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Lui découvrir son destin glorieux,

Et vous dire entre vous tout ce que peuvent dire
Les soupirs, la bouche, et les yeux.

En confident discret, je sais ce qu'il faut faire
Pour ne pas interrompre un amoureux mystère.

SCÈNE II.

PSYCHÉ.

Où suis-je ? et, dans un lieu que je croyais barbare,
Quelle savante main a bâti ce palais,

Que l'art, que la nature pare
De l'assemblage le plus rare
Que l'ail puisse admirer jamais ?
Tout rit, tout brille, tout éclate
Dans ces jardins, dans ces appartemens,
Dont les pompeux ameublemens

N'ont rien qui n'enchante et ne flatte;
Et, de quelque côté que tournent mes frayeurs,
Je ne vois sous mes pas que de l'or ou des fleurs.
Le ciel aurait-il fait cet amas de merveilles

Pour la demeure d'un serpent?

Et lorsque, par leur vue, il amuse et suspend
De mon destin jaloux les rigueurs sans pareilles,
Veut-il montrer qu'il s'en repent?

Non, non; c'est de sa haine, en cruautés féconde,
Le plus noir, le plus rude trait,

Qui, par une rigueur nouvelle et sans seconde,

N'étale ce choix qu'elle a fait

De ce qu'a de plus beau le monde, Qu'afin que je le quitte avec plus de regret. Que son espoir est ridicule,

S'il croit par-là soulager mes douleurs ! Tout autant de momens que ma mort se recule Sont autant de nouveaux malheurs; Plus elle tarde, et plus de fois je meurs. Ne me fais plus languir, viens prendre ta victime, Monstre qui dois me déchirer.

Veux-tu que je te cherche ? et faut-il que j'anime
Tes fureurs à me dévorer ?

Si le ciel veut ma mort, si ma vie est un crime,
De ce peu qui m'en reste ose enfin t'emparer.
Je suis lasse de murmurer

Contre un châtiment légitime;

Je suis lasse de soupirer :

Viens, que j'achève d'expirer.

SCÈNE III.

L'AMOUR, PSYCHÉ, ZÉPHIRE.

L'AMOUR.

Le voilà ce serpent, ce monstre impitoyable,
Qu'un oracle étonnant pour vous a préparé,
Et qui n'est pas, peut-être, à tel point effroyable
Que vous vous l'êtes figuré.

PSYCHÉ.

Vous, seigneur, vous seriez ce monstre dont l'oracle

A menacé mes tristes jours,

Vous qui sembles plutôt un dieu qui, par miracle,
Daigne venir lui-même à mon secours ?

L'AMOUR.

Quel besoin de secours au milieu d'un empire
Où tout ce qui respire

N'attend que vos regards pour en prendre la loi,
Où vous n'avez à craindre autre monstre que moi ?
PSYCHÉ.

Qu'un monstre tel que vous inspire peu de crainte !
Et que, s'il a quelque poison,
Une âme aurait peu de raison.
De hasarder la moindre plainte
Contre une favorable atteinte

Dont tout le cœur craindrait la guérison.!
A peine je vous vois, que mes frayeurs cessées
Laissent évanouir l'image du trépas,
Et que je sens couler dans mes veines glacées
Un je ne sais quel feu que je ne connais pas.
J'ai senti de l'estime et de la complaisance,
De l'amitié, de la reconnaissance;
De la compassion les chagrins innocens

M'en ont fait sentir la puissance :

Mais je n'ai point encor senti ce que je sens.

Je ne sais ce que c'est; mais je sais qu'il me charme, Que je n'en conçois point d'alarme.

Plus fat les yeux sur vous, plus je m'en sens charmer.
Tout ce que j'ai senti n'agissait point de même ;
Et je dirais que je vous aime,

Seigneur, si je savais ce que c'est que d'aimer.
Ne les détournez point, ces yeux qui m'empoisonnent;
Ces yeux tendres, ces yeux perçans, mais amoureux
Qui semblent partager le trouble qu'ils me donnent.
Hélas! plus ils sont dangereux,

Plus je me plais à m'attacher sur eux.

Par quel ordre du ciel, que je ne puis comprendre, Vous dis-je plus que je ne dois,

,

Moi, de qui la pudeur devrait du moins attendre
Que vous m'expliquassiez le trouble où je vous vois ?
Vous soupirez, seigneur, ainsi que je soupire;
Vos sens, comme les miens, paraissent interdits:
C'est à moi de m'en taire, à vous de me le dire;
Et cependant c'est moi qui vous le dis.

L'AMOUR.

Vous aves eu, Psyché, l'âme toujours si dure,
Qu'il ne faut pas vous étonner

Si, pour en réparer l'injure,

L'Amour, en ce moment, se paie avec usure
De ceux qu'elle a dû lui donner,

Ce moment est venu qu'il fant que votre bouche
Exhale des soupirs si long-temps retenus;
Et qu'en vous arrachaut à cette humeur farouche,
Un amas de transports aussi doux qu'inconnus
Aussi sensiblement tout à la fois vous touche,

Qu'ils ont dû nous toucher durant tant de beaux jours Dont cette âme insensible a profané le cours.

PSYCHÉ.

N'aimer point, c'est donc un grand crime?
L'AMOUR.

En souffrez-vous un rude châtiment ?

PSYCHÉ.

C'est punir assez doucement.

L'AMOUR.

C'est lui choisir sa peine légitime,
Et se faire justice, en ce glorieux jour,
D'un manquement d'amour par un excès d'amour.

PSYCHÉ.

Que n'ai-je été plutôt punie!

J'y mets le bonheur de ma vie.

Je devrais en rougir, ou le dire plus bas :
Mais le supplice a trop d'appas ;
Permettez que tout haut je le die et redie:
Je le dirais cent fois, et n'en rougirais pas.
Ce n'est point moi qui parle, et de votre présence
L'empire surprenant, l'aimable violence,

Dès que je veux parler, s'empare de ma voix.
C'est en vain qu'en secret ma pudeur s'en offense,
Que le sexe et la bienséance

Osent me faire d'autres lois :

Vos yeux de ma réponse eux-mêmes font le choix; Et ma bouche, asservie à leur toute-puissance, Ne me consulte plus sur ce que je me dois.

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