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DE BORDEAUX . 49

luxe, ces droits étaient perçus à l'importation comme à l'exportation (1). Ils étaient, en effet, considérés comme impôt sur les profits des marchands; on ne comprenait pas alors que les profits des marchands ne sont pas de nature à être imposés directement, ou que le paiement de tout impôt assis de cette manière doit toujours retomber avec une charge considérable sur le consommateur (2). Les statuts de la sénéchaussée de Guyenne relevaient, il est vrai, cette contrée de tous droits quant à l'exportation, mais ce privilége se trouvait subordonné à l'empire des circonstances : si le gouvernement royal éprouvait un besoin , aussitôt la traite était rétablie, malgré les plus vives réclamations, et souvent Bordeaux se vit obligé de faire un sacrifice considérable en argent pour obtenir le retrait du nouvel impôt et le respect de ses priviléges (3). Il est même prouvé que, dans ces circonstances, la ville envoyait des cadeaux de vins précieux, soit aux ministres, soit aux seigneurs les plus influents (4). Les choses étaient dans cette situation lorsque arriva , sous le règne de Charles VIII et vers les dernières années du XV° siècle , un événement qui étonna le monde et devait changer la face du commerce. Les conséquences de la découverte de l'Amérique ont été tellement immenses pour le port de

(1) Smith, Richesse des Nations, t. II , p. 575.
(2) Repert. de la Législ. , t. XVII, p. 557.
(5) Chron. bordelaise, pages 55, 59, 62, 69, 105 et 167.
(4) Ibid. , p. 75.

50 IIISTOIRE DU COMMERCE

Bordeaux, que nous croyons devoir nous arrêter un moment sur ce fait historique d'un si grand intêrêt. Les anciens pensaient que le Grand Océan, situé à l'occident de l'Europe et de l'Afrique, ne formait qu'une immense étendue d'eau enveloppant la terre, sans interruption, depuis les rivages occidentaux de l'ancien monde jusqu'aux extrémités orientales des Grandes-Indes. Dans leur opinion, cette mer était impraticable, soit par la violence des tempêtes, soit par l'impossibilité d'en opérer la traversée; c'est ce que nous apprend ce passage remarquable de la Géographie de Strabon : « Que la terre habitée soit une île , dit ce savant géographe dans l'introduction de son ouvrage , d'abord le sens et l'expérience vous le disent, puisque partout où les hommes peuvent parvenir aux extrémités de la terre, ils trouvent cette mer que nous nommons Océan ; ensuite , là où les sens ne peuvent s'en assurer, la raison le démontre. En effet, tout le côté oriental, le long de l'Inde, ainsi que tout le côté occidental occupé par les Ibères et les Maures, se parcourent sur mer, de même que la plus grande partie du côté méridional et du côté septentrional; le reste, réputé jusqu'à présent non navigable, parce qu'aucun navigateur n'a encore osé s'y engager ou n'a pas exécuté jusqu'au bout ses desseins, n'est pas considérable, à en juger par les distances correspondantes aux points où l'on a pu parvenir; or il n'est point probable que la mer Atlantique soit divisée en deux par des isthmes aussi étroits qui empêcheraient seuls de naviguer tout autour

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de la terre; on doit plutôt penser que cette mer est une et continue. Ceux qui ayant essayé de faire par mer le tour de la terre sont revenus sur leurs pas, avouent tous qu'ils y ont été forcés, non pour avoir rencontré quelque partie du continent qui leur fermait le passage, mais par la disette et le défaut de secours. Du reste, s'ils eussent pu poursuivre jusqu'au bout leur entreprise, ils eussent toujours trouvé la mer ouverte devant eux. » (1) Ces idées géographiques ne firent aucun progrès pendant bien des siècles. L'arabe Édrisi, qui écrivait au XI° siècle, appelle l'Océan la mer Ténébreuse; « personne ajoute-t-il, n'en connaît les limites à l'ouest; il est couvert d'une nuit éternelle et en proie à des tempêtes sans fin; nul pilote n'a osé s'y aventurer en pleine mer. » Toutefois, à l'époque même où ces opinions étaient répandues, les grandes pêches entreprises par les riverains du nord et de l'occident de l'Europe habituaient les marins de ces contrées à braver les tempêtes de l'Atlantique. Déjà, dans le IX° siècle, Éric Branda était passé de l'Islande dans le Groënland. On prétend même que le Vinland , c'est-à-dire la côte la plus nord des États-Unis, fut découverte pour la première fois en 956, par l'Islandais Biorn Herjols, qui était allé chercher son père au Groenland. Poussé par la tempête vers le sud-ouest, Biorn alla aborder à cette terre qui éta

