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fournissent guère matière à ces sortes d'épisodes. Il faut le vouloir avec obstination, employer ce que les rhéteurs appellent un te faciam benè venire, pour introduire des discussions politiques dans l'interprétation des lois sur les hypothèques, les saisies-arrêts et les faillites. Ainsi l'écueil est facile à éviter pour ceux qui occupent ces diverses chaires dans l'enseignement du droit.

J'admets cependant que le sujet s'élève tout à coup, et comme à l'improviste , par la rencontre d'un texte, tel, par exemple, que celui-ci : Princeps solutus est legibus. Le professeur devra sans doute faire remarquer à ses élèves que cette prétendue maxime , introduite dans la législation romaine pour flatter les chefs du Bas-Enpire, est opposée aux maximes qui gouvernent les monarchies tempérées , et qu'elle est surtout incompatible avec notre gouvernement constitutionnel. Il niera donc que le caprice du prince puisse l'emporter jamais sur la volonté de la loi. Mais qu'en se montrant l'ami des lois , on ne puisse pas le soupçonner d'être l'ennemi d'une juste subordination ; s'il ne doit pas mettre le prince au-dessus des lois, il ne doit pas non plus le ravaler en quelque sorte à la condition de sojet ; qu'il commence, au contraire, par bien inculquer dans l'esprit de ses élèves ce que l'autorité royale a de grave et d'imposant, et ce qu'elle doit avoir de force , dans l'intérêt même de la vraie liberté; qu'il leur rappelle sans cesse que la personne du roi est inviolable et sacrée ; que le roi ne peut pas mal faire; que ses ministres seuls sont responsables; que seuls, par conséquent, ils sont criminels quand ils veulent que l'arbitraire de leurs actes l'emporte sur l'immuable volonté des lois.

Avec ces préparations, le professeur n'aura pas à craindre que sa pensée soit mal saisie , mal interprétée, et désormais il pourra s'écrier avec d'Aguesseau :, « Les plus « nobles images de la divinité, les rois que l'Écriture ap« pelle les dieux de la terre, ne sont jamais plus grands a que lorsqu'ils soumettent leur grandeur à la justice, et « qu'ils joignent au titre de maîtres du monde , celui d'es« claves de la loi, o

Le professeur aura-t-il, au contraire, à expliquer une maxime libérale; celle-ci, par exemple, qu'on lit dans la

loi 106, ff. de Reg. jur. : Libertas inæstimabilis res est ; qu'il montre à ses élèves la honte et la nudité de l'esclavage; qu'il déverse hautement le mépris sur ces Romains qui, nés libres, avaient la bassesse de se vendre ad pretium participandum. Qu'à cette dégradation il oppose que, suivant notre code civil, on ne peut engager ses services qu'à temps ; que chez nous , en effet, la liberté des personnes ne peut être mise à prix; qu'elle n'est pas dans le commerce, et qu'elle est, en quelque façon , du domaine public : libertas, non privata, sed publica res est. Ces idées élèvent l'ame de la jeunesse ; elles n'offrent aucun danger pour l'ordre public, et n'ôtent rien à la puissance de la loi. .

J'en dirai autant de ces autres maximes : omnes homines æquales sunt, 1. 32, ff. de Reg. juris; et omnes liberi nas. cuntur. Instit. de Libertinis. - Notre professeurenseignera que ces maximes ne sont pas seulement celles des républiques, qu'elles sont aussi celles de la vieille comme de la nouvelle France; qu'on les retrouve dans les anciennes ordonnances de nos rois aussi bien que dans la charte constitutionnelle. « Comme , selon le droit de nature, chacun doit être franc....., » dit Louis-le-Hutin dans l'un de ses édits ; en conséquence, il voulait « que dans le royaume des Francs, la réalité répondit au nom. » — Ces idées étaient tellement entrées dans nos meurs, que, même sous l'ancien régime, tout esclave de nos colonies, qui abordait en France, devenait libre à l'instant. - Louis XVIII, dans sa charte de 1814, reconnaît et proclame aussi que tous les Français sont égaux, et la charte de 1830 n'a pu aller au-delà.

Voilà, certes, la doctrine de la liberté et de l'égalité hien établie..... Mais, professeur, insistez fortement sur ce que c'est de l'égalité devant la loi qu'il s'agit, et non de cette égalité de fait qu'il n'existera jamais entre le riche et le mendiant, l'homme laborieux et le fainéant, l'homme industrieux et l'homme inavisé ; le roturier de génie et le sot d'ailleurs le mieux titré -, - Expliquez, avec une égale

La même pensée a été mieux rendue encore et par une voix qui doit faire autorité en cette matière , celle d'un roi. « L'égalité des droits, voilà

force, que la vraie liberté est fondée sur l'exacte observation des lois, sur la soumission aux magistrats , sur un profond respect pour les droits d'autrui ; qu'elle n'est pas dans la licence; et que le plus sûr moyen de la compromettre, ou même de la perdre, serait d'en abuser.

Si je conseille ces justes ménagemens aux professeurs qui n'ont à traiter de si graves sujets qu'accidentellement, et, pour ainsi dire, en passant, combien ne sont-ils pas plus nécessaires pour ceux qui enseignent le droit naturel et le droit public ! ....

