraient à peine aux regards un seul être humain; on ne rencontrait plus de marchands sur les routes, un morne silence régnait dans les campagnes et les ronces couvraient les terres labourables (2). Dans cet abandon presque entier de l'agriculture, on comprend combien la misère devait être profonde et le dépeuplement rapide : des familles affamées se donnaient en servitude aux riches seulement, pour ne pas mourir de faim. Charles le Chauve fut obligé de rappeler en faveur de ces infortunés la loi de Moïse, d'après laquelle l'homme qui se vend à un autre , ne sera esclave que six ans et recouvrera sa liberté la septième année (3).

(1) Depping, Hist. des Normands, p. 157.

(2) Hist. générale du Languedoc.

(5) De illis Francis hominibus qui tempore famis, necessitate cogente, se ipsos servitudini vendidêre, etc. (Édit de l'an 864, art. 54.)

Quelquefois pourtant, le peuple, ne prenant conseil que de son désespoir, se soulevait pour s'affranchir du fléau qui pesait sur lui ; mais ces insurrections tumultueuses étaient ordinairement dispersées par l'énergie féroce des Barbares ou réprimées par les seigneurs francs eux-mêmes, qui ne voulaient pas que le peuple fît des attroupements, eussent-ils pour objet de repousser les ennemis. C'est ainsi qu'en 859 on extermina les malheureux qui s'étaient insurgés entre la Loire et la Seine, pour défendre le pays contre les pirates du Nord (1). Cette affreuse situation dura jusqu'au commencement du X° siècle, époque où Charles le Simple, ayant cédé aux Normands une partie de la Neustrie, ces Barbares cessèrent de ravager la France. Les Bordelais rebâtirent alors leur ville, mais non dans sa première magnificence; l'ancienne avait été construite dans un temps de prospérité, sous la direction des maîtres les plus habiles; l'autre se ressentit de la décadence et de la misère (2). L'Aquitaine passa sous le pouvoir de ducs souverains indépendants des rois de France, et qui régnè, rent pendant deux siècles. Les documents historiques de cette époque, peu nombreux et très-incomplets, ne fournissent aucun renseignement sur le

| (1) Vulgus promiscuum inter Sequanam et Ligerim adversùs Danos fortiter resistit; sed quia incautè suscepta est eorum conjuratio, à potentioribus nostris facilè interficitur. (Annales Bertin, ad ann. 859.— Depping, Hist. des Normands, p. 267.)

(2) Dom Devienne, ibid, p. 20.

commerce et l'industrie; il faut franchir plusieurs générations sans rien trouver d'exact sur ce qui constituait les rapports et les progrès du pays bordelais; mais, nous le répétons, quelles pouvaient être dans ce pays, essentiellement agricole, la liberté du commerce, la sûreté des engagements, la prospérité des échanges, à une époque où chaque province avait un maître différent, et chaque maître un pouvoir absolu sur la vie et les biens de ses sujets. Toute émulation avait disparu ; ce qui restait des arts, des manufactures et des métiers, s'exerçait dans les cloîtres; le corps du peuple, esclave ou serf, n'était employé qu'au travail de la terre (1). Remarquons aussi que, dès l'avénement du régime féodal , les anciennes douanes établies par les souverains ne furent plus, ainsi que les autres impôts, que des droits perçus au profit de chaque seigneur, à l'entrée comme à la sortie de leurs domaines; les marchands n'étaient regardés que comme des serfs dont on méprisait la personne et dont on convoitait la fortune. Quand les besoins du seigneur l'exigeaient, la spoliation armée remplaçait la perception trop lente des droits de passage; les marchands étrangers étaient encore traités plus durement que les régnicoles. Cette distinction, qui commença ainsi par la barbarie , s'est développée ensuite par esprit mal entendu de protection nationale. Telle est encore une des tristes origines du système protecteur (2).

(1) Arnould, Balance du Comm., introd. , p. 10, (2) Dalloz, Répert. général, Douanes, n° 10.

32 HISTOIRE DU COMMERCE

Toutefois, il paraît certain que vers la fin du XI° siècle, sous les derniers ducs d'Aquitaine, le commerce de Bordeaux avait repris une certaine importance; ce qui le prouve, c'est qu'avant son mariâge avec Louis le Jeune, Éléonore de Guyenne publia sous le titre de Roole des Jugements d'Oleron un code maritime, où l'on retrouve toutes les règles principales que nous suivons à peu près encore sur les obligations des armateurs, des capitaines et de l'équipage , sur les pilotes, le fret, les avaries et le règlement des intérêts dans le cas de jet à la mer.

Néanmoins cette Éléonore fut, sous plusieurs rapports, une princesse fatale à la France, car, après son divorce avec Louis le Jeune, elle épousa en 1154 Henri d'Anjou, héritier du trône d'Angleterre, et par là fit passer sous le sceptre anglais la riche province d'Aquitaine, événement historique qui est devenu le point de départ de nos guerres les plus malheureuses.

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DE BORDEAUX . 33

CHAPITRE IV.

ANGLAIS. — CROISADES. - RETOUR DE LA GUYENNE A LA COURONNE DE FRANCE.

La société européenne sort enfin du chaos causé par l'invasion barbare. — Le commerce de Bordeaux s'agrandit de toutes les relations anglaises. — Mais l'esprit de privilége domine le monde. — Le principe de liberté étouffé dans les sociétés l'est encore plus pour l'industrie et les relations commerciales : priviléges des castes; priviléges des corporations; priviléges de l'industrie nationale ; priviléges des produits de l'agriculture; priviléges des villes. — Cependant les croisades produisent pour le commerce des effets inattendus. — Le besoin et le développement des rapports avec le Levant font rechercher une route directe pour les grandes Indes. - Découverte de l'Amérique.

Après le second mariage d'Éléonore, Bordeaux devint capitale de la Guyenne, nouvelle province que les Anglais composèrent du Bordelais, de la Saintonge, de l'Agenais, du Quercy, du Périgord et du Limousin. Dans sa nouvelle situation, le commerce de Bordeaux dut naturellement augmenter, puisque cette ville devint libre d'étendre ses rapports dans les provinces nombreuses, soit de la GrandeBretagne, soit du continent , qui obéissaient au roi d'Angleterre, et notamment la Normandie, l'Anjou, le Maine, le Poitou et la Touraine.

Dès cette époque , on voit , en effet, la marine bordelaise transporter en Normandie des chargements considérables de vin que le Havre et Rouen répandaient dans toutes les contrées voisines, et sur

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