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tout dans l'île de France. Les monastères contribuaient eux-mêmes à ce mouvement; on lit dans l'Histoire du Commerce de Rouen : « En descendant la Seine, au-dessous de Mantes, le premier barrage féodal que l'on rencontrait aux XI° et XII° siècles était celui de la Roche-Guyon ; les maîtres de cette imprenable forteresse semblent avoir tenu rigueur pendant fort longtemps aux moines de Saint-Wandrille ; peut-être avaient-ils raison ? car il résulte d'un accord de 1292 que les religieux des deux monastères envoyaient dans leurs prieurés de l'île de France des vins de Gascogne, en quantité si considérable, qu'on n'oserait pas dire qu'ils n'en vendissent pas. » (1) Mais les relations directes avec Londres et les principaux ports d'Angleterre devinrent surtout beaucoup plus considérables. Voici quelques faits et documents commerciaux de cette époque : 1213. - Le registre des finances du roi Jean in— dique une somme de 517 livres 17 schellings pour achat de 348 tonneaux de vin , dont 222 tonneaux vin de Gascogne. 1246. — On trouve sur les comptes du chancelier de l'Échiquier 414 livres pour 404 tonneaux vin de Gascogne, et 1,846 livres pour 901 tonneaux du même crû. 1299. — Arrivée à Londres de 173 navires bor

(1) Hist. du Comm. de Rouen, t. I, p. 60.

delais chargés de vins. D'autres bâtiments du même port fréquentaient Douvres, Sandwich, Hastings, etc. 1372. — Arrivée à Bordeaux de 200 bâtiments anglais venant charger des vins (1). 1 154. — Les Anglais fixent un maximum pour le prix des vins, qu'ils limitent de 20 à 25 sous sterling le tonneau. 1212. — Sur chaque chargement de vin importé en Angleterre, le roi prend un tonneau devant le mât et un tonneau derrière. Ce droit s'appelle prisa. 1273. — Henri III établît un nouveau droit de Gange d'un denier sterling par tonneau pour l'entrée en Angleterre des vins de toute provenance.

1302. — Nomination à Londres de six dégustateurs chargés de vérifier la qualité des vins. 1302. Les vins d'Aquitaine sont exemptés du

droit de prisa (2). Les retours d'Angleterre se faisaient principalement en fers et laines. On a conservé une lettre d'avis de la maison Gherardi , de Londres, datée de 1286, au sujet d'un contrat d'achat de laines passé avec quelques abbayes anglaises (3); de Bordeaux, ces laines se transportaient à la Méditerranée, où les navires génois venaient les charger pour les répandre en Italie. Chaque balle de laine, pesant quatre quintaux de Provence , coûtait en fret et en droits, jusqu'à Aigues-Mortes, 9 florins d'or; pour l'assu

(1) Chronique bordelaise. — Duesberg, Hist. de la Nàvigat., p.407. (2) Duesberg, Hist. de la Navigat., p. 407.—Franck, Traité des Vins. (5) Duesberg, Hist. de la Navigat., p. 407.

36 HISTOIRE DU COMMERCE

rance depuis Londres jusqu'en Italie, on payait 12 ou 15 florins, suivant les périls du transport (1). Dans cette situation, notre ville reprenait quelque splendeur, et présentait cet aspect original et pittoresque que l'art gothique imprimait aux grandes cités. Bientôt s'élevèrent ces nobles monuments d'architecture que nous admirons encore de nos jours : les tours de l'Hôtel-de-Ville qui devaient figurer à jamais dans les armes de Bordeaux , les flèches aériennes de Saint-André, la pyramide grandiose de Saint-Michel. Dans le port , ce n'était plus les bateaux grossiers des Barbares, ni les bâtiments variés des Romains; le génie naval avait combiné ses moyens pour les mers tourmentées qu'il fallait parcourir. Les navires étaient plus forts, la mâture et les voiles mieux établies. Le goût exagéré des gaillards avait produit aux deux extrémités du pont des constructions très-élevées enrichies d'ornement, et qu'on appelait les châteaux d'avant et d'arrière. Pour le petit cabotage, on se servait de barques légères, connues sous le nom de nefs; elles n'avaient, en général, qu'un seul mât, une grande voile et un foc; mais dans les temps calmes, elles pouvaient employer six à huit fortes rames. Un des événements politiques les plus curieux de l'histoire, contribuait à cette époque à ranimer le commerce maritime; les croisades rétablirent plus de rapports que les Barbares n'en avaient détruits; des

(1) Depping, Hist. du Comm. du Levant, t. I, p. 501.

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flottes nombreuses durent se former pour transporter les armées en Orient. Ces vaisseaux rapportaient à leur retour les soies de Constantinople et de la Morée, les broderies de la Grèce et les beaux tapis de la Perse. Le goût de ces riches produits fit renaître partout l'esprit industriel et commerçant. La prospérité des républiques de Venise, Gênes et Pise, sortit de cette lutte prolongée. Tout en transportant les approvisionnements immenses de l'armée des Croisés, la marine de ces cités opulentes rétablit et soutint le plus grand commerce qui eût jamais existé entre l'Europe, l'Égypte et les Indes. La part que prenait Bordeaux à ce mouvement oriental avait lieu par Aigues-Mortes, Narbonne, Béziers, Montpellier et le port de Lattes, pratiqué à l'embouchure de la rivière de Lez, et qui communiquait à Montpellier par un chemin pavé. Souvent ces villes s'associaient entre elles pour compléter leurs chargements. La ville de Toulouse entrait aussi dans ces associations. Quoique située dans l'intérieur du Languedoc, elle pouvait facilement rassembler dans ses murs, par la Garonne, non-seulement les productions de la Guyenne et des côtes occidentales de la France, mais encore toutes les denrées des contrées septentrionales que les Flamands, les Normands et les Anglais apportaient à Bordeaux (1). Pour les soieries et les épices du Levant, Montpellier était le principal entrepôt correspondant avec

(1) Clicquot de Blervache, Comm. int., p. 55.

la capitale de la Guyenne. On conserve encore une note de la maison du roi d'Angleterre, Henri III, écrite à Bordeaux en 1232 et qui demande à Montpellier vingt pièces d'étoffe de soie, quatre de drap écarlate et trois gourdes de gingembre confit (1). Il y avait à Montpellier une corporation de marchands de poivre que l'on appelait la caritad ou la charité des poivriers ; on préparait dans cette ville, à l'aide des herbes de l'Orient, des épiceries, baumes, électuaires, conserves et autres substances servant, soit à la médecine, soit aux raffinements du goût; de là, ces différents produits étaient transportés en grande partie à Bordeaux, qui les répandait dans tous les ports de l'Occident et du Nord. Toutefois, et malgré cet heureux progrès, le commerce de notre port n'avait encore qu'une importance relative ; les préjugés et l'ignorance arrêtaient son développement; les nobles, renonçant aux principes de Charlemagne, avaient abandonné le négoce et le méprisaient; la bourgeoisie même le pratiquait peu ; les israélites établis hors l'enceinte de la cité bordelaise, dans le territoire du prieuré Saint-Martin, en faisaient la plus grande partie (2). Il y avait si peu de fortune dans la ville, qu'en vertu d'une ordonnance royale, aucun bourgeois ne pouvait être condamné, pour quelque cause que ce fût, à une amende supérieure à 60 sous bordelais (3).

(1) Depping, Hist. du Comm. du Levant, t. I, p. 505.
(2) Clicquot de Blervache, Comm. int., p. 70.
(5) Chronique bordelaise, p. 25.

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