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A la fin du travail, la fabrique récompensa cet entrepreneur par le don d'un bel habit qui coûta 10 liv. On lit, en effet, dans les registres de comptabilité : « Plus, paguat una rouba et ferradoura, en la feyssoun, qui fut dounade à Ugues Bauduchau, per los services de detz ans que abe feyt per l'ovre, de nuyt et de jour, ci.... detz livres. » Les victoires de Charles VII et l'occupation définitive de la Guyenne par la France produisirent une perturbation considérable dans le commerce de Bordeaux ; de nombreuses et riches maisons anglaises, établies dans le pays depuis longtemps furent obligées de le quitter, avec autorisation d'emporter tous leurs biens ou d'en disposer. Le dépeuplement et le préjudice que cette circonstance occasionna furent tels, que quelques années plus tard Louis XI jugea indispensable de publier des lettres-patentes accordant des priviléges considérables aux étrangers qui viendraient fixer leur résidence à Bordeaux (1). La Grande-Bretagne ne tarda pas à établir sur l'entrée des vins bordelais des droits très-élevés, qui portèrent un coup funeste au commerce. On lit dans la Chronique de Guyenne : « Bien est vrai que le trafic qu'ils font de vin au dit Bordeaux, est beaucoup moindre qu'il n'a été ci-devant à cause des taxes imposées au royaume d'Angleterre. » (2) De son côté, la France redoutant toujours les intrigues

(1) Dom Devienne, Hist. de Bordeaux, pages 98 et 105. (2) Chron. bordelaise, 1re part., p. 26.

anglaises en Guyenne, avait adopté un système de surveillance qui nuisait aux rapports commerciaux. Les navires anglais montant à Bordeaux étaient tenus de laisser à Blaye leurs armes, munitions et artillerie; avant même d'entrer en rivière, ils devaient mouiller sur la côte de Soulac pour demander un sauf-conduit (1). Les capitaines ou négociants anglais ne•pouvaient sortir de la ville pour aller acheter des vins qu'accompagnés d'un archer et avec la permission expresse des jurats; dans la ville même, ils ne logeaient que dans des hôtels désignés par le fourrier de la ville, et il ne leur était permis de circuler, dans les rues ou sur le port, qu'à sept heures du matin, avec obligation de se retirer à cinq heures du soir (2). De cet état de choses devaient naître des représailles toujours défavorables aux affaires : ainsi, le roi d'Angleterre ordonna qu'on ne pourrait charger des vins à Bordeaux avant décembre, c'est-à-dire au moment le plus préjudiciable aux voyages; de son côté, le roi de France décréta que la morue et autres poissons salés venant d'Angleterre ne seraient reçus dans le port de Bordeaux qu'après Pâques, et les laines anglaises qu'après la Saint-Jean (3). Telles sont les principales circonstances commerciales que l'histoire nous transmet comme ayant été la conséquence immédiate du retour de la Guyenne

(1) Delurbe, Anciens Statuts de Bordeaux, p. 190.
(2) Chron. bordelaise, 1r° part., p. 26.
(5) Chron. bordelaise, p. 152.

à la France. Quant à la nature du commerce et au fond des rapports, il est facile de comprendre que des années nombreuses s'écoulaient sans y apporter de changements très-remarquables, parce que l'agriculture, la civilisation et l'industrie ne progressaient encore qu'avec une grande lenteur. Toutefois, les ports de Bordeaux et de Bayonne se livraient déjà à la pêche de la baleine, qui se faisait souvent dans le golfe même de Gascogne , ce qui nous est attesté par ce passage de Clairac : « Les pêcheurs de cap Berton et du Flech ou du Boucau, les basques de Biarritz et autres pêcheurs de Guyenne, lesquels vont hardiment par grande adresse harponner et blesser à mort la baleine en pleine mer, ne paient ou n'ont payé jusqu'à présent quoi que ce soit au roi ni à seigneur quelconque, pour amener et déposer leurs prises à terre. La saison du passage des baleines sur les côtes de Guyenne et de Biarritz commence après l'équinoxe de septembre et dure presque tout l'hiver. La raison pour laquelle ces beaux cétacés viennent au dit temps s'ébaudir en ces plages, est qu'ils fuient les profondes ténèbres et les rigueurs de l'hiver, qui, pour lors, possèdent la mer glaciale du Nord, en laquelle est leur repaire et leur séjour ordinaire pendant tout l'été ; car les baleines sont naturellement amoureuses de la lumière et de l'aspect du soleil, comme le sont aussi plusieurs autres poissons et divers oiseaux qu'on nomme de passage , tous lesquels pendant tout l'été font séjour aux mers et les oiseaux aux terres hyperborées, sous ou

