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entraînées, que parce qu'ils ont produit un meilleur emploi de toutes les forces. Tout le bien des sociétés humaines, est dans la bonne application du travail; tout le mal dans sa déperdition. Ce qui au reste ne veut dire autre chose, si ce n'est que quand on s'occupe de pourvoir à ses besoins, ils sont satisfaits; et que quand on perd son temps, on souffre. On est honteux de devoir prouver une vérité si palpable, mais il faut se rappeler que l'étendue de ses conséquences est surprenante.

On pourrait faire un ouvrage tout entier sur le luxe, et il serait très-utile; car ce sujet n'a jamais été bien traité. On montrerait que le luxe, c'est-à-dire, le goût des dépenses superflues, est jusqu'à un certain point, l'effet du penchant naturel à l'homme pour se procurer incessamment des jouissances nouvelles, dès qu'il en a les moyens, et de la puissance de l'habitude qui lui rend nécessaire le bien-être dont il a joui, même alors qu'il lui devient onéreux de continuer à se le procurer; que par conséquent le luxe est une suite inévitable de l'industrie dont pourtant il arrête les progrès, et de la

richesse qu'il tend à détruire; et que c'est pour cela aussi que quand une nation est déchue de son ancienne grandeur, soit par l'effet du luxe, soit par toute autre cause, il y survit à la prospérité qui l'a fait naître, et en rend le retour impossible, à moins que quelque secousse violente et dirigée vers ce but, ne produise une régénération brusque et complète. Il en est de même des particuliers.

Il faudrait faire voir d'après ces données, que dans la situation opposée, quand une nation prend pour la première fois son rang parmi les peuples civilisés, il faut, pour que le succès de ses efforts soit complet, que les progrès de son industrie et de ses lumières soient beaucoup plus rapides que ceux de son luxe. C'est peut-être principalement à cette circonstance qu'on doit attribuer le grand essor qu'a pris la monarchie prussienne sous son second et son troisième roi; exemple, qui doit un peu embarrasser ceux qui prétendent que le luxe est si nécessaire à la prospérité des monarchies. C'est une même circonstance qui me paraît assurer la durée de la félicité des Etats-Unis ; et l'on

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peut craindre, que la jouissance incomplète de cet avantage ne rende difficiles et imparfaites la vraie prospérité et la vraie civilisation de la Russie.

Il faudrait dire quelles sont les espèces de luxe les plus nuisibles; on pourrait considérer la maladresse dans les fabriques, comme un grand luxe; car elle entraîne une grande perte de temps et de travail. Il faudrait surtout expliquer comment les grandes fortunes sont la principale et la presque unique source du luxe proprement dit; car à peine serait-il possible s'il n'en existait que de médiocres. L'oisiveté même dans ce cas ne pourrait guère avoir lieu. Or, c'est une espèce de luxe, puisque, si elle n'est pas un emploi stérile du travail, elle en est la suppression (1). Les branches d'industrie qui peuvent produire rapidement des richesses immenses portent donc avec elles un inconvénient qui con

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(1) Les seuls oisifs qu'on devrait voir sans improbation sont ceux qui se livrent à l'étude, et surtout à l'étude de l'homme et ce sont les seuls qu'on persécute. Il y a de bonnes raisons pour cela. Ils font voir combien les autres sont nuisibles, et ils ne sont pas les plus forts.

trebalance fortement leurs avantages. Ce ne sont pas celles-là que l'on doit désirer de voir se développer les premières dans une nation naissante. De ce genre est le commerce maritime. L'agriculture au contraire est bien préférable; ses produits sont lents et bornés. L'industrie proprement dite, celle des fabriques, est encore sans danger et très-utile. Ses profits ne sont pas excessifs; ses succès sont difficiles à obtenir et à perpétuer, ils exigent beaucoup de connaissances et des qualités estimables, et ont des conséquences très heureuses. La bonne fabrication des objets de première nécessité est surtout désirable. Ce n'est pas que les manufactures d'objets de luxe ne puissent aussi être trèsavantageuses à un pays; mais c'est quand leurs produits sont comme la religion de la cour de Rome, dont on dit qu'elle est pour elle une marchandise d'exportation et non pas de consommation; et il est toujours à craindre de s'enivrer de la liqueur qu'on prépare pour les autres. Toutes ces choses et beaucoup d'autres devraient être développées dans l'ouvrage dont il s'agit mais elles ne sont pas de mon sujet. Je ne

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devais pas faire l'histoire du luxe. Je devais dire seulement ce qu'il est et quelle est son influence sur la richesse des nations. Je crois l'avoir fait.

Le luxe est donc un grand mal sous le rapport économique; c'en est un plus grand encore sous le point de vue moral qui est toujours le plus important de tous, quand il s'agit des intérêts des hommes. Le goût des dépenses superflues, dont la principale source est la vanité, la nourrit et l'exaspère. Il rend l'esprit frivole et nuit à sa justesse. Il produit dans la conduite le déréglement qui engendre beaucoup de vices, de désordres et de troubles dans les familles. Il conduit aisément les femmes à la dépravation, les hommes à l'avidité, les uns et les autres au manque de délicatesse et de probité, et à l'oubli de tous les sentimens généreux et tendres. En un mot, il énerve les âmes en rapetissant les esprits; et il produit ces tristes effets, non-seulement sur ceux qui en jouissent, mais encore sur tous ceux qui l'admirent ou qui servent à l'entretenir.

Malgré ces funestes conséquences on doit

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