Pour eux, surtout, je le répète, qu'ils ne se fassent point. les lâches apôtres de la servitude; mais, pour l'honneur comme pour l'intérêt de la liberté, qu'on ne puisse pas non plus les accuser de prôner les doctrines insurrectionnelles d'une basse démagogie.

Plus le char de lumière qu'ils conduisent doit répandre de vives clartés, et moins ils doivent oublier les sages conseils donnés à Phaéton :

Nec preme, nec summum molire per æthera currum :
Alliùs egressus cælestia tecta cremabis ;
Inferiùs , terras : medio tutissimus ibis.
Inter utrumque tene...

SECTION IX.

Du choix d'un livre élémentaire. 33. J'ai dit que le professeur, pour faciliter aux élèves le moyen de rattacher les conséquences aux principes, devait leur indiquer un ouvrage élémentaire où ces principes fussent tous exposés avec clarté, liés avec méthode, énoncés avec précision.

Ce choix dépendra de lui, et mon dessein n'est pas de

ce que nous avons voulu : que chacun puisse parvenir à tout ce que ses facultés, son éducation, ses talens, lui donnent le droit d'atteindre, et alors le véritable veu national sera salisfait; la véritable égalité sera protégée contre toutes les exagérations qui la détruisent. Il faut nous préserver de ne savoir pas reconnaître et honorer la supériorité du talent, de la propriété, de la richesse, et enfin celle de toutes les illustrations. Montrons que si nous n'avons pas voulu de l'aristocratie du privilége Dous voulons l'aristocratie de la grandeur d'ame, de l'habileté, du talent, et des services rendus à la patrie. » (LOUIS-PHILIPPE, aux fabricans.)

l'influencer. D'ailleurs je le tenterais en vain; car chaque professeur, trouvant son avantage pécuniaire à fabriquer pour son compte un ouvrage qu'il vend à ses élèves, il en résulte trop souvent que ceux-ci sont forcés de préférer les rapsodies de Forcadel aux doctes élucubrations de Cujas.

J'observerai seulement que le professeur de droit français ne devrait peut-être pas choisir d'autre texte de ses leçons que le code civil. D'abord parce que nous n'avons encore sur notre droit français aucun ouvrage qui réunisse les qualités que j'ai indiquées; et ensuite parce que le code civil , par lui-même clair et concis, et distribué dans un ordre, sinon parfait, au moins meilleur que tous les abrégés du droit qui ont paru jusqu'à présent, offre encore aux étudians l'avantage inappréciable d'apprendre la loi dans la loi même, et de puiser dans la source la plus pure, la plus vive et la plus abondante de notre législation moderne. Multùm crede mihi refert à fonte bibatur

Qure fluit, an pigro quæ latet unda lacu.

CHAPITRE III.

Des examens et des thèses.'

34. Les examens ont pour but de s'assurer du degré de capacité de l'élève; ils montrent aussi le degré d'habileté du professeur, puisqu'on peut juger de celui-ci par ses questions, comme on doit juger de celui-là par ses réponses.

Il est donc important de donner quelques règles sur cette matière.

Toutefois je me bornerai à parler des examens ou actes publics qui prennent le nom de thèses, parce que ceux-là seuls intéressent le public, et lui donnent à juger des professeurs et des élèves.

35. L'acte public consiste à répondre aux argumentations qui sont faites contre les propositions avancées dans la thèse. De l'attaque et du soutien de ces propositions naît une dispute qui n'est autre chose que la comparaison exacte et bien raisonnée de deux sentimens contraires l'un à l'autre, c'est-à-dire de la thèse et de l'antithèse. D'où je conclus d'abord que les contendans ne doivent pas se proposer pour but une vaine gloriole, mais la recherche de la vérité.

36. De cette première conséquence, j'en infère une seconde, savoir: qu'on doit bannir de l'argumentation l'animosité, les surprises qui approcheraient de la mauvaise foi, et toutes les expressions qui pourraient paraître offensantes.

Procul omnis esto
Clamor et ira.

HORAT. 37. Comme la dispute naît de la comparaison de la thèse avec une proposition contradictoire, il est évident 1o que c'est à l'élève à proposer la thèse qu'il doit soutenir, et que c'est au professeur à émettre l'argument contre cette thèse; 2° que s'il y a quelque louche dans la thèse, l'élève doit le faire disparaître, et dissiper toute espèce d'obscurité, pour éviter de tomber dans une vaine dispute de mots"; Zo que le professeur doit désigner clairement et positivement la proposition qu'il. veut impugner. C'est de la que naît cette partie de la dispute qu'on nomme l'état de la question, et qui constitue à juste titre le premier point de toute controverse.

En effet, si l'état de la question n'est pas bien fixé, c'est en vain qu'on disputera. Toujours des contendans s'évite

'Telle est la réflexion de Locke : « Et si les hommes voulaient dire « quelles idées ils attachent aux mots dont ils se servent, il ne pourrait « y avoir la moitié tant d'obscurité ou de dispute dans la recherche oil

dans la défense de la vérité, qu'il y en a, » Essai sur l'Entendement humain, Tome 3, p. 211.

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