proche le pôle, aux fins de jouir de la grâce et du plaisir d'un jour continuel de six mois de durée. Les grands profits et la facilité que les habitants de Guyenne ont trouvé à la pêcherie des baleines ont servi de leurre et d'amorce à les rendre hasardeux à ce point que d'en faire la quête sur l'Océan, par toutes les longitudes et les latitudes du monde. A cet · effet, ils ont ci-devant équipé des navires pour chercher le repaire ordinaire de ces monstres. Ce sont les barques et les navires de quelques marchands de Bordeaux qui se rendirent les premiers vers la mer glaciale du Groënland, au nord de l'Islande et au Spitzberg, où ils ont enfin trouvé la station ordinaire des baleines, pendant le jour qu'il y fait de six mois de durée ; là , ces monstres jouent et s'ébattent en troupes comme les carpes en un vivier , et les poissons blancs dans les rivières et fleuves tranquilles, et les pêcheurs en rencontrent à choisir plus qu'ils n'en veulent ou qu'il ne leur en faut. Les Anglais qui n'avaient pas l'adresse ou l'industrie de cette pêcherie, en ayant eu l'avis, furent jaloux ; ils y accoururent et leur firent de grands molestes pour les empêcher de travailler et de descendre à terre, lesquels ils continuèrent et redoublèrent tous les ans ; enfin, ils leur prohibèrent absolument la descente en Islande et Groënland, pour y travailler à fondre les lards; depuis, un bourgeois de Cibourg, nommé François Saupette, a trouvé l'invention, laquelle a fort utilement réussi, de cuire et fondre les graisses à flot et en pleine mer, loin des terres, toujours flottant sans

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mouiller l'ancre, ce qui leur revient à grand profit, car ils étaient fort incommodés à porter les lards crus à cause de la senteur de venaison ou de la puanteur et corruption, et le marc ou immondice qui ne peut être fait huile revenait au tiers de la cargaison; par l'invention de Saupette, ils sont à présent libérés de tous ces inconvénients et n'ont nul besoin de descendre à terre. » (1) A peu près à la même époque , les pêcheurs'commencèrent à profiter des bancs immenses de harengs qui descendent tous les ans du pôle nord ; le golfe de Gascogne offrit aux marins de la Guyenne les sardines et autres poissons de même espèce, pendant que s'établissait dans la Méditerranée la pêche analogue de l'anchois et du thon. Ce commerce du poisson devint dès lors une des sources principales de prospérité pour Bordeaux, et bientôt s'élevèrent, dans le quartier de la Rousselle, ces vastes magasins profonds et frais, dont un grand nombre existent encore de nos jours. (2) En ce qui regarde les droits supportés par le com

merce, la conquête de Charles VII replaça Bordeaux

sous l'empire, à peu près arbitraire, des règles établies par Philippe le Bel et ses successeurs. Les anciens droits de traites ou coutumes furent appliqués à tout le mouvement du commerce. Également imposés sur toute espèce de marchandises, soit sur les choses de nécessité, soit sur celles de

(1) Clairac, Usages de la mer, p. 151.
(2) Guilhe, Études sur l'Hist. de Bordeaux, p. 219.

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