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rapide, puisque, soixante ans à peine après cette première époque, Strabon, qui le premier indique Burdigala dans la géographie de l'Aquitaine, dit que c'était une ville marchande et un port de mer renommé (1). Rien n'égale en effet l'activité des premiers fondateurs. On dirait que la Providence double toujours le génie et la force de ceux qui ouvrent un nouveau sol. Il est d'ailleurs facile de comprendre que cette tribu vivisque, débris énergique de vingt villes détruites par l'invasion romaine (2), dut chercher dans le travail le bien-être qu'elle avait perdu et profiter du fleuve magnifique que lui offrait sa nouvelle patrie. On vit donc se concentrer rapidement dans le port vaste et commode de Burdigala, le commerce maritime que faisait déjà cette partie de la Gaule, et qui avait lieu principalement avec la Grande-Bretagne, l'Irlande et quelques villes du nord, telles que : Coriosopites (Quimper), Corriolum (Cherbourg), Caletium (Calais), bourgades alors peu importantes. Montesquieu dit, d'après Pline l'Ancien, que, plusieurs siècles avant César, le commerce du plomb et de l'étain des Cassiterides (îles Sorlingues) arrivait

(1) Burdigala, Biturigum Viviscorum emporium. (Strabon, Géogr., liv. IV. ) Selon le lexicon de Jacques Fusan, ce dernier mot signifie : locus ad mercaturam et negotiationes exercendas aptus. (2) Uno die amplius viginti urbes Biturigum incenduntur. Hoc idem fit in reliquis civitatibus; in omnibus partibus incendia conspiciuntur. ( Caes. Comm., De Bello gallico, liv. VII.)

par les ports de la Gaule sur l'Océan, et que depuis ces ports ces métaux étaient voiturés par terre jusqu'à la Méditerranée (1). Un grand nombre de documents prouvent encore l'ancienneté de ces rapports commerciaux, et la part qu'y prenait la Garonne : « Il y a quatre endroits, dit Strabon, où l'on s'embarque ordinairement pour passer du continent aux îles de Bretagne; ce sont : les embouchures du Rhône, de la Seine, de la Loire et de la Garonne. » (2) Outre ses métaux, la Grande-Bretagne et ses îles fournissaient au continent des chiens renommés, que les Gaulois employaient à la chasse et même à la garde de leurs villes; des froments, des laines et des teintures telles que l'écarlate et le vermillon (3). On trouvait en Irlande du borax et des pelleteries. De leur côté, les vaisseaux bordelais transportaient dans ces contrées les huiles de Provence, les vins, parmi lesquels ceux du pays figurèrent bientôt au premier rang (4); une grande quantité de marchandisés variées, telles que : liqueurs, fruits conservés, jambons des Pyrénées, déjà très-renommés à cette époque (5); produits de l'industrie biturige, entre autres : saies bariolées et même brodées d'or, ouvrages de cuivre, d'ivoire et d'ambre, poterie fine (6), (1) Montesquieu, Esprit des Lois, ch. XXI. (2) Strabon, Géogr., liv. IV. (5) Ibid. (4) Columelle, De Rusticâ, Pline l'Ancien.

(5) Strabon, Géogr., liv. IV.
(6) Huet, Hist. du Comm. des anciens, p. 188.

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et, en outre, tous les objets du commerce de l'Orient qui de Marseille se répandaient par plusieurs voies dans les diverses parties de la Gaule. « Du port de débarquement, dit Strabon, on vient gagner l'Aude, qu'on remonte à une certaine distance, mais le chemin qu'on a ensuite à faire pour arriver à la Garonne est plus long; on l'évalue à sept ou huit cents stades. Ce dernier fleuve se décharge dans l'Océan. » (1) Le même géographe écrit plus loin : « Ce qui mérite d'être remarqué, c'est la parfaite correspondance qui règne dans ces contrées par les fleuves qui les arrosent, et par les deux mers dans lesquelles ces derniers se déchargent; correspondance qui, si l'on y fait attention, constitue en grande partie l'excellence de ce pays, par la grande facilité qu'elle donne aux habitants de communiquer les uns avec les autres, et de se procurer réciproquement tous les secours et toutes les choses nécessaires à la vie. Cet avantage devient surtout sensible en ce moment où , jouissant des avantages de la paix, ils s'appliquent à cultiver la terre avec plus de soin, et se civilisent de plus en plus. Une

