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mandant le cours de la Gironde. En 1562, Bourg, Blaye et tous les principaux mouillages situés de Bordeaux à la mer, se trouvaient au pouvoir des protestants; le commerce maritime était entièrement arrêté; on ne pouvait passer qu'avec des escortes nombreuses et en livrant de véritables combats. On lit dans la Chronique bordelaise, sous la date de 1574 : « Monsieur de Montpensier écrit aux maire et jurats pour leur donner avis d'une entreprise que ceux de la religion prétendue réformée avaient fait sur Blaye, et leur demander d'armer pour y pourvoir promptement six navires bien équipés, sous la conduite de Royer de la Galarande, général de l'armée navale, d'autant que les ennemis avaient des navires aux ports de Méchets, Talmon et Royan. » La même chronique rapporte encore, sous la date du 20 août 1593, que la garnison de Blaye, appartenant aux réformés, vint jusque dans le port de Bordeaux prendre une galiote de guerre que la ville entretenait pour sa défense. L'avénement d'Henri IV et l'édit de Nantes apaisèrent, pour un moment, la fureur des passions religieuses. Ce grand roi s'occupa sans retard d'améliorer la position désastreuse où se trouvaient les finances et le commerce de la France. Bordeaux fut un des premiers ports visités par ordre de Sully. Les renseignements fournis sur tout le littoral prouvèrent que la marine française était nulle. Pour la faire revivre, ce ministre frappa d'un droit d'ancrage tous les navires étrangers et accorda des priviléges aux

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navires français. Encouragés par les faveurs du Gouvernement, les commerçants se livrèrent à de nouvelles entreprises; Samuel Champlain, parti de Dieppe en 1608, établit définitivement la colonie du Canada, fonda la ville de Québec, et dès ce moment le port de Bordeaux dut faire quelques armements pour porter dans la colonie naissante des vins et eaux-devie dont le goût se répandit rapidement chez les peuples sauvages des rives du Saint-Laurent.A cette époque, on ne prenait en retour du Canada que des · pelleteries, telles que peaux de loutre, rat musqué, renard rouge, hermine, daim, cerf, chevreuil et castor. Dans le même temps, les navires portugais et hollandais commençaient à importer à Bordeaux toutes les productions du Brésil. Après la mort d'Henri IV, le génie de Richelieu chercha à donner une nouvelle implusion dUl COIIl

merce maritime français; mais les difficultés étaient

grandes, les intérêts rivaux embarrassèrent le pouvoir, et les intentions de ce grand ministre ne produisirent , il faut le reconnaître, que des tâtonnements sans résultats sérieux. On considéra d'abord, comme principe dominant , l'esprit de monopole et d'antagonisme qui, depuis plusieurs siècles, gouvernait le commerce tant à l'intérieur qu'à l'extérieur; au droit d'ancrage établi par Henri IV, on substitua l'interdiction absolue de fréter aucun navire étranger; cela fit naître en Angleterre et en Hollande des mesures et des taxes élevées trèsnuisibles aux rapports commerciaux.

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On parut en général pénétré de cette pensée, que le commerce ne pouvait se développer qu'en se groupant dans des sociétés générales et privilégiées. « Pour se rendre maître de la mer, dit Richelieu, il faut faire de grandes compagnies, obliger les marchands d'y entrer, leur donner de grands priviléges. Faute de ces compagnies, et pour ce que chaque petit marchand trafique à part de son bien, et partant pour la plus part en de petits vaisseaux assez mal équipés, ils sont la proie des princes nos alliés, parce qu'ils n'ont pas les reins assez forts comme aurait une grande compagnie. » Imbu de ces idées, dont le temps a démontré l'erreur, du moins comme règle absolue, le ministre de Louis XIII ne s'occupa qu'à former des compagnies pour l'exploitation entière du commerce dans tous les établissements français; il traça en 1626 le projet d'une compagnie générale des Indes orientales; mais ce plan ne reçut son exécution que sous le règne suivant. Quelques années plus tard, le commerce du Canada fut également attribué à une société qui ne put se maintenir. Denambuc, gouverneur de l'île Saint-Christophe, obtint le privilége de faire le commerce exclusif de toutes les colonies qu'il pourrait fonder dans les Antilles; l'État lui abandonnait pendant vingt ans toutes les îles que la société mettrait en valeur, et l'autorisait à se faire payer cent livres de tabac et cinquante livres de coton par chaque habitant, depuis seize ans jusqu'à soixante. Cette société ne fut pas prospère ; en 1649, elle vendit

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la Guadeloupe, Marie-Galante et les Saintes pour 73,000 fr.; la Martinique, Sainte-Lucie et la Grenade pour 60,000 fr. (1). Ces îles furent, comme on le sait, rachetées en 1664 par le gouvernement français pour une valeur double environ. Saint-Domingue, occupé en 1630, ne commença à faire un commerce régulier que vers 1661. Quelques années plus tard, d'Herville découvrit le Mississipi et fonda sur ses bords le premier établissement français dans cette partie de l'Amérique. Bordeaux armait seul à peu près le petit nombre de navires qu'exigeait ce commerce naissant.

La cour de France luttait avec énergie contre les difficultés de tout genre que présentait la conservation de ses colonies. En 1670 , le Gouvernement fit fabriquer pour toutes les îles une monnaie particulière dans le but d'éviter le déplacement désastreux du numéraire; d'un autre côté, deux édits de 1673 et 1675 affranchissaient de tous droits de sortie les marchandises expédiées spécialement de Bordeaux pour les îles; enfin, en 1681, notre port fut avantagé de l'établissement d'un entrepôt pour le tabac venant des colonies.

Si tous ces efforts ne produisirent pas immédiatement de grands résultats, il faut tenir compte de l'état d'enfance dans lequel se trouvaient presque toutes choses, et reconnaître que Colbert s'occupa du commerce avec une activité qui mérite la reconnaissance du pays.

(1) Hist. philosophique des deux Indes, par l'abbé Raynal, t. VII, pages 7 et 9.

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DE BORDEAUX . 63 Après avoir rétabli la marine militaire et purgé les mers des pirates barbaresques, ce ministre porta son attention sur la marine marchande. Par une protection efficace, il parvint à lui donner, en peu d'années, un développement que la France n'avait jamais connu. Un grand nombre de mesures utiles furent mises en pratique : en 1663, un Conseil central et permanent du commerce fut établi à Paris ; chacune des grandes places y avait son représentant ; une prime fut accordée à tout navire au-dessus de cent tonneaux construit dans nos ports. Malheureusement, ce génie actif ne put voir encore, du point de vue où il était placé, que la liberté et la concurrence pouvaient seules former la base de toute prospérité commerciale durable ; persévérant dans la voie tracée par Richelieu, il s'empressa d'appliquer à nos colonies le système de monopole et de sociétés privilégiées ; par édit de 1664, le commerce exclusif des Antilles fut cédé à une compagnie qui ne put se soutenir et qui tomba quelques années après avec un déficit considérable ; le commerce de Ces îles fut déclaré libre en 1674. Quant aux Indes, Colbert, accomplissant le projet de Richelieu, forma la grande Compagnie dite des Indes orientales; le privilége exclusif de ce commerce était accordé pour cinquante ans; l'État s'engageait à payer 50 liv. par tonneau de marchandises exporté de France dans les Indes, et 75 liv. pour chaque tonneau pris aux Indes pour porter en France ; tous les navires revenant de l'lnde étaient obligés de se rendre à Lorient ou à

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