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Toulon, pour y faire leur déchargement. Cette dernière mesure, qui mettait presque toutes les autres places maritimes dans l'impossibilité absolue de participer aux avantages de ce commerce, fut maintenue contre les réclamations les plus vives du port de Bordeaux. Toutefois, malgré ces priviléges et beaucoup d'autres, cette Compagnie ne donna que des , pertes, et vers la fin du XVII° siècle elle se vit forcée d'accorder des permissions particulières pour faire librement le commerce des Indes, moyennant une prime de 10 p. 100 sur la valeur des cargaisons.Ajoutons, pour terminer ce tableau de l'esprit commercial de cette époque, qu'en 1669 le commerce avec les puissances du Nord fut également adjugé à une Compagnie, mais ce ne fut encore là qu'un essai trèsrapide. — Les différents points de la côte d'Afrique devinrent aussi la possession exclusive d'une grande Société commerciale par des édits de 1679 renouvelés en 1685; en sorte que le monopole étant universel, le capital se trouva obligé de subir le despotisme des Compagnies et les frais dévorants de leur administration. Les places elles-mêmes se laissaient entraîner à la contagion du monopole ; en 1671, et sur la demande du commerce de Bordeaux, Louis XIV créa dans notre ville une Compagnie privilégiée de commerce à laquelle il accorda toute sa protection, et qui n'eut cependant qu'une existence éphémère. L'édit d'établissement portait qu'aucun négociant de Bordeaux ne pouvait être nommé jurat-consul ou juge, ni aucun

DE BORDEAUX. (55

habitant être reçu bourgeois, s'il ne justifiait avoir dans la dite Société, savoir : 2,000 liv. pour être jurat ou juge ; 1,000 liv. pour devenir bourgeois. L'étranger demandant la naturalisation et la bourgeoisie devait avoir dans la Société : 1,000 liv. pour la première qualité; 2,000 liv. pour la seconde. Les vaisseaux de la Compagnie avaient seuls le droit de porter les armes de la ville de Bordeaux à leur COUrOnnement. Comme nous l'avons dit, le principe adopté ne se bornait pas au monopole des Compagnies : Colbert, entrant résolument dans le système mercantile, promulgua le tarif de 1667, qui, pour protéger l'industrie nationale, établit des droits élevés sur les produits étrangers. Quelques années après, les draps anglais furent réellement prohibés par l'énormité des droits d'entrée ; et de leur côté les Anglais commencèrent, au préjudice de nos vins, ces tarifs exagérés qui ont occasionné aux contrées vinicoles des pertes incalculables. Ce n'était pas uniquement dans un but fiscal, mais par conviction économique, que le ministre de Louis XIV suivait la marche protectionniste : « Je sais bien, disait-il, que pour combattre mon opinion l'on objecte que si nous nous mettons sur le pied de nous passer des étrangers, ils feront de même à notre égard ; qu'ainsi, il est plus expédient de laisser les choses sur le pied qu'elles étaient et qu'elles ont toujours été ; mais pour parler de la sorte, il faut être peu instruit que nous n'avons besoin de personne et que nos voisins ont besoin de nous. Ce royaume a tout généralement en soi-même, si l'on en excepte très-peu de chose ; mais il n'en est pas de même des États qui lui confinent : ils n'ont ni vin, ni blé, ni sel, ni chanvre, ni eau-de-vie, et il faut de toute nécessité qu'ils aient recours à nous pour en avoir. Ce serait donc profiter fort mal du bien que Dieu nous a fait, si nous le donnions pour des choses dont nous pouvons nous passer facilement. S'il faut que les étrangers aient de notre argent, ce ne doit être que pour ce qui ne vient pas dans le royaume, comme sont les épiceries qu'il faut aller chercher bien loin, ou les prendre des Hollandais. Pour tout le reste, il faut se passer d'eux, et que le luxe ne nous tente pas assez pour faire une faute aussi préjudiciable à l'État. » Cependant, dans quelques autres de ses travaux , Colbert reconnaissait la nécessité d'établir des débouchés et de maintenir des relations libres et réciproques entre les nations ; voici comment il s'exprimait en 1669 dans le préambule de l'édit pour la franchise du port de Marseille : « Comme le commerce est le moyen le plus propre pour concilier les différentes nations et entretenir les esprits dans une bonne et mutuelle correspondance ; qu'il apporte et répand l'abondance par les voies les plus innocentes, rend les sujets heureux et les États plus florissants; aussi n'avons-nous rien omis de ce qui a dépendu de notre autorité et de nos soins pour obli

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ger nos sujets de s'y appliquer et le porter jusqu'aux .

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nations les plus éloignées, pour en recueillir le fruit et en retirer les avantages qu'il amène avec soi, et y établir partout en même temps, aussi bien en paix comme en guerre, la réputation du nom français. » Les commerçants français eux-mêmes, tout en subissant les préjugés de leur époque, comprenaient déjà les principes féconds du libre-échange ; on lit dans un mémoire présenté en 1654 par le commerce de Paris : « La nécessité commune des hommes ayant produit le commerce, le principal emploi de ceux qui en font profession est d'envoyer dehors ce qu'ils ont de trop, et de tirer du dehors ce dont ils ont besoin ; ce flux et reflux de secours mutuels produit l'abondance, en laquelle consiste le repos et la félicité des peuples. Nos voisins reconnaissent par expérience que la liberté, soit aux marchandises, soit aux personnes, fait fleurir le négoce; qu'aux lieux où elles sont exemptes d'impositions, il s'en trouve en abondance, et que lorsqu'il est permis librement à toutes personnes d'en faire apporter, le peuple en est fourni à bon compte. » Le commerce de Bordeaux se faisait aussi remarquer dès ces temps reculés par les adeptes nombreux qui y soutenaient avec énergie la liberté des échanges et combattaient les droits prohibitifs. M. Ribadieu rapporte un extrait assez étendu d'un mémoire remis à M. Salomon Virelade, délégué à Paris pour coopérer aux travaux préparatoiresd'untraitédecommerceavec l'Angleterre ; on y lit : « 8° Demander qu'il plaise à Sa Majesté de lever les défenses de l'entrée des dra

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peries et autres marchandises de soie et de laine, à condition que les Anglais permettent l'entrée des vins et manufactures de France en Angleterre, et révoquent l'acte de la dite prohibition du 7 septembre 1689. » 10° Demander que, ne pouvant obtenir le rétablissement entier du commerce, il soit permis pour le moins de tâcher à le remettre en quelque partie et dans quelques provinces, s'il ne se peut pour tout le royaume; comme si la Normandie s'oppose à l'entrée des draperies, qu'au moins elles puissent être reçues en Guyenne, la Rochelle et Bretagne, pourvu que les Anglais permettent l'entrée des vins des dites provinces. » (1) Quels que fussent au surplus les défauts du système commercial adopté par l'État, il est certain que l'ordre, le progrès des lumières, le développement des sociétés européennes, avaient augmenté le commerce dans son ensemble ; voici quel était celui de la France vers le milieu du dix-septième siècle :

IMPORTATIONS.

EHollandais.

Poivre, girofle, muscades, gingembre, cannelle et autres dro

gueries. . . . . . . . . . . . . . . . . . 3, 193,130 liv. Sucres tant raffinés qu'autres et fruits confits. 1,885,150 Drogueries médicinales et pour peinture. . . 842,080 A reporter. . . . . . 5,920,360 liv.

(1) Ribadieu, Des Négociants bordelais. .

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