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52 HISTOIRE DU COMMERCE

lait une riche végétation. De retour auprès de son père, il partit avec Lief Éricson, fils de cet Éric Branda qui avait fondé les premiers établissements au Groënland ; un Allemand, nommé Tinker, qui les accompagnait, leur fit entrevoir la possibilité de récolter du vin dans le Vinland. D'après les indications que les Sagas donnent sur cette contrée (1), il faut la placer sur la côte américaine, depuis New-York jusqu'à Terre-Neuve, où l'on rencontre, en effet, plus de sept espèces de vignes sauvages (2). Il paraît même prouvé que les marins de Guyenne, dans leurs courses pour la pêche de la baleine, avaient également rencontré Terre-Neuve et le Canada dans le XIII° siècle. Si les Castillans, dit Clairac dans son vieux langage, n'avaient pas pris à tâche de dérober la gloire aux Français de la première atteinte de l'île Atlantique qu'on nomme Indes occidentales, ils avoueraient, comme ont fait Corneille , Woytsler et Antoine Magin, cosmographes flamands , ensemble Antonio Saint-Romain, Monge de San Benico (De la Historia general de la India, liv. Io, chap. II, p. 8), que le pilote, lequel porta la première nouvelle à Christophe Colomb, et lui donna la connaissance et l'adresse de ce monde nouveau, fut un de nos marins de Guyenne (3). Cependant ces découvertes s'étaient peu répandues dans le monde maritime et n'avaient pas changé les (1) Traditions historiques des peuples septentrionaux.

(2) Notes sur l'édition impériale de Strabon, t. I, p. 152. (5) Clairac, Usages de la mer, p. 151.

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DE BORDEAUX . - 53 idées des géographes sur la configuration de la terre; on persistait à penser qu'au sud de l'Islande et dans tout le reste du globe, le Grand Océan s'étendait depuis les limites des rivages indiens jusqu'à ceux de l'Europe. C'était le développement de l'intérêt commercial qui devait faire découvrir ce quatrième continent situé au milieu des mers et dont le monde avait toujours ignoré l'existence. Comme nous l'avons dit, le commerce des Indes orientales, considérable sous les Romains, avait, pour ainsi dire, disparu pendant les luttes et la barbarie qui couvrirent l'Europe du VI° au XI° siècle. Les croisades le réveillèrent , les républiques italiennes le rendirent immense; mais les expéditions de ce commerce étaient coûteuses, difficiles et surtout d'une longueur désespérante ; elles se faisaient par l'Égypte et la mer Rouge, ou par l'Euphrate et le golfe Persique. Les progrès dans la science maritime, l'application de la boussole et de l'astrolabe durent porter les marins à rechercher s'il ne serait pas possible de trouver à travers les mers une route directe pour arriver dans les Indes et éviter ainsi les lenteurs et les transbordements ruineux. Les premières recherches eurent pour point de départ le projet de parvenir à doubler l'extrémité méridionale de l'Afrique, et d'arriver ainsi dans les mers indiennes. Un grand nombre de navigateurs firent des tentatives vers ce but et découvrirent sucCessivement toute la côte occidentale du continent africain. En 1486, Barthélemy Dias reconnut le cap

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