(1) Strabon, Géogr., liv. IV. - Perquem Romani commercia suscipis orbis, Nec cohibes; populosque alios, et mœnia ditas Gallia queis fruitur, gremioque Aquitania lato. (Ausone, Villes célèbres.) « Tu reçois le commerce du monde romain et tu le transmets à d'au

tres; tu enrichis les peuples et les cités que l'Aquitaine renferme en son large sein. »

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DE BORDEAUX. 7

si heureuse disposition de lieux, par cela même qu'elle semble être l'ouvrage d'un être intelligent plutôt que l'effet du hasard, suffirait pour prouver la Providence. » (1) César nous fait connaître quelles étaient la forme et l'installation des navires qu'employait à cette époque le commerce maritime des ports gaulois sur le Grand Océan. Le héros historien ne dépeint , il est vrai, que ceux des Vénètes, mais il est facile de comprendre que les autres ports de la Gaule occidentale devaient être au même point de progrès pour la construction maritime. Ce qui le prouve, c'est que les Commentaires signalent les rapports intimes et fréquents de ces contrées entre elles (2) : « Ces vaisseaux avaient le fond plus plat que les autres et étaient par conséquent moins incommodés des bas-fonds et du reflux. La poupe et la proue en étaient fort hautes et plus propres à résister aux vagues et aux tempêtes. Tous étaient de bois de chêne et ainsi capables de soutenir le plus rude choc; les poutres transversales, d'un pied d'épaisseur, étaient attachées avec des clous de la grosseur d'un pouce : leurs ancres tenaient à des chaînes de fer au lieu de cordes, et leurs voiles étaient de peaux molles bien apprêtées, soit faute de lin , soit parce qu'ils ignoraient l'art de

(1) Strabon, Géogr., liv. IV. (2) Crassum cum cohortibus legionariis XII et magno numero equitatûs in Aquitaniam profiscisci jubet, ne ex his nationibus auxilia in Galliam mittantur; ac tantae nationes conjungantur. (Caesar. Comm., De Bello gallico, liv. III.)

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faire la toile, soit pour qu'elles fussent plus à l'épreuve des vents impétueux de l'Océan, ou parce qu'ils les croyaient plus propres à faire mouvoir des machines aussi pesantes que l'étaient leurs navires, ce qui est plus vraisemblable. (1) » Ainsi, dans ces temps éloignés, non-seulement les moyens de navigation étaient assez avancés à Bordeaux, mais encore les mœurs, les usages et l'industrie y favorisaient déjà le développement du commerce. Les habitants de l'Aquitaine aimaient la parure et les objets d'ornement, tels que bagues , bracelets et colliers; ils portaient des chausses étroites, des habits aux couleurs éclatantes et variées; on fabriquait des robes courtes à manches et des manteaux de laine épaisse hérissés de flocons, qu'on allait vendre jusqu'à Rome et dans toute l'Italie (2). Les femmes surtout y avaient un goût particulier pour la toilette; elles n'étaient jamais vues en public chélivement et mal en ordre (3), selon les expressions des anciennes chroniques. Pour les officiers de l'armée, les cottes d'armes se portaient rayées, brodées de fleurs; les casques, ordinairement en métal, étaient enrichis d'ornements divers. Bordeaux, ainsi que chaque ville importante de la Gaule, avait des marchands ambulants qui transportaient les produits de son industrie dans les tribus les

(1) César, De Bello gallico, liv. III.

(2) Strabon, Géogr., liv. IV ; Hoffmann, Hist. du Comm., traduction Duesberg, p. 511.

(5) Tillet, Chron. bordelaise, part. I, page 